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Airbus vient d’achever à Astrolabe AL30, un bâtiment de 6 500 m² construit autour d’une grande installation d’essai thermique, et doit assembler au sud-est de Toulouse au moins 66 satellites du futur réseau européen IRIS², livrables en 2029. D’ici à 2028, deux lignes de métro et un troisième restaurant d’entreprise desserviront ses implantations du Palays, d’Astrolabe et du Canal. Derrière ces chantiers, la branche spatiale du groupe change de métier : elle se prépare à fabriquer des satellites par centaines.
Le 10 septembre, Eutelsat a franchi une étape de plus. L’opérateur de satellites français a autorisé Airbus à engager les premières activités industrielles pour 229 satellites supplémentaires de OneWeb, sa constellation (un réseau de centaines de satellites qui fonctionnent ensemble) placée en orbite basse, à moins de 2 000 kilomètres d’altitude, pour fournir un accès à Internet depuis l’espace. Si cette tranche se concrétise, Airbus aura reçu la charge de 669 nouveaux satellites, destinés à renouveler puis à étendre OneWeb jusqu’en 2034. Pour ces 229 appareils, Eutelsat n’a toutefois signé qu’une « autorisation de procéder », qui couvre le lancement de la fabrication sans valoir commande ferme. L’opérateur chiffre à un milliard d’euros l’investissement potentiel.
Le socle ferme compte déjà 440 satellites : 100 commandés en décembre 2024, 340 en janvier 2026. Eutelsat en attend les premières livraisons à partir de la fin de 2026. Tous sortiront d’une ligne de production en série installée par Airbus sur son site du Palays, rue des Cosmonautes, au sud-est de la ville.
Cette ligne marque un déménagement industriel. Airbus fabriquait jusqu’ici l’essentiel des satellites OneWeb à Merritt Island, en Floride, dans une usine qu’il détenait à parité avec Eutelsat jusqu’en janvier 2024. Il a alors racheté les 50 % de son partenaire dans leur coentreprise, Airbus OneWeb Satellites. Pour les nouvelles générations, le constructeur a bâti au Palays une chaîne neuve, tandis que l’usine floridienne, restée en service, travaille pour d’autres programmes commerciaux et gouvernementaux. Fin août, Airbus étudiait encore plusieurs options pour ce site américain, dont sa cession.
Le choix du Palays n’a rien d’anodin. Le site est le berceau de Matra Espace, l’ancienne branche spatiale du groupe Matra, créée en 1980. Il abrite aujourd’hui le siège d’Airbus Defence and Space SAS, la filiale française de la division défense et espace d’Airbus, dont le siège mondial se trouve près de Munich. Jusqu’ici, la réputation toulousaine tenait d’abord aux grands satellites, assemblés et testés sur le site voisin d’Astrolabe. La ligne OneWeb introduit à Toulouse la production en série.
Airbus en a tiré les conséquences dans l’aménagement même des lieux. Le groupe a redistribué les bureaux et les salles de réunion des équipes chargées des constellations autour de la salle blanche, cette pièce à l’air filtré où l’on assemble les satellites à l’abri des poussières. Ingénieurs de conception, spécialistes de l’industrialisation et équipes de production travaillent désormais à quelques pas les uns des autres. Airbus revendique la création d’un « véritable hub constellations ».
Pour faire tourner la chaîne, le groupe a aussi fait appel à un industriel local. Segula Technologies, société d’ingénierie, conduit une partie des opérations d’assemblage, d’intégration (le montage des équipements sur la structure du satellite) et d’essais. Plusieurs centaines d’appareils identiques à produire d’ici à 2034 : c’est ce volume qui dicte désormais la disposition des bureaux du Palays.
IRIS², 66 satellites et une part militaire
La même infrastructure servira IRIS², la future constellation de communications sécurisées de l’Union européenne. Airbus a signé en septembre le contrat initial pour concevoir et construire au moins 66 satellites en orbite basse. Le groupe fabriquera les plateformes, c’est-à-dire la structure qui assure l’énergie, la propulsion et le pilotage de l’engin. Il intégrera à Toulouse les charges utiles, les équipements de télécommunication, fournies par Thales Alenia Space, la coentreprise spatiale de Thales et de l’italien Leonardo. Les livraisons sont prévues en 2029.
Ces 66 appareils ne forment qu’une partie de l’ensemble. Depuis l’accord conclu en août entre la Commission européenne et SpaceRISE, le consortium d’opérateurs chargé du projet, la constellation doit compter 348 satellites : 330 en orbite basse, 18 en orbite moyenne, entre 2 000 et 36 000 kilomètres d’altitude. Le constructeur belge Aerospacelab a obtenu un contrat de 2,4 milliards d’euros pour en réaliser 264, soit la majorité de l’orbite basse.
Aerospacelab fabriquera donc quatre fois plus de satellites qu’Airbus. La tranche confiée au groupe européen porte en revanche les communications gouvernementales et militaires en bande Ka, une gamme de fréquences à haut débit. Toulouse hérite ainsi du segment le plus sensible de la constellation, dont le gros des unités sortira d’une usine belge.
Les armées françaises complètent ce carnet. En septembre, la Direction générale de l’armement (DGA), l’agence d’achat du ministère des armées, a attribué à Airbus le contrat Cassiopée, avec pour cotraitant la jeune société française Unseenlabs. Ce système de renseignement d’origine électromagnétique, qui capte depuis l’espace les émissions radio et radar, doit succéder vers 2032 à l’actuel système d’écoute CERES. Airbus intégrera l’ensemble, le centre de contrôle, le segment spatial et des satellites dérivés de sa plateforme S250. Unseenlabs fournira une charge utile ainsi que des fonctions de traitement des données au sol et à bord.
Ni la DGA ni les industriels n’ont publié le montant du contrat, le nombre de satellites ou leur calendrier de lancement. Le poids de Cassiopée dans les ateliers toulousains reste donc impossible à chiffrer. Il s’ajoute à un plan de charge qui, avec OneWeb et IRIS², oblige déjà le groupe à revoir ses bâtiments.
AL30, un programme lancé en 2022
Ces bâtiments, Airbus a commencé à les livrer sur le site d’Astrolabe, à quelques minutes du Palays. Astrolabe concentre l’assemblage, l’intégration et les essais des grands satellites, avec les installations qui leur font subir le vide, le froid et la chaleur de l’espace avant leur lancement. Le groupe y a achevé AL30, un bâtiment construit autour d’une nouvelle chambre d’essai thermique.
Son maître d’œuvre, IDP Architectes, décrit un ensemble de 6 500 m² qui réunit une salle blanche ISO 8, une norme qui plafonne le nombre de particules en suspension dans l’air, la salle abritant la chambre d’essai et cinq niveaux de bureaux. Le cabinet chiffre les travaux immobiliers à 25 millions d’euros hors taxes. Bureaux et chambre d’essai partagent ainsi un même volume.
« Ce sont les premiers fruits d’un programme d’investissement », assure Airbus, qui promet de continuer à moderniser « l’expérience de travail » et « l’identité de l’établissement ». Selon nos informations, le groupe engage plusieurs dizaines de millions d’euros sur plusieurs années pour transformer ses sites toulousains.
Ce premier fruit a pourtant germé il y a quatre ans. Dès 2022, Airbus annonçait 50 millions d’euros sur trois ans pour renouveler les moyens d’essais d’Astrolabe, dont 40 millions pour une grande installation de vide thermique et le bâtiment destiné à l’accueillir. AL30 est ce bâtiment. Airbus n’a pas précisé si l’enveloppe évoquée aujourd’hui inclut ces sommes déjà annoncées. La réinvention des sites toulousains réunit donc des chantiers décidés à des dates différentes, que le groupe présente désormais sous une même bannière.
Du mètre carré à la « valeur »
Cette bannière couvre trois adresses. Au Palays, la ligne OneWeb ; à Astrolabe, les essais. Au Canal, rue des Satellites, travaillent les équipes géospatiales : elles programment les prises de vue des satellites d’observation, diffusent les images optiques et radar, produisent des modèles d’élévation du relief et vendent des services numériques, notamment sur OneAtlas, la plateforme d’imagerie en ligne du groupe.
Sur ces trois implantations, Airbus veut démolir des bâtiments préfabriqués et construire des parkings silos, à plusieurs étages. L’entreprise n’a communiqué ni leur nombre, ni leur capacité, ni leur emplacement, ni leur calendrier. Elle affiche en revanche une doctrine : passer « d’une logique de gestion de mètres carrés à une logique de création de valeur », avec des espaces modulables selon les projets, des lieux de rencontre entre équipes et une identité lisible pour chaque activité.
Le modèle de cette doctrine existe déjà : c’est le Palays, où les bureaux ont été redistribués autour de la ligne OneWeb. Airbus prévoit d’étendre la démarche aux plateaux d’ingénierie, puis aux activités de télécommunications et d’observation de la Terre. Chaque pôle doit ainsi être réorganisé autour de ce qu’il produit, sur le schéma rodé par les équipes des constellations. Le groupe ambitionne de faire de Toulouse « un site spatial durable, performant et tourné vers l’avenir ».
Métro et cantine pour le site du Canal
Le plus petit de ces sites, le Canal, attend encore son restaurant. Pour déjeuner au restaurant d’entreprise, ses salariés prennent aujourd’hui une navette. Airbus doit y construire une cantine en 2027, sans en avoir dévoilé le budget, la capacité ni la date d’ouverture.
Le Canal sera le dernier servi. Pendant des années, seul le site de la rue des Cosmonautes avait son propre restaurant. Les salariés d’Astrolabe déjeunaient notamment à celui du Centre national d’études spatiales (CNES), l’agence spatiale française, jusqu’à l’ouverture en 2018 de « La Boussole ». Airbus lui attribue une surface de 850 m², que confirment les références de son maître d’œuvre.
Au-delà des repas, le métro doit modifier l’accès aux sites. La connexion de la ligne B, annoncée pour septembre 2027, ouvrira la station Parc du Canal, qui desservira la zone d’activités voisine du Bikini, une salle de concerts. Fin 2028, selon le calendrier officiel, la nouvelle ligne C doit ouvrir la station Aerospace Campus à proximité d’Airbus Defence and Space. Des cheminements piétons et cyclables relieront cette station au Palays. Ces deux dates restent celles de chantiers en cours, susceptibles de glisser.
D’ici là, Airbus équipe ses parkings de bornes de recharge électrique, dans le cadre d’un programme national confié à l’opérateur Driveco. Celui-ci prévoit jusqu’à 1 600 points de charge sur dix sites français d’ici à la fin de 2026. Le groupe n’a pas détaillé la part réservée à ses trois implantations toulousaines.
Restaurant du Canal et ligne B en 2027, ligne C en 2028 : ces équipements arriveront pendant la montée en cadence de la ligne OneWeb et avant les premières livraisons d’IRIS².
Ingénieurs convoités face au New Space
Ces services servent aussi à recruter. Le Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas), l’organisation professionnelle du secteur, prévoyait environ 20 000 embauches dans la filière en 2026.
En Occitanie, le chiffre d’affaires de l’aérospatial a progressé de 8 % en 2025 et dépassé pour la première fois son niveau de 2019. L’emploi n’a augmenté que de 0,7 %, soit environ 800 créations nettes, avant d’accélérer à 1,3 % sur un an au premier trimestre 2026. Les entreprises de la région produisent donc bien davantage avec des effectifs qui progressent à peine, si bien que chaque ingénieur disponible se dispute âprement.
Toulouse concentre en outre des institutions militaires qui recrutent dans le même vivier. La ville accueille le Commandement de l’espace, chargé des opérations spatiales des armées françaises. Le 19 janvier 2026, l’OTAN y a inauguré, sur la base aérienne 101, son Centre d’excellence spatial, après trois années de montée en puissance.
Face à ces recruteurs, Airbus compte sur des bureaux rénovés, de nouveaux services et une meilleure desserte pour attirer et garder ses ingénieurs. Les groupes américains du New Space, ces entreprises spatiales nées en dehors des industriels historiques, courtisent aussi les jeunes diplômés. Le constructeur n’a toutefois jamais présenté ses chantiers immobiliers comme une riposte à ces départs, et range la fidélisation parmi des objectifs d’attractivité plus larges.
325 départs à Toulouse
Ces efforts d’attractivité suivent une saignée ciblée. Airbus Defence and Space SAS a conduit une rupture conventionnelle collective, un plan de départs volontaires négocié avec les syndicats, portant sur 394 postes en France : 325 à Toulouse, 69 à Élancourt (Yvelines). Les départs étaient programmés jusqu’à fin juin 2026. En janvier, la CFDT comptait encore 92 postes à supprimer sur le site toulousain. Airbus n’a pas publié de bilan définitif.
Le même accord prévoyait 100 recrutements sur des compétences jugées critiques : sécurité, intelligence artificielle, photonique (les technologies de la lumière, lasers et capteurs optiques). Le groupe, qui revendique quelque 5 000 salariés sur ses trois sites toulousains, remplace ainsi une partie de ses effectifs par des profils nouveaux.
Ce remplacement s’opère à quelques mois de la montée en cadence. Les derniers départs volontaires étaient prévus au début de l’été, peu avant les premières livraisons OneWeb attendues fin 2026. Airbus remodèle donc ses équipes et ses bâtiments dans le même mouvement.
La division affiche dans le même temps des comptes redressés. Au premier semestre 2026, Airbus Defence and Space, qui regroupe aussi les activités de défense du groupe, a vu son chiffre d’affaires progresser de 9 %, à 6,316 milliards d’euros. Son résultat opérationnel ajusté est passé de 265 millions à 487 millions d’euros.
Bromo, le rapprochement européen en suspens
Ces comptes pèseront dans un rapprochement annoncé en octobre 2025 par Airbus, Leonardo et Thales sous le nom de code Bromo : réunir dans une même société leurs activités de systèmes satellitaires et de services spatiaux, à l’exclusion des lanceurs.
Sur la base des comptes 2024, l’ensemble compterait environ 25 000 salariés et 6,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Airbus en détiendrait 35 %, Leonardo et Thales 32,5 % chacun. Airbus y apporterait Space Systems, sa branche de satellites, et Space Digital, ses services numériques. Leonardo y verserait ses activités spatiales, et Thales sa filiale Thales SESO, spécialiste de l’optique spatiale. Les deux groupes y logeraient aussi leurs participations dans Thales Alenia Space et dans Telespazio, leur opérateur commun de services satellitaires.
Selon l’agence Reuters, la future société serait basée à Toulouse. Aucun des trois groupes n’a désigné de site, et l’hypothèse d’un siège rue des Cosmonautes attend confirmation. Les partenaires visent une mise en activité en 2027, sous réserve des consultations des salariés et des autorisations des autorités de la concurrence.
Or ce feu vert tarde. Le Financial Times a rapporté le 25 septembre qu’Airbus offrait des cessions d’actifs pour répondre aux inquiétudes de la Commission européenne sur la concurrence. Les trois industriels n’ont ni confirmé l’information ni précisé quels actifs seraient concernés.
Airbus dissocie ses travaux toulousains du projet. La ligne des constellations du Palays, les moyens d’essai d’Astrolabe et les activités géospatiales du Canal relèvent pourtant de Space Systems et de Space Digital, les deux branches promises au futur ensemble. Si Bruxelles donne son accord, les trois sites rénovés du sud-est toulousain passeront sous le contrôle d’une société dont Airbus ne détiendra que 35 %.


