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Depuis que la cour d’appel de Paris a rouvert à Marine Le Pen, le 7 juillet, la voie de la présidentielle, Jordan Bardella a cessé d’être son successeur désigné pour redevenir son numéro deux, promis à Matignon. C’est dans cet espace rétréci que revient l’eurodéputée Marion Maréchal, nièce de la candidate, passée par Reconquête, le parti d’Éric Zemmour. Elle arrive avec sa propre formation, Identité Libertés, et trois députés qui siègent avec le groupe du Rassemblement national. Seul candidat à sa réélection, que le congrès d’Orléans doit proclamer le 24 octobre, le président du RN voit son autorité auprès de la candidate de nouveau discutée.
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Marion Maréchal sera « évidemment présente ». Le 9 septembre, l’eurodéputée, présidente du parti Identité Libertés, a confirmé qu’elle participerait aux grands événements de la campagne présidentielle de sa tante, Marine Le Pen. Elle fera « tout, sous diverses formes », a-t-elle assuré, pour faire élire la candidate du Rassemblement national (RN) et offrir à Jordan Bardella, le président du parti, une majorité à l’Assemblée nationale.
Le ralliement s’arrête à cette promesse. Marion Maréchal ne réclame « ni statut », « ni fonction », « ni titre », selon ses propres mots. Au 22 septembre, l’équipe de Marine Le Pen ne lui avait attribué aucun poste dans l’organigramme de campagne. Elle ne s’est présentée ni comme porte-parole ni comme conseillère spéciale de sa tante.
Il a pourtant suffi que Marine Le Pen envisage de lui donner la parole pour que le désaccord sorte des murs du parti. Libération a publié une enquête appuyée sur plusieurs sources internes. Selon le quotidien, la candidate a annoncé, lors d’une réunion du bureau exécutif du RN (l’instance qui dirige le parti au quotidien), son intention d’offrir davantage de visibilité à sa nièce. Elle aurait envisagé de l’inviter à prononcer un discours le 12 septembre au Touquet (Pas-de-Calais), où les élus du parti tenaient leurs journées parlementaires de rentrée.
Trois jours seulement auraient séparé l’annonce de son engagement et sa première tribune. Et quelle tribune. Les journées parlementaires rassemblent chaque année les députés que Jordan Bardella a menés aux législatives et qui forment l’ossature de son autorité dans le parti. Y faire parler une responsable qui n’est pas membre du RN revenait à l’installer au cœur du dispositif du président, avant même qu’elle ait reçu un rôle dans la campagne.
La suite du récit est plus lourde. Toujours selon Libération, Jordan Bardella s’est vivement opposé au projet. Il aurait quitté la réunion sur une phrase qu’il conteste avoir prononcée : « C’est elle ou moi. » Il ne l’a « jamais » dite, assure le président du RN, qui renvoie ces récits à des « bruits de couloir ». Marion Maréchal nie elle aussi tout veto. Elle n’est finalement pas venue au Touquet et invoque un déplacement en Italie. Le quotidien précise, de son côté, que l’invitation formulée par le groupe RN à l’Assemblée nationale a été déclinée par l’eurodéputée.
Démentie ou non, la scène a obligé les trois intéressés à s’expliquer en public, en pleine rentrée parlementaire, sur une question que le parti tenait à l’écart depuis l’été : qui décide dans le camp de Marine Le Pen ? La disproportion frappe. Marion Maréchal n’a ni carte du RN, ni fonction dans la campagne, ni mandat national. Il a suffi d’une invitation à parler. Si le président du parti ne peut écarter une personnalité extérieure de la tribune de ses propres journées parlementaires, son autorité s’arrête où commence celle de la candidate. S’il le peut, c’est la candidate qui recule.
Cette personnalité extérieure revient en effet dans la coalition lepéniste sans avoir adhéré au RN. Au Parlement européen, elle siège toujours sous l’étiquette Identité Libertés, au sein du groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR), qui rassemble des droites nationalistes et conservatrices, et dont elle est membre du bureau. Elle se tient ainsi assez près de sa tante pour peser sur ses choix, en gardant une liberté de parole sur laquelle Jordan Bardella n’a aucune prise. Héritière du nom Le Pen, elle incarne aussi une sensibilité distincte de celle qui domine aujourd’hui au RN.
Surtout, elle revient deux mois après l’arrêt qui a fait descendre Jordan Bardella d’un rang.
Un dauphin ramené à Matignon
Cet arrêt a clos quinze mois pendant lesquels Jordan Bardella faisait figure de candidat de rechange. Le 31 mars 2025, Marine Le Pen avait été condamnée dans l’affaire des assistants parlementaires européens du Front national, l’ancien nom du RN, notamment à cinq ans d’inéligibilité applicables immédiatement. Le 7 juillet 2026, la cour d’appel de Paris a confirmé sa culpabilité mais ramené la partie ferme de l’inéligibilité à quinze mois, qu’elle a jugés déjà purgés. Marine Le Pen a annoncé sa candidature le soir même et formé un pourvoi en cassation, recours sur lequel la Cour de cassation « pourrait être en mesure » de se prononcer au plus tard début avril 2027, quelques jours avant le premier tour du 18 avril.
Le retournement a redistribué les rôles. Jordan Bardella, que l’inéligibilité de Marine Le Pen désignait comme remplaçant naturel, est redevenu numéro deux. La candidate a confirmé qu’elle le nommerait premier ministre en cas de victoire, chargé de bâtir une majorité « stable, cohérente et unie ». Cette promesse n’engage qu’elle. En se réservant l’Élysée et en laissant à Jordan Bardella le parti, la campagne législative et la perspective de Matignon, Marine Le Pen sauve le tandem. Elle rétablit aussi entre eux une hiérarchie nette, au moment où son cadet avait gagné une visibilité nationale et une autonomie croissantes.
Marion Maréchal s’installe dans cet espace redevenu étroit. En prenant place auprès de la candidate sans passer par l’appareil du RN, elle ajoute un troisième pôle à une relation jusque-là réglée entre deux personnes. Ce pôle-là ne doit rien à Jordan Bardella.
Identité Libertés, trois députés et un nom
Son indépendance vient d’une rupture qui remonte à 2022. Marion Maréchal avait alors soutenu Éric Zemmour contre sa tante à la présidentielle. Elle était devenue ensuite vice-présidente exécutive de Reconquête, dont elle a conduit la liste aux élections européennes de juin 2024.
Le divorce avec Éric Zemmour a suivi ce scrutin de quelques jours. Avant les législatives anticipées, Marion Maréchal, Nicolas Bay, Guillaume Peltier et Laurence Trochu ont appelé à soutenir les candidats de l’alliance entre le RN et Éric Ciotti, aujourd’hui à la tête de l’Union des droites pour la République (UDR). Le 12 juin 2024, Éric Zemmour les a écartés : les quatre responsables s’étaient, selon lui, « exclus eux-mêmes » de Reconquête.
À l’automne, Marion Maréchal a pris la présidence du Mouvement conservateur, héritier de Sens commun (le courant né en 2013 de l’opposition au mariage pour tous), rebaptisé ensuite Identité Libertés. Le mouvement plaide pour une coalition avec le RN et l’UDR, en gardant une ligne plus conservatrice sur les questions de société et plus libérale en économie. Le 28 janvier 2026, sa présidente publiait chez Fayard Si tu te sens Le Pen. Le titre renouait avec le nom de famille huit mois avant son engagement dans la campagne de sa tante.
Elle ne revient pas seule. Trois députés liés à Identité Libertés, Eddy Casterman, Thibaut Monnier et Anne Sicard, siègent comme apparentés au groupe RN à l’Assemblée nationale, c’est-à-dire rattachés au groupe sans appartenir au parti. Trop peu nombreux pour former un courant, ils offrent à Marion Maréchal des points d’appui hors de l’appareil que contrôle Jordan Bardella. Cette autonomie a une conséquence : chaque désaccord la concernant devient une affaire de coalition, que le président du RN ne peut trancher par une décision interne.
De Durvye à Pro Vita & Famiglia
Ces désaccords ne suivent pas une ligne simple. Sur l’économie, Marion Maréchal se range plutôt aux côtés de Jordan Bardella : comme lui et plusieurs de ses proches, elle défend la baisse des impôts, la réduction de la dépense publique et une politique favorable aux entreprises. Or Marine Le Pen a écarté cette orientation depuis l’été. Le Monde, L’Opinion, Libération et Le Nouvel Obs ont décrit la reprise en main de sa campagne par la candidate, qui a replacé autour d’elle des proches historiques et familiaux au détriment de l’entourage du président du RN.
François Durvye en a fait les frais. Ancien directeur général d’Otium Capital, le fonds d’investissement fondé par l’entrepreneur Pierre-Édouard Stérin, il avait été nommé le 1er avril 2026 conseiller spécial de Jordan Bardella, chargé de rapprocher le RN des milieux économiques. Fin août, il a quitté ses fonctions en laissant entendre qu’il refusait de défendre des orientations économiques auxquelles il ne croyait pas ; Marine Le Pen assure avoir elle-même voulu son départ. Devant le Medef, la principale organisation patronale, la candidate a ensuite défendu le retour de la retraite à 62 ans, quand l’entourage de Jordan Bardella explorait une réforme fondée sur la durée de cotisation et que son chef évoquait une part de capitalisation, c’est-à-dire des pensions financées en partie par une épargne placée.
Marine Le Pen fait donc venir auprès d’elle une alliée dont les convictions économiques ressemblent à celles qu’elle vient de désavouer chez le président du RN. Ni la candidate ni ses proches n’ont présenté ce retour comme un moyen de contenir Jordan Bardella, et tous démentent la moindre manœuvre. Ce qui sépare la nièce du président du parti tient ailleurs, dans un conservatisme sociétal nettement plus marqué. Identité Libertés se déclare opposé à l’immigration, à « l’islamisation », au « wokisme », à « l’assistanat » et à ce qu’il nomme le « racket fiscal ».
Le 15 septembre, à Strasbourg, l’eurodéputée s’est rendue à l’inauguration d’une exposition de l’association italienne Pro Vita & Famiglia. Cette organisation est connue pour son opposition à l’avortement, au mariage homosexuel et à l’adoption par les couples de même sexe. Son entourage fait valoir qu’elle était venue saluer des collègues du groupe ECR et conteste que l’événement ait visé exclusivement l’avortement. « Ça vous étonne ? Moi non », a répondu Jordan Bardella, interrogé dans les couloirs du Parlement européen.
Ces quelques mots n’établissent aucune hostilité personnelle. Le président du RN y a pourtant laissé voir l’écart entre le conservatisme militant de Marion Maréchal et la prudence de son parti sur les questions de société. Marine Le Pen tient ces thèmes à distance depuis des années pour ne pas compromettre sa stratégie de normalisation.
Pour la candidate, le calcul a donc deux faces. Sa nièce peut mobiliser les électeurs conservateurs, garder le contact avec une partie de la droite traditionnelle et entretenir les liens avec les forces national-conservatrices européennes. Mais ses positions sur l’avortement, la famille ou la religion peuvent ramener au premier plan les sujets que Marine Le Pen s’efforce de contenir. En ne lui confiant, à ce stade, aucune fonction définie, la candidate garde la main sur le dosage : assez de visibilité pour capter l’audience de sa nièce, pas assez pour lui laisser l’agenda.
421 parrainages pour un seul candidat
Dans le parti, le rapport de force entre les deux héritiers reste inégal. Jordan Bardella est le seul candidat à sa propre succession et a recueilli 421 parrainages internes avant le congrès d’Orléans. Le vote électronique qui doit renouveler la présidence et le Conseil national, le parlement du RN, s’est ouvert le 21 septembre et se clôt le 22 octobre. Les résultats seront proclamés le 24 octobre, à la veille d’un grand meeting présidentiel.
Jordan Bardella tire sa force de la présidence du parti, de sa popularité et de son contrôle de l’appareil. Marion Maréchal fait valoir le nom, une implantation militante ancienne, des réseaux européens et une formation qui négocie avec le RN sans s’y fondre. Le président du RN aborde ainsi le congrès en position de force dans son parti, au moment même où la candidate lui reprend la conduite de la campagne présidentielle.
Marion Maréchal ne peut lui disputer la direction du mouvement, et elle n’a annoncé aucune candidature en ce sens. Son terrain se situe après Marine Le Pen. Porteuse du nom et d’une ligne identifiable, elle pourrait devenir un point de ralliement pour ceux qui contesteraient un jour l’orientation de Jordan Bardella. L’hypothèse reste à ce stade une lecture : aucun courant maréchaliste structuré n’existe publiquement au sein du RN.
Unité affichée, succession en suspens
Les trois protagonistes récusent l’idée d’une guerre ouverte. Marion Maréchal promet de travailler à la victoire de sa tante et à une majorité pour Jordan Bardella, et dément toute rivalité avec lui. Le président du RN assure n’avoir posé aucun ultimatum et réaffirme son soutien à la candidate. Il concède que des désaccords peuvent exister, mais affirme qu’ils se règlent directement entre elle et lui. Marine Le Pen a balayé les rumeurs de rupture, du « bullshit » à ses yeux. Leur complémentarité est « exceptionnelle », assure-t-elle, et ceux qui cherchent à les opposer « perdent leur temps ».
Aucun des trois n’a levé pour autant les divergences documentées sur les retraites, l’organisation de la campagne ou le rôle de certains conseillers. À moins de sept mois du premier tour, ni Marine Le Pen ni Jordan Bardella n’ont intérêt à les laisser tourner à l’affrontement public.
Marine Le Pen tient seule cet équilibre. Une victoire en 2027 ferait de Jordan Bardella le premier ministre annoncé et ouvrirait à sa nièce une place dans la majorité. Une défaite rouvrirait aussitôt la question du chef, de la ligne et de l’héritage, entre celui qui détient le parti et celle qui porte le nom.
Le prochain rendez-vous est fixé. Le 25 octobre, au lendemain de la proclamation des résultats à Orléans, Marine Le Pen tiendra un grand meeting présidentiel, l’un de ces temps forts de campagne où sa nièce a promis d’être « évidemment présente ».


