Sarah Knafo : ses idées et ses modèles politiques

Idées politiques, modèles revendiqués, proximités assumées : ce que défend Sarah Knafo, de la remigration aux 130 milliards d'euros d'économies annuelles.

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Secrétaire générale de Reconquête, Sarah Knafo revendique la suppression de 800 000 postes publics en cinq ans, pour 40 milliards d’euros d’économies annuelles. Elle a déposé en février 2025, au Parlement européen, une proposition de résolution réclamant une « stratégie de retour en masse » des migrants en situation irrégulière. Éric Zemmour lui fournit la définition de la nation, le président argentin Javier Milei la méthode budgétaire. Aucune de ces deux filiations ne couvre la totalité de son projet.

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Sarah Knafo a publié le 2 septembre Le Casse du siècle, un livre dans lequel elle chiffre à 130 milliards d’euros par an les économies qu’elle veut imposer au budget de l’État. L’Agence France-Presse, qui a consulté l’ouvrage, atteste l’existence d’un tableau de coupes budgétaires atteignant ce total. La députée européenne revendique ce montant, qu’aucune institution de contrôle n’a examiné.

Le chiffre a presque doublé en un an. À l’automne 2025, le contre-budget que la secrétaire générale de Reconquête avait présenté en réponse au projet de loi de finances affichait 80 milliards d’euros. Les 50 milliards supplémentaires portent tous sur la dépense publique et la fiscalité. Sur l’immigration, l’identité et le voile, le programme qu’elle défend en 2026 reprend celui de 2024 sans modification. La surenchère porte sur un seul étage de la doctrine.

Cet étage-là, Sarah Knafo le construit depuis son élection au Parlement européen en 2024. Ancienne magistrate de la Cour des comptes, elle a fait de l’expertise budgétaire l’instrument de sa différenciation dans une famille politique qui en manquait. Le 14 septembre, elle a estimé qu’une baisse d’un tiers de la fiscalité sur les carburants ramènerait le prix du litre de 27 centimes. Elle présente l’ensemble comme un « plan d’enrichissement », terme qu’elle substitue à celui d’austérité.

Le paquet qu’elle défend combine trois séries de mesures. La première contracte l’État social, fiscal et administratif : suppression de la contribution sociale généralisée (CSG), l’impôt qui finance l’essentiel de la protection sociale, sur les revenus d’activité, abolition des droits de succession, disparition des impôts de production, retraite par capitalisation, suppression de 800 000 emplois publics, privatisation de l’audiovisuel public, fin de l’aide publique au développement, limitation du revenu de solidarité active (RSA) à trois ans.

La deuxième reprend intégralement le corpus identitaire de Reconquête : préférence nationale pour les prestations non contributives et le logement social, « remigration », interdiction du voile islamique dans l’espace public. La troisième maintient un État puissant là où Sarah Knafo juge la souveraineté engagée : sécurité, dissuasion nucléaire, énergie, infrastructures numériques, entreprises tenues pour stratégiques.

Libérale sur l’économie, nationaliste sur l’identité, interventionniste sur le régalien : la qualification de nationale-libérale couvre les trois séries. Les médias classent Sarah Knafo à l’extrême droite française, étiquette qu’elle conteste et qui correspond à la position de Reconquête comme à celle du groupe qu’elle a rejoint à Strasbourg. Le reste de son offre politique tient dans un arbitrage : elle a choisi de faire porter sa singularité par le budget.

L’héritage Zemmour intact

Sur l’immigration et l’identité, Sarah Knafo n’a introduit aucune inflexion par rapport à la ligne d’Éric Zemmour, fondateur de Reconquête et candidat à l’élection présidentielle de 2022. Elle a déposé en février 2025 la proposition de résolution demandant une « stratégie de retour en masse » des migrants en situation irrégulière. Elle avait auparavant soutenu le principe du rapatriement de ressortissants syriens après la chute du régime de Bachar Al-Assad, en décembre 2024.

Le mot « remigration » recouvre quatre politiques que rien n’oblige à traiter ensemble. Le retour d’étrangers dépourvus de titre de séjour relève du droit des étrangers ordinaire. L’expulsion de ressortissants étrangers condamnés suppose une décision judiciaire. L’éloignement de résidents en situation régulière exigerait une refonte du droit au séjour. Le sort des binationaux engage le droit de la nationalité et la Constitution. Sarah Knafo n’a pas rendu public de texte précisant les populations visées, les exceptions, les voies de recours ni le calendrier d’application.

L’interdiction du voile dans l’ensemble de l’espace public forme la proposition la plus exposée juridiquement. La loi du 11 octobre 2010 prohibe la dissimulation du visage dans l’espace public et vise le voile intégral ; un foulard laissant le visage découvert échappe à son champ. La Cour européenne des droits de l’homme a validé cette interdiction en 2014, sur un raisonnement propre au visage couvert. Le Conseil d’État avait pour sa part relevé les risques constitutionnels et conventionnels d’une prohibition générale fondée sur la seule signification religieuse d’un vêtement. Une interdiction du foulard simple se heurterait aux libertés de conscience, de religion et d’expression ainsi qu’au principe d’égalité.

Sarah Knafo plaide pour le référendum comme voie de règlement de ces questions. Un référendum ne lèverait pas les obligations que la France tient de la Convention européenne des droits de l’homme et du droit de l’Union européenne, et sa portée dépendrait de la procédure constitutionnelle retenue. Elle réclame ainsi un outil dont les effets juridiques restent indéterminés pour trancher la mesure qu’elle sait la plus contestée.

La préférence nationale rencontre le même obstacle. Son contre-budget de 2025 évaluait entre 15 et 20 milliards d’euros les économies qu’elle produirait, estimation dont l’équipe de la députée n’a pas publié le détail par prestation. En avril 2024, le Conseil constitutionnel a rejeté une proposition de référendum qui subordonnait l’accès à certaines prestations à cinq années de résidence ou trente mois d’activité professionnelle, les juges ayant estimé l’atteinte disproportionnée aux exigences constitutionnelles de protection sociale. La jurisprudence tolère des conditions de résidence ou d’activité à condition qu’elles restent proportionnées et liées à l’objet de la prestation. Une exclusion générale des étrangers en séjour régulier s’exposerait à la censure.

Une thérapie de choc venue d’Argentine

C’est sur le terrain économique que Sarah Knafo introduit ce qui n’existait pas dans son camp. Elle résume sa doctrine en une formule, « dépenser moins pour taxer moins », et refuse toute hausse de prélèvements, y compris la taxation exceptionnelle des grandes entreprises ou des bénéfices dits exceptionnels. Les baisses d’impôts qu’elle promet seront financées par des coupes préalables dans la dépense.

Javier Milei fournit le modèle. Le président argentin, élu en 2023, a fait de la réduction de la bureaucratie, de la baisse simultanée des dépenses et des impôts et de la suppression massive d’emplois publics un programme de gouvernement, porté par un discours de rupture dont Sarah Knafo emprunte les cadences. Elle reprend la méthode et le vocabulaire.

Elle s’en écarte sur le périmètre. L’anarcho-capitalisme dont se réclame le président argentin vise l’État en tant qu’institution ; Sarah Knafo conserve un État national fort, protège les secteurs qu’elle tient pour stratégiques et réserve à la puissance publique la sécurité, l’énergie nucléaire et les frontières. La parenté joue sur les instruments budgétaires, elle s’arrête au seuil de la philosophie politique. L’étiquette libertarienne, que ses adversaires lui accolent, se trouve démentie dès qu’on regarde ce qu’elle refuse de couper.

800 000 postes publics en cinq ans

Ce qu’elle coupe, en revanche, elle l’a chiffré. La mesure la plus lourde du programme concerne la fonction publique : Sarah Knafo propose de supprimer 800 000 emplois publics en cinq ans, par le seul non-remplacement des départs, en épargnant les enseignants, les soignants, les policiers et les militaires. Elle évalue l’économie annuelle finale à 40 milliards d’euros.

La France comptait environ 5,9 millions d’agents publics à la fin de 2024. L’objectif représente donc près de 14 % de l’ensemble des effectifs. Or les trois versants de la fonction publique, État, collectivités territoriales et hôpitaux, ont enregistré quelque 136 700 départs à la retraite en 2024. Maintenu cinq années durant, ce rythme produirait environ 683 500 départs, avant même de retrancher les catégories protégées, qui pèsent lourd : l’éducation, la santé, la police et les armées concentrent une large part des effectifs. Le moyen annoncé ne suffit pas à atteindre la cible. Il faudrait accélérer les sorties, élargir le périmètre des départs pris en compte ou procéder à des suppressions sèches.

Le rendement budgétaire, lui, tient. L’économiste François Ecalle, ancien magistrat de la Cour des comptes, a estimé qu’une réduction de cette ampleur dégagerait de 30 à 40 milliards d’euros d’économies annuelles à terme. Son calcul valide un ordre de grandeur de masse salariale, à supposer les suppressions réalisées. L’obstacle se situe dans l’instrument, non dans l’arithmétique.

La suppression de la CSG sur les revenus d’activité engage des masses comparables. Prélevée au taux de 9,2 % sur une assiette qui correspond généralement à 98,25 % du salaire brut, cette contribution devait rapporter environ 87 milliards d’euros en 2025 aux régimes de base de la Sécurité sociale et au Fonds de solidarité vieillesse. Sarah Knafo promet une hausse du salaire net proche de 10 %. Le gain varierait selon le statut professionnel, le niveau de rémunération et le rapport entre brut et net, et il suppose qu’aucun prélèvement de substitution ne vienne combler le trou ouvert dans le financement de la protection sociale.

L’abolition des droits de succession obéit au même raisonnement. Sarah Knafo argue qu’un patrimoine constitué à partir de revenus déjà imposés ne devrait pas l’être une seconde fois lors de sa transmission. Ces droits ont rapporté environ 16 milliards d’euros en 2024, auxquels s’ajoutent près de 4,9 milliards de droits de donation. Le taux de 45 % qui circule dans le débat public s’applique à la tranche supérieure des transmissions en ligne directe, après abattements, et jamais à la totalité d’un héritage. La Cour des comptes a par ailleurs relevé que les régimes dérogatoires, à commencer par le pacte Dutreil qui allège la transmission d’entreprises familiales, procurent un avantage croissant avec la taille du patrimoine transmis. La suppression bénéficierait à tous les héritiers aujourd’hui imposés, le gain en euros augmentant avec le montant transmis.

Les autres postes du contre-budget dessinent la même méthode. L’équipe de Sarah Knafo attribue 4,8 milliards d’euros à la limitation du RSA pour les personnes qu’elle juge « en capacité de travailler », obtenus en appliquant une estimation du nombre d’allocataires de longue durée au montant annuel des prestations, sans définition juridique de cette catégorie ni chiffrage des reports vers l’hébergement d’urgence, l’aide alimentaire ou les autres minima sociaux. Elle compte 8 à 12 milliards sur la disparition de France Travail, des agences régionales de santé, de l’Ademe, l’agence de la transition écologique, de l’Agence nationale de l’habitat, du Conseil économique, social et environnemental et de l’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel, montant qui suppose que les missions correspondantes disparaissent avec les organismes. Elle inscrit près de 15 milliards sur l’aide publique au développement, alors que celle-ci agrège, selon les normes de l’Organisation de coopération et de développement économiques, des subventions, des contributions internationales, des prêts et des dépenses imputées qui ne figurent pas sur une ligne unique du budget de l’État. Elle ajoute environ 8 milliards sur les soutiens aux énergies renouvelables, adossés à des engagements pluriannuels, près de 8 milliards sur la politique de la ville et 4 milliards sur la privatisation de l’audiovisuel public.

Le total de 130 milliards d’euros additionne des économies brutes. Pour le tenir pour expertisé, il faudrait un calendrier d’application, le montant net de chaque mesure, la correction des doubles comptes, le coût des transitions et le sort des missions supprimées. Sarah Knafo n’a publié aucun de ces cinq éléments.

Rupture avec le RN sur les retraites

Cette construction budgétaire commande la relation de Reconquête avec le Rassemblement national. Sur l’immigration, la sécurité, le voile et la priorité nationale, les deux formations défendent les mêmes mesures. Sur l’économie, Sarah Knafo se dit « radicalement différente » de Marine Le Pen et vise nommément la promesse d’un retour de l’âge de départ à la retraite à 60 ans.

Le RN a conservé une tradition sociale, protectrice et largement étatiste, qui associe la fermeté migratoire à la défense des prestations et du pouvoir d’achat par la dépense. Sarah Knafo assume à l’inverse une politique de l’offre : baisse du coût du travail, allégement de la fiscalité des entreprises et du patrimoine, capitalisation pour les retraites, contraction du périmètre administratif.

La ligne de partage entre les deux formations d’extrême droite ne passe donc plus par la radicalité migratoire. Elle passe par le budget, terrain sur lequel Reconquête dispose d’une expertise que le parti de Marine Le Pen n’a jamais construite. Sarah Knafo a fait de cet écart son principal argument de différenciation à dix-huit mois de l’élection présidentielle.

À Strasbourg, le groupe de l’AfD

Au Parlement européen, Sarah Knafo siège dans le groupe L’Europe des nations souveraines, constitué autour d’Alternative für Deutschland (AfD), le parti d’extrême droite allemand. Reconquête s’est ainsi allié à la formation que le Rassemblement national avait jugée trop radicale pour la conserver dans son ancien groupe, après les déclarations de sa tête de liste sur la Waffen-SS au printemps 2024.

L’appartenance situe la députée dans le courant le plus dur de la droite radicale européenne sur l’immigration, la souveraineté et la critique de l’intégration communautaire. Elle affirme poser des limites, notamment face au négationnisme, tout en maintenant l’alliance parlementaire. La proximité est institutionnelle et stratégique ; elle n’emporte pas l’adhésion à toutes les tendances d’un parti que le renseignement intérieur allemand surveille.

Sur le fond européen, Sarah Knafo n’a pas repris à son compte la sortie de l’Union ou de l’euro. Elle demande la restitution aux États des principales compétences politiques, le blocage de tout nouveau transfert de souveraineté et la réduction du pouvoir normatif de la Commission.

La défense obéit à la même logique. Elle refuse la construction d’une armée européenne intégrée et les dispositifs autorisant la Commission à acheter des équipements militaires au nom des États, et défend une puissance française autonome appuyée sur la dissuasion nucléaire, dans une filiation qu’elle qualifie de gaullienne. Sur l’Ukraine, elle reconnaît la responsabilité de la Russie dans le déclenchement de la guerre et a exprimé sa solidarité avec la Pologne, tout en alertant sur les risques d’escalade, l’emploi de missiles à longue portée et les sanctions décidées sans étude préalable de leurs effets. Les positions qu’elle a exprimées la rangent parmi les souverainistes hostiles à la fédéralisation de la défense, à distance de l’alignement sur Moscou que lui prêtent ses adversaires.

Bitcoin, cloud, nucléaire

Cette souveraineté, Sarah Knafo la porte aussi sur le terrain monétaire et technologique. Elle réclame la constitution de réserves nationales de bitcoins, soutient le développement du minage, l’activité informatique qui produit ces unités, et combat le projet d’euro numérique porté par la Banque centrale européenne. Elle tient la cryptomonnaie pour un instrument de liberté face aux banques centrales, position qui la rapproche de Donald Trump et du président salvadorien Nayib Bukele, premier chef d’État à avoir conféré au bitcoin cours légal.

La proposition reste dépourvue de paramètres. La députée n’a précisé ni le montant d’une réserve française, ni son mode d’acquisition, ni les règles de conservation, ni le traitement de la volatilité, ni les conditions de cession.

Rapporteure au Parlement européen sur la souveraineté technologique et les infrastructures numériques, elle a proposé de mobiliser davantage de capitaux privés, de faciliter certaines fusions stratégiques, de réserver les marchés publics sensibles aux entreprises européennes, d’imposer des normes de sécurité renforcées aux services de cloud, ces serveurs distants où entreprises et administrations stockent leurs données, d’orienter le marché électrique en faveur du nucléaire et de supprimer deux réglementations pour chaque règle nouvelle. Le rapport adopté en janvier 2026 a toutefois été amendé en profondeur par une majorité associant le Parti populaire européen, les sociaux-démocrates, Renew et les Verts : le texte voté s’éloigne de la version qu’elle avait déposée.

Ces propositions réclament simultanément moins de normes et des marchés publics fermés, moins d’État et des réserves publiques de cryptoactifs. La dérégulation s’arrête exactement là où Sarah Knafo place la frontière du stratégique.

De Thatcher à Bukele, sept références

Les proximités se rangent par ordre décroissant. Éric Zemmour vient en premier : il fournit la définition de la nation, la doctrine migratoire, la remigration, le voile, la priorité nationale et le projet d’union des droites. Javier Milei vient ensuite, pour la méthode budgétaire. Le Rassemblement national suit, proche sur l’identité et opposé sur l’économie. L’AfD ferme le premier groupe, par l’alliance parlementaire.

Viennent ensuite des références de style. Donald Trump lui offre un modèle de conquête culturelle associant nationalisme, dérégulation et technologie, dont le système social et les institutions françaises limitent la transposition. Nayib Bukele lui fournit une référence pénale, le système carcéral salvadorien, sans qu’aucun texte ne détaille comment l’état d’exception en vigueur à San Salvador s’appliquerait en France. Margaret Thatcher et l’économiste Jacques Rueff, artisan du plan de stabilisation du franc de 1958, complètent la filiation intellectuelle sur la réduction du poids de l’État, l’équilibre budgétaire et la valorisation du travail ; ni l’une ni l’autre ne dit rien de l’identité et de l’immigration.

La droite libérale française partage avec elle la baisse de la dépense publique, la simplification administrative et le soutien aux entreprises. L’écart se creuse sur la remigration, l’interdiction du voile, la préférence nationale et le choix du groupe européen.

Aucune de ces sept références ne couvre la moitié de son projet. Sarah Knafo greffe une révolution anti-dépense publique sur le socle identitaire de Reconquête, opération dont l’extrême droite française n’avait pas d’antécédent. À dix-huit mois de l’élection présidentielle, elle a documenté poste par poste les 130 milliards d’euros qu’elle revendique, sans publier le calendrier, les montants nets ni les coûts de transition qui permettraient de les vérifier.



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