Rafale dégradé, métal stratégique volé : deux salariés de la défense française mis en cause

Un avion de chasse abîmé en fabrication, plus de 150 kg d'un métal utilisé dans le nucléaire saisis chez un employé : l'industrie de défense découvre la menace venue de ses propres effectifs.

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À la mi-septembre, la section de recherches de la gendarmerie de l’armement a interpellé un salarié de l’usine Dassault Aviation de Cergy, dans le Val-d’Oise, où l’avionneur fabrique des éléments du Rafale. Cette unité de police judiciaire à compétence nationale traite notamment les affaires touchant aux systèmes d’armes et au secret de la défense nationale. Selon Le Parisien, qui a révélé l’affaire, ses enquêteurs cherchaient l’auteur d’actes de malveillance commis sur un avion de chasse en cours de fabrication. L’interpellation a précédé de quelques jours l’annonce, par l’Élysée, d’un plan de protection des sites de défense.

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Un mois plus tôt, le 19 août, les gendarmes de la section de recherches de Grenoble avaient placé en garde à vue un salarié de Framatome, le groupe spécialiste des équipements et du combustible nucléaires, ainsi que sa compagne. Âgé d’une quarantaine d’années, l’homme travaillait à Jarrie, en Isère. En juillet, la direction du site avait constaté la disparition de plusieurs dizaines de fûts de cristaux d’hafnium, un métal que recherchent les industriels du nucléaire et de l’aéronautique. Les gendarmes en ont retrouvé une quantité importante à son domicile.

Dans les deux dossiers, les enquêteurs ont regardé vers l’étranger avant de revenir vers l’usine. À Cergy, ils ont examiné pendant plusieurs mois l’hypothèse d’une opération dirigée contre l’un des principaux programmes de la défense française.

À Jarrie, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), chargée du contre-espionnage, a été avisée de l’enquête. Les enquêteurs n’ont établi à ce stade aucun lien avec une puissance étrangère.

Ces deux suspects ont un point commun : chacun travaillait dans l’établissement qu’il est soupçonné d’avoir visé. Un industriel peut clôturer un site, filmer ses abords et surveiller le ciel au-dessus de ses ateliers. Aucune de ces protections ne s’applique à un salarié qui franchit les contrôles d’accès avec l’autorisation de son employeur. Pour Dassault Aviation comme pour Framatome, la question porte désormais sur les personnes autorisées à entrer. À Cergy, les faits se sont d’ailleurs répétés.

Des dégradations à répétition à Cergy

Dassault Aviation a porté plainte à la fin de 2025, après avoir constaté une première dégradation sur un Rafale en cours de fabrication. En juin 2026, de nouveaux actes de malveillance ont été découverts sur la chaîne de fabrication d’un avion de chasse du même établissement, selon Le Parisien. Interrogé, l’avionneur confirme avoir « porté plainte pour actes de dégradation commis dans l’usine de Cergy » et l’interpellation d’un « collaborateur ». Ni Dassault Aviation ni le parquet n’ont précisé la nature des dommages ou leurs conséquences sur le calendrier de production.

Six mois après la plainte, les ateliers de Cergy ont donc de nouveau été visés, alors que l’avionneur savait son usine exposée. Dassault Aviation y fait travailler plus de 600 salariés depuis l’été 2024 et a inauguré le site en septembre 2025. Les équipes y assemblent les parties avant des fuselages, aménagent les fuselages et fabriquent des tuyauteries métalliques. L’assemblage final et les premiers vols ont lieu à Mérignac, en Gironde.

L’usine avait déjà connu une alerte en février 2026. Un intérimaire de 19 ans, employé comme monteur-câbleur, avait été placé en garde à vue après avoir été surpris dans une zone sensible avec des lunettes capables de filmer.

Sabotage, un crime défini par le Code pénal

Le législateur réserve le mot de sabotage à des faits précis. Aux termes de l’article 411-9 du Code pénal, commet ce crime celui qui détruit, détériore ou détourne un matériel, une construction, un équipement ou une installation, ou qui y introduit une malfaçon, lorsque l’acte est de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation. L’auteur encourt quinze ans de détention et 225 000 euros d’amende. Les peines passent à vingt ans et 300 000 euros lorsqu’il agit pour servir une puissance, une entreprise ou une organisation étrangère.

Le Rafale occupe pourtant une place centrale dans la défense française. Dassault Aviation associe environ 400 entreprises françaises à son programme. L’appareil peut être armé du missile ASMPA-R (air-sol moyenne portée amélioré rénové) et participe à ce titre à la composante nucléaire aéroportée de la dissuasion. Ni l’avionneur ni le parquet n’ont indiqué que l’avion dégradé était destiné aux Forces aériennes stratégiques, qui mettent en œuvre cette dissuasion. Si la piste d’un conflit interne se confirme, un différend d’entreprise aura suffi à atteindre la chaîne de l’avion qui porte l’arme nucléaire française.

Des fûts d’hafnium au domicile d’un salarié

À Jarrie, les fûts ont disparu courant juillet. Les gendarmes de Grenoble, chargés de l’enquête, sont remontés jusqu’à un salarié du site. Lors de la perquisition de son domicile, ils ont découvert plus de 150 kg d’hafnium, selon Le Parisien.

Les enquêteurs évaluent ce stock à plus de 1,5 million d’euros. Ce montant reste indicatif, car l’hafnium n’a pas de cours mondial unique comparable à celui des métaux échangés sur un marché centralisé. Son prix varie avec sa pureté, sa forme et son degré de transformation.

Dans le même domicile, les gendarmes ont saisi, selon nos informations, plus de 500 000 euros en espèces et une arme de poing. Le quadragénaire menait un train de vie onéreux, fait de véhicules haut de gamme et de montres de luxe, qui paraissait difficilement compatible avec ses revenus.

Ces liquidités et ce train de vie, rapportés au métal retrouvé, orientent désormais le travail des enquêteurs : le salarié avait-il déjà revendu une partie de l’hafnium, et à qui ? Ils cherchent à identifier d’éventuels acheteurs.

À l’issue de sa garde à vue, le salarié a été mis en examen et placé en détention provisoire, a confirmé Étienne Manteaux, procureur de la République de Grenoble. Sa compagne a été placée sous contrôle judiciaire. Le parquet de Grenoble n’a pas communiqué depuis sur leur situation.

Un métal critique, cinq vols depuis 2019

Framatome transforme à Jarrie, en amont de la filière, le zirconium destiné à l’industrie nucléaire. L’hafnium est un coproduit de la fabrication du zirconium de qualité nucléaire. Le groupe élabore sur place des cristaux, ensuite raffinés en hafnium de haute pureté pour des applications nucléaires, aéronautiques, spatiales et de défense.

Les industriels recherchent ce métal pour sa résistance aux très hautes températures et sa capacité à absorber les neutrons. Ils l’intègrent à des superalliages aéronautiques, à des céramiques techniques et, dans certains réacteurs, aux dispositifs de contrôle de la réaction nucléaire. L’Union européenne l’a inscrit sur sa liste des matières premières critiques.

Ces fûts avaient déjà alerté un élu. Dans une question écrite publiée au Journal officiel le 16 juin 2026, le député communiste du Puy-de-Dôme Julien Brugerolles rapportait qu’une trentaine de fûts auraient été enlevés en quelques minutes par plusieurs personnes apparemment renseignées sur le fonctionnement de l’établissement. Selon lui, il pourrait s’agir du cinquième vol recensé depuis 2019. Il réclamait au gouvernement un audit complet de la sûreté du site.

Des voleurs renseignés sur l’usine d’un côté, un salarié interpellé de l’autre : les deux épisodes posent la question de la connaissance interne du site. Julien Brugerolles rapporte toutefois ces éléments sans qu’une enquête judiciaire les ait confirmés, et les enquêteurs n’ont établi aucun lien entre ce vol et l’affaire du salarié, ni l’existence d’un circuit de revente commun.

Premier risque recensé : le facteur humain

Les deux affaires entrent dans les catégories que suit de près la Direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD), le service chargé de protéger les armées et leurs fournisseurs. Dans son panorama publié en mai 2026, la DRSD décrit une menace élevée et durable contre la base industrielle et technologique de défense (BITD), qui regroupe les entreprises et laboratoires travaillant pour les armées. Elle a compté en 2025 un volume d’incidents stable, mais a vu la part des atteintes physiques passer de 18 % à 24 % des faits recensés.

La DRSD classe les atteintes humaines au premier rang, avec 28 % des cas. Suivent les atteintes physiques, capitalistiques (15 %), cyber (13 %), réputationnelles (11 %), juridiques (6 %) et celles liées aux approvisionnements (3 %). Le service signale des tentatives d’intrusion dans des usines et des laboratoires, des vols d’ordinateurs, de machines-outils ou de matières premières, et une « augmentation considérable » des prises de vues d’installations sensibles. Il a aussi relevé une forte hausse des survols de drones autour des sites de défense à la fin de 2025.

Dans cette grille, les dégradations de Cergy relèvent à la fois de l’atteinte humaine et de l’atteinte physique. Le stock de Jarrie correspond au vol de matières premières. Les deux dossiers de l’été figurent dans les catégories qui dominent ou progressent dans les relevés du renseignement militaire.

Un rapport parlementaire publié en juillet 2025 chiffrait entre 500 et 550 le nombre d’atteintes caractérisées que la DRSD recense chaque année depuis 2022 contre la BITD et la recherche de défense. Environ 80 % visaient des sous-traitants, souvent des PME plus vulnérables que les grands groupes. Les suspects de l’été travaillaient pourtant pour deux de ces grands groupes, Dassault Aviation et Framatome, mieux armés que les PME contre les intrusions.

Sur Telegram, des exécutants payés en cryptomonnaies

« Mais les personnes recrutées dans ce type d’opérations ne connaissent pas toujours l’identité réelle de leurs commanditaires », poursuit la source proche du dossier de Jarrie, sans affirmer que le salarié de Framatome a été recruté de la sorte.

Depuis l’invasion de l’Ukraine, les enquêteurs de plusieurs pays européens ont mis au jour des opérations d’espionnage, de dégradation ou de sabotage confiées à des exécutants recrutés sur les réseaux sociaux et attirés par l’argent. En février 2026, l’International Centre for Counter-Terrorism, un institut de recherche néerlandais, et GLOBSEC, un think tank slovaque, ont recensé 151 opérations ou projets attribués à la Russie en Europe entre février 2022 et février 2026. Leur étude, qui n’a pas valeur de bilan officiel, décrit le recours à des civils sans lien formel connu avec les services russes, parfois recrutés sur Telegram et rémunérés en cryptomonnaies.

Un employé prêt à monnayer son accès à une matière critique correspond au profil que décrit cette étude. Les enquêteurs n’ont toutefois établi, à Cergy comme à Jarrie, aucun lien avec une puissance étrangère.

Près de Toulouse, une affaire récente présente des indices plus directs. Le 3 juin, un homme de 48 ans né en Biélorussie a été interpellé alors qu’il filmait un prototype de drone de Delair. Ce fabricant fournit des drones aux forces ukrainiennes, et son modèle DT46 équipe l’armée de Terre française. Deux jours plus tard, le suspect a été mis en examen et placé en détention provisoire, notamment pour « collecte et livraison d’information à une puissance étrangère de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation » et « association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime ».

Selon le parquet de Paris, les investigations de la DGSI ont établi qu’il avait envoyé une vidéo à un interlocuteur en Russie. D’après Le Monde, cette séquence de 55 secondes a été adressée au numéro russe de son fils ; le suspect assure avoir filmé par simple curiosité. Deux jours avant son interpellation, des cocktails Molotov, qui n’ont pas explosé, avaient été lancés sur le site de Delair. Les deux faits font l’objet d’enquêtes distinctes, sans lien établi publiquement.

Drones et cyberattaques, priorités de l’Élysée

Le 18 septembre, Emmanuel Macron a demandé au gouvernement de préparer « un plan de protection de nos infrastructures critiques, ainsi que des sites les plus sensibles de notre base industrielle et technologique de défense ». Le chef de l’État visait notamment les attaques de drones et les cyberattaques, et plaçait son annonce dans un contexte d’intensification des menaces hybrides attribuées à la Russie.

La DRSD a bien relevé une forte hausse des survols de drones fin 2025, et elle attribue 13 % des incidents aux atteintes cyber. Elle classe les atteintes humaines à 28 %, soit plus du double. Le gouvernement doit encore rédiger ce plan, et l’adverbe « notamment » laisse la place à un volet consacré aux salariés et aux intérimaires des sites sensibles.



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