Comment les médias du Kremlin racontent la France

Faits exacts triés, citations sorties de leur contexte, faux sites : décryptage de la méthode des médias du Kremlin pour peindre une France et une Europe en déclin.

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Emmanuel Macron est le dirigeant européen le plus commenté par les médias russophones qu’a étudiés le NEST Centre, un centre de recherche, entre décembre 2025 et mars 2026. Agences d’État, éditorialistes et réseaux clandestins y dessinent une France ruinée et une Europe aux ordres de Washington, en puisant d’abord dans des chiffres exacts et des citations françaises. Au bout de la chaîne, des chercheurs ont recensé en 2025 au moins 141 faux sites imitant des médias français. La même année, la diplomatie européenne a compté 107 incidents de manipulation de l’information visant la France, deuxième cible après l’Ukraine.

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Le 20 septembre, RIA Novosti a trouvé son titre à Paris. L’agence d’État russe y présente la France comme « l’homme malade de l’Europe », une formule empruntée à Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, interrogée par Radio France. Pour l’étayer, RIA aligne des chiffres exacts : une dette publique supérieure à 3 500 milliards d’euros, soit 117,5 % du produit intérieur brut au premier trimestre 2026.

La citation est authentique, les données aussi. De leur assemblage, l’agence tire une conclusion d’une tout autre ampleur : la politique d’Emmanuel Macron aurait fait de la France un pays malade, au bord de la récession. Ce verdict, RIA le construit en rangeant des faits vrais dans l’ordre qui lui convient.

Deux jours plus tard, le ton change du tout au tout. Le 22 septembre, TASS, l’autre grande agence de l’État russe, rend compte des discussions entre Emmanuel Macron et Donald Trump sur la fourniture à l’Ukraine d’intercepteurs, ces missiles conçus pour abattre drones et missiles adverses. TASS cite le président français, qui qualifie leur échange de « très bon » et de « très constructif », et n’y ajoute aucun commentaire dépréciatif.

Les deux textes sortent du même appareil d’État. Par sa sobriété, TASS prête à l’ensemble l’allure d’une presse ordinaire, et les éditorialistes de RIA en profitent : un lecteur qui a trouvé la dépêche exacte peut aborder le commentaire avec la même confiance. Le système sait informer sans charger, puis charger en s’appuyant sur ce qu’il a exactement rapporté.

La méthode se lit à trois étages. Au premier, les faits sont exacts et triés : dette, prévisions économiques dégradées, manifestations, divisions politiques, déclarations de syndicalistes ou d’opposants. Chacun, pris seul, résiste à la vérification. Mis bout à bout, ils servent à démontrer une conclusion posée d’avance, celle d’un pays au bord de l’effondrement.

Au deuxième étage, RIA et ses relais reproduisent fidèlement les propos de responsables français, puis les coupent de leurs nuances, des réponses qu’ils ont suscitées et du débat qui les a fait naître. La parole reste exacte, son sens bascule. La formule de Sophie Binet devient ainsi, chez RIA, le diagnostic d’un effondrement national imputable à la politique d’un seul homme.

Le troisième étage quitte le réel. Faux médias locaux, faux documents, deepfakes (des vidéos truquées par intelligence artificielle), théories conspirationnistes : cette production sort de réseaux clandestins que Viginum, le service de l’État chargé de détecter les ingérences numériques étrangères, a en partie identifiés.

Un journaliste réfute en une recherche un mensonge entièrement détaché du réel. Il peine davantage face à un récit qui associe des chiffres authentiques, des citations exactes et des omissions calculées, car chacun de ses éléments, examiné isolément, passe le contrôle. Seule la conclusion trompe. Pour comprendre ce que les médias du Kremlin disent de la France, il faut donc regarder ce qu’ils retiennent, ce qu’ils placent en titre et ce qu’ils laissent hors champ. Encore faut-il savoir de qui l’on parle.

Agences d’État contre rédactions en exil

L’expression « médias russes » englobe des rédactions que tout oppose. TASS, RIA Novosti, Sputnik et RT sont contrôlés ou financés par l’État russe, et les institutions européennes estiment que plusieurs d’entre eux jouent un rôle direct dans la justification de la guerre contre l’Ukraine et dans la diffusion de récits de désinformation.

Au sein de ce premier cercle, les registres varient. TASS garde les codes d’une agence de presse. Les éditorialistes de RIA Novosti, les émissions politiques de la télévision d’État et une partie des contenus de Sputnik manient ouvertement l’ironie, l’invective et la dramatisation.

Meduza, Novaïa Gazeta Europe et The Moscow Times travaillent hors de cette ligne. Ces rédactions indépendantes, pour certaines contraintes à l’exil ou visées par l’appareil répressif russe, couvrent elles aussi la France et l’Europe. En septembre, Meduza a rapporté l’alerte des autorités françaises sur la menace hybride russe (une combinaison de cyberattaques, de sabotages et de désinformation) sans la reprendre à son compte ni la tourner en dérision.

Qui parle des « médias russes » en bloc confond donc deux mondes. La suite de cet article porte sur les médias d’État et leurs relais pro-Kremlin.

Munich, un « cirque » vu de Moscou

Le cadre de ces médias varie peu. Le NEST Centre (New Eurasian Strategies Centre) a suivi entre décembre 2025 et début mars 2026 des centaines de milliers d’articles et de commentaires russophones consacrés à dix-huit dirigeants européens. Il y relève un schéma éditorial cohérent : une Europe faible, divisée, incapable de s’affranchir des États-Unis.

La conférence de Munich sur la sécurité, en 2026, a fourni à ces médias leur démonstration. Selon le NEST Centre, ils l’ont qualifiée de « cirque » ou de rassemblement « antirusse », en insistant sur la faiblesse stratégique d’une Europe incapable d’agir sans les infrastructures américaines. Dans le même temps, ils présentaient l’éloignement de l’administration Trump vis-à-vis de certains alliés européens comme une humiliation pour ces derniers.

Le récit tient les deux affirmations à la fois. Que Washington soutienne l’Europe ou s’en éloigne, elle en sort diminuée, puisque la conclusion précède les faits. Aucune évolution de l’actualité ne peut dès lors démentir ce portrait.

Le même épisode nourrit un deuxième portrait, celui d’une Europe sous tutelle. Bruxelles, l’OTAN et Washington y figurent comme les vrais centres de décision, les gouvernements nationaux se contentant d’appliquer une politique arrêtée ailleurs. Les dirigeants favorables à l’aide militaire à l’Ukraine y deviennent des « bellicistes » ou des irresponsables ; ceux qui s’opposent aux sanctions, aux livraisons d’armes ou à l’intégration européenne passent pour réalistes et patriotes. Moscou retourne ainsi l’accusation d’impérialisme : la Russie se présente en puissance qui défend sa souveraineté, face à des gouvernements européens devenus les exécutants d’une stratégie américaine dont leurs sociétés paieraient le prix.

Le troisième portrait est économique. Sanctions, rupture énergétique et financement de l’Ukraine y apparaissent comme les causes centrales, parfois uniques, des difficultés européennes. Le 19 septembre, un commentaire de RIA décrit la crise énergétique européenne comme une forme d’« apocalypse » et affirme que la Russie a mis l’Europe « à genoux ». Les tensions sur les prix et les approvisionnements deviennent, sous cette plume, une victoire géopolitique russe. Les vulnérabilités sont réelles ; RIA les présente comme définitives, irréversibles et imputables à la seule confrontation avec Moscou.

Emmanuel Macron, cible la plus suivie

Dans le corpus du NEST Centre, Emmanuel Macron arrive en tête, devant le premier ministre hongrois, Viktor Orbán, le chancelier allemand, Friedrich Merz, et le premier ministre britannique, Keir Starmer. Le centre de recherche lit dans ce classement deux logiques : l’importance stratégique des adversaires de Moscou et l’utilité propagandiste des dirigeants jugés plus conciliants envers la Russie.

La France cumule les attributs de l’adversaire : puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, soutien majeur de Kiev, moteur des débats sur la défense européenne. Réunions de la « coalition des volontaires » (les pays prêts à garantir la sécurité de l’Ukraine en cas de cessez-le-feu), entretiens avec Volodymyr Zelensky, initiatives diplomatiques : les médias d’État traitent chaque inflexion française comme un test de la solidité du soutien occidental à l’Ukraine. Ils suivent Paris de près, comme un acteur dont les décisions peuvent toucher aux intérêts russes.

Le ton se durcit dès que la France évoque sa dissuasion. Après les déclarations françaises sur un élargissement de la contribution de la force de frappe, l’arsenal nucléaire national, à la sécurité européenne, le Kremlin a jugé le discours d’Emmanuel Macron « très conflictuel » et accusé Paris de vouloir prolonger la guerre.

Les médias d’État prêtent donc au président deux rôles. Quand ils traitent de politique intérieure, ils décrivent un chef d’État impopulaire, isolé, en fin de règne. Quand il cherche à doter l’Europe d’une autonomie militaire, le même homme devient un dirigeant dangereux. Le mépris et l’alarme visent une seule cible, selon le sujet du jour.

La moquerie personnelle complète la charge. En juillet 2026, un commentaire de RIA désigne Emmanuel Macron comme une « victime de violences conjugales », allusion à une séquence impliquant son épouse, pour rabaisser sa stature internationale. L’agence emprunte là les ressorts de la guerre culturelle : l’humiliation, la viralité.

La faillite racontée par des voix françaises

Contre ce président, RIA laisse volontiers des Français instruire le procès. Opposants, syndicalistes, militaires retraités, commentateurs : les sources principales de nombreux articles viennent de Paris, et leurs propos servent à montrer un pays qui se retourne contre sa propre politique.

Nicolas Dupont-Aignan, président de Debout la France, a ainsi accusé Emmanuel Macron d’être devenu « fou » en raison de ses initiatives nucléaires européennes, et RIA a repris la déclaration avec insistance. L’agence a également multiplié les articles consacrés aux prises de position de Jordan Bardella, président du Rassemblement national, contre la poursuite indéfinie du financement de l’Ukraine. Les citations sont exactes ; le tri, la répétition et le titre font le reste.

La syndicaliste de la CGT et le souverainiste de Debout la France n’ont guère en commun que d’avoir fourni à l’agence un verdict sur leur pays. RIA retient ce qui sert sa conclusion, d’où que viennent les mots. L’agence y gagne deux fois : son récit prend une apparence de légitimité locale, et elle n’a plus à formuler elle-même l’accusation, qui semble monter de la société française.

Pour Bardella, un portrait sur mesure

Avec Jordan Bardella, RIA passe de la citation à l’éloge. Le 24 juin 2026, un commentaire de l’agence présente le président du RN comme le représentant le plus prometteur des forces capables de transformer l’Union européenne, de réduire l’engagement aux côtés de l’Ukraine et de remettre en cause la relation de la France avec l’OTAN. Le titre annonce « l’effondrement de l’UE », une possible sortie de l’Alliance atlantique et une « surprise » préparée par la France. Le texte a ensuite circulé dans l’écosystème Sputnik, notamment sur son édition arménienne.

RIA bâtit une bonne part de ce portrait sur des positions publiques du dirigeant d’extrême droite. Outre son refus d’un financement illimité de Kiev, l’agence retient la priorité donnée à la souveraineté nationale, la réduction des dépenses européennes et ses réserves sur le commandement intégré de l’OTAN (la structure militaire de l’Alliance, que la France a réintégrée en 2009).

Le commentaire glisse ensuite vers l’allégation. Il avance, sans document financier ni témoignage à l’appui, que le groupe Dassault, le PDG de LVMH, Bernard Arnault, et le milliardaire Pierre-Édouard Stérin formeraient les soutiens organisés de Jordan Bardella, et que des industriels favoriseraient son ascension pour retrouver une énergie russe moins chère. RIA reproduit là en miniature la méthode des trois étages : des positions vérifiables servent d’escorte à des affirmations que rien n’étaye.

Le constat s’arrête à ce texte. Un média d’État russe a produit un récit très favorable au président du RN, compatible avec les intérêts de Moscou, et ce récit a circulé dans plusieurs branches du même écosystème. Parler d’une campagne électorale centralisée en sa faveur exigerait d’autres preuves que cet article et sa reprise.

La relation n’a d’ailleurs rien de linéaire. Après l’alerte de l’Élysée sur la menace hybride, en septembre 2026, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont déclaré qu’ils ne toléreraient pas que la Russie cherche à dicter, directement ou indirectement, la politique française par l’intimidation ou la déstabilisation.

224 portails après l’interdiction de RT

Depuis 2022, RT et Sputnik n’ont plus le droit d’émettre dans l’Union européenne. En 2024, le Conseil de l’UE, qui réunit les gouvernements des Vingt-Sept, a étendu la mesure au site Voice of Europe, à RIA Novosti et aux quotidiens Izvestia et Rossiïskaïa Gazeta, en les jugeant placés sous le contrôle permanent des autorités russes et engagés dans la promotion de la guerre contre l’Ukraine. Les restrictions visent la diffusion et la distribution : les journalistes concernés peuvent toujours enquêter ou mener des entretiens sur le sol européen.

Les contenus de ces médias ont changé de route. Éditeurs et relais les font passer par des domaines miroirs (des copies d’un site sous une autre adresse), des comptes sur les réseaux sociaux, des chaînes de la messagerie Telegram, des agrégateurs (des sites qui compilent des articles publiés ailleurs) et des plateformes tournées vers des publics situés hors de l’Union.

Le réseau Pravda, aussi appelé Portal Kombat, en donne l’exemple le mieux documenté. En février 2024, Viginum y comptait 193 portails qui diffusaient massivement des contenus prorusses sans produire eux-mêmes d’informations originales en quantité significative. Ses animateurs ont ouvert 31 domaines supplémentaires en mars 2024, portant le total à 224 portails, qui visaient la quasi-totalité des pays de l’Union ainsi que plusieurs États d’Afrique et d’Asie.

Le réseau reproduit à grande échelle des articles d’agences russes, de sites officiels et de comptes prorusses. Cette répétition multiplie leur présence en ligne et peut améliorer leur référencement, leur rang dans les moteurs de recherche. Depuis l’interdiction de 2024, les textes de RIA atteignent ainsi le lecteur européen par la copie automatisée et le nombre.

De RT France aux plateaux de CNews

Le récit russe a aussi trouvé des voix sur les antennes françaises. Xenia Fedorova, ancienne présidente de RT France, la filiale française de la chaîne d’État, est devenue chroniqueuse dans plusieurs médias du groupe de Vincent Bolloré. À la fin de juillet 2026, le ministère de l’Intérieur lui a notifié un arrêté d’expulsion, l’accusant d’être un relais de campagnes de désinformation russes portant atteinte aux intérêts fondamentaux de la France. Xenia Fedorova conteste ces accusations et a engagé un recours.

Au début du mois d’août, le tribunal administratif de Paris a rejeté ce recours en urgence, dit en référé. Ses avoirs ont ensuite été gelés pour six mois. En septembre, le ministre de l’Intérieur a averti CNews que la faire intervenir depuis l’étranger, par visioconférence, pourrait valoir des sanctions à la chaîne.

Ces mesures sont administratives, et aucune condamnation pénale définitive pour espionnage n’a été rendue publique à son encontre. L’État traite la question des relais par cette voie, et l’avertissement adressé à CNews étend son contrôle jusqu’à l’écran de visioconférence.

Faux sites, vrais logos

Un logo de rédaction occidentale, un graffiti sur un mur, une fausse une de journal : au troisième étage de la propagande, les fabricants imitent d’abord les signes de la presse légitime. Viginum a analysé 77 opérations menées par le réseau Storm-1516 entre son apparition, au plus tard en août 2023, et le 5 mars 2025. Ces opérations mobilisaient de faux médias, des acteurs, des contenus générés ou modifiés par intelligence artificielle et des relais chargés d’amplifier les récits.

Storm-1516 a visé avec ces 77 opérations plusieurs pays et publics occidentaux, dont la France. Viginum y voit une ingérence numérique étrangère et une menace importante pour les débats publics français et européen. Des chercheurs ont identifié en 2025 au moins 141 sites se présentant faussement comme des médias français, associés à cet écosystème.

Le service français établit l’implication d’individus et d’organisations proches du pouvoir russe, dont John Mark Dougan, ancien policier américain installé en Russie, et des acteurs liés aux réseaux d’Evgueni Prigojine, le fondateur du groupe Wagner, et de l’idéologue nationaliste Alexandre Douguine. Son rapport évoque aussi un possible officier de l’unité 29155 du GRU, le renseignement militaire russe, publiquement accusé de financer et de coordonner le réseau.

Matriochka procède en sens inverse. Ce dispositif diffuse de faux reportages, images, graffitis ou mèmes (des images détournées à visée humoristique), souvent publiés d’abord sur des chaînes Telegram russes, puis ses comptes interpellent médias, personnalités et cellules de fact-checking, les journalistes chargés de vérifier l’information, pour les pousser à examiner ces faux. L’objectif probable est double : faire perdre du temps aux rédactions et offrir aux manipulations une visibilité supplémentaire.

Pravda republie, Storm-1516 fabrique, Matriochka retourne contre eux ceux qui vérifient. Chacun de ces réseaux attaque un maillon différent de la chaîne de l’information.

Glucksmann, Attal, Philippe dans le viseur

La présidentielle de 2027 est déjà une cible. À l’été 2026, de faux reportages, de fausses unes et de fausses informations médicales ont visé plusieurs responsables susceptibles de peser sur le scrutin, parmi lesquels Raphaël Glucksmann (Place publique), Gabriel Attal (Renaissance) et Édouard Philippe (Horizons). Le parquet de Paris a ouvert des investigations sur des soupçons d’ingérence russe, qui portent notamment sur des deepfakes et de faux contenus imitant des médias français. Cette enquête établit des soupçons assez sérieux pour justifier des investigations ; elle ne tranche ni l’identité des commanditaires ni leur responsabilité pénale.

En juin, RIA dressait le portrait flatteur du président du RN. Pendant l’été, les faux contenus visaient trois responsables du centre et de la gauche modérée. Aucun lien de coordination n’est établi entre ces productions, mais leur succession place en quelques semaines un candidat sous un jour favorable et trois autres sous le coup de faux.

Le 18 septembre, Emmanuel Macron a réuni les dirigeants des partis et les principaux candidats pour une présentation confidentielle de l’évolution de la menace hybride. À l’issue de la réunion, il a affirmé que la menace russe contre la France et l’Europe s’était intensifiée et demandé au gouvernement un plan de protection des infrastructures critiques et des sites sensibles de l’industrie de défense contre les drones et les cyberattaques. Le président n’a attribué publiquement à Moscou aucun nouvel incident précis commis en France. Il a rappelé les opérations déjà attribuées et cité des événements survenus ailleurs en Europe.

107 incidents, 55,8 millions de vues

Le chiffre des 107 incidents revient dans presque tous les articles sur le sujet. Il provient du quatrième rapport du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), la diplomatie de l’Union, qui recense 540 incidents de manipulation et d’ingérence informationnelles étrangères détectés et analysés en 2025. L’Ukraine en compte 112, la France 107, la Moldavie 94 et l’Allemagne 71.

Le SEAE attribue à la Russie environ 30 % des cas recensés ; la majorité n’a fait l’objet d’aucune attribution publique formelle. Le service distingue aussi incident et campagne : une même opération peut produire plusieurs incidents, et un incident mobiliser plusieurs comptes et plateformes. Il mesure enfin ce qu’il a détecté, sans compter les personnes exposées ou convaincues. La France est donc la deuxième cible de ce corpus, avec 107 incidents dont une partie seulement est imputée à Moscou.

Viginum juge certaines opérations persistantes et d’efficacité limitée, à commencer par RRN-Doppelgänger, une campagne qui clonait des sites de médias européens. Pendant la campagne des municipales de 2026, le service a relevé que plusieurs domaines imitant des médias locaux étaient devenus inactifs, sans produire d’effet significatif à ce stade.

D’autres opérations portent plus loin. Selon NewsGuard, une société américaine qui évalue la fiabilité des sites d’information, cinq faux récits de Storm-1516 visant la France entre décembre 2024 et mars 2025 ont été relayés dans près de 38 900 publications, pour un total de 55,8 millions de vues. NewsGuard mesure là une exposition potentielle, sans rien dire de l’adhésion des internautes.

L’impact se lit donc sur plusieurs échelles : le nombre de vues, les reprises par des influenceurs, l’entrée d’une allégation dans le débat politique, les heures mobilisées chez les vérificateurs, la persistance d’un récit. Les domaines éteints des municipales et les 55,8 millions de vues de Storm-1516 ne se mesurent pas sur la même.

Convaincre n’est d’ailleurs pas toujours le but. Installer un doute, multiplier les versions contradictoires, conforter des communautés déjà acquises ou accréditer l’idée que toute information relève de la manipulation peuvent suffire. Viginum range Matriochka parmi les campagnes prorusses d’ingérence numérique étrangère destinées à discréditer les médias et les fact-checkeurs.



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