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La loi de programmation militaire 2014-2019, le texte qui fixe pour six ans les équipements des armées, n’inscrivait aucune livraison de Rafale aux forces françaises entre 2017 et 2019, au risque de laisser s’éteindre la chaîne de l’avionneur Dassault Aviation. L’Égypte a signé le 16 février 2015 le premier contrat étranger de l’appareil, et sept autres pays ont suivi. Dassault doit désormais entraîner dans son accélération quelque 400 entreprises françaises, et il ne livrera pas plus vite que la plus lente d’entre elles.
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Deux cent huit Rafale restent à livrer. Dassault Aviation, qui conçoit et assemble le chasseur, en dénombrait 208 au 30 juin 2026 dans ses résultats semestriels : 165 pour des armées étrangères, 43 pour les forces françaises. Douze appareils ont quitté l’usine au premier semestre, dix à destination de l’export et deux pour la France.
L’industriel a maintenu son objectif de 28 livraisons pour l’année. Pour le tenir, il devra remettre seize avions entre juillet et décembre, soit quatre de plus qu’au premier semestre. En 2025, Dassault avait déjà livré 26 appareils, quinze à des clients étrangers et onze à la France, contre 21 l’année précédente.
Ces volumes prennent leur sens face à un chiffre ancien. Pendant les années 2000, l’État achetait environ onze Rafale par an, à peu près un par mois une fois déduite la fermeture estivale, dans le seul but d’éviter l’arrêt de la chaîne. Les 26 livraisons de 2025 en représentent plus du double. Les 28 appareils visés en 2026 portent la cadence, le nombre d’avions qu’une chaîne sort sur une période donnée, à deux fois et demie ce plancher de survie.
Dassault prévoit d’aller plus loin. L’avionneur vise une capacité de quatre Rafale par mois à l’horizon 2029, et il a étudié un passage à cinq, sans l’inscrire parmi ses objectifs fermes. En retenant la même pause d’été que pour le plancher d’autrefois, quatre avions par mois donnent environ 44 appareils par an. Là où un Rafale sortait à peu près chaque mois dans les années 2000, la ligne en produirait un par semaine.
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Un calcul simple mesure l’effort. À cadence constante et sans nouvelle commande, les 208 appareils du carnet représentent un peu plus de sept années de production au rythme de 28 par an. À 44 par an, Dassault les livrerait en un peu moins de cinq ans.
Le risque a changé d’adresse. Pendant les années 2000, les gouvernements successifs redoutaient l’arrêt de la ligne d’assemblage final de Mérignac, près de Bordeaux, faute d’avions à y construire. En 2026, Dassault doit s’assurer que les entreprises qui approvisionnent cette ligne suivent son accélération.
Onze avions par an pour sauver la ligne
Le plancher des onze avions remonte aux années 1980. Au début de la décennie, plusieurs États européens cherchent à concevoir ensemble un nouvel avion de combat. Leurs discussions achoppent sur le calendrier, le partage du travail industriel et la direction du programme, mais aussi sur l’appareil lui-même. La France veut un chasseur assez compact pour opérer depuis un porte-avions et capable de toutes les missions, de la défense aérienne à la dissuasion nucléaire, en passant par l’attaque au sol, la reconnaissance et la frappe contre les navires. Le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne poursuivent sans elle le programme qui donnera l’Eurofighter Typhoon.
Paris développe donc seul le Rafale, avec Dassault Aviation, le motoriste Safran, l’électronicien Thales et le fabricant de missiles MBDA. La France garde ainsi la main sur les technologies de l’avion, ses armements et ses évolutions. Elle en paie aussi l’essentiel du développement, puis l’entretien de toute la filière.
Cette facture s’alourdit dans les années 2000. Faute de crédits, l’État étale ses propres commandes, et le Rafale reste sans client étranger face aux chasseurs américains, à l’Eurofighter et au Gripen, l’avion de combat du suédois Saab. Pour garder l’usine ouverte, Paris maintient les onze livraisons annuelles. Lors des débats parlementaires de l’époque, ce seuil est présenté comme la condition de survie de la chaîne.
Le Parlement vote pourtant pour 2014-2019 une loi de programmation militaire qui rompt ce rythme : onze livraisons en 2014, onze en 2015, quatre en 2016, puis aucune jusqu’en 2019. L’État aurait pu combler ce vide en commandant davantage. Il aurait alors financé seul la cadence minimale, sur une série plus courte, c’est-à-dire avec moins d’avions sur lesquels répartir les coûts, et supporté sur son budget une dépense que personne ne partageait.
Trois années sans une livraison figuraient donc dans la loi, et l’export devait les remplir.
Février 2015, la bascule égyptienne
L’Égypte met fin à cette attente le 16 février 2015. Le Caire signe ce jour-là le premier contrat étranger du Rafale : 24 avions, dans un ensemble qui comprend aussi une frégate et des armements. Le Qatar commande à son tour 24 appareils quelques mois plus tard, puis l’Inde signe en 2016 pour 36 avions destinés à son armée de l’air.
Dassault engrange ces commandes deux ans avant les trois années blanches de la programmation française. Les clients étrangers prennent le relais de l’État au moment où celui-ci s’apprêtait à retirer sa main. Paris livre vite les premiers avions égyptiens et fait valoir l’expérience opérationnelle acquise par l’appareil : Dassault vend désormais un avion disponible, éprouvé et soutenu directement par l’État français.
La liste s’allonge ensuite. La Grèce, la Croatie, l’Indonésie et la Serbie rejoignent les acheteurs, la dernière en août 2024 avec douze avions neufs pour environ 2,7 milliards d’euros. Les Émirats arabes unis passent la plus grosse commande étrangère du programme : 80 appareils, pour un contrat signé le 3 décembre 2021, entré en vigueur en avril 2022 après le versement du premier acompte, et évalué à environ 16,6 à 16,9 milliards d’euros avec les armements et prestations associés.
Fin 2025, Dassault comptait 533 Rafale commandés depuis le lancement du programme. L’avionneur en attribue 323 à l’exportation, un total qui inclut 24 avions d’occasion cédés par les forces françaises à la Grèce et à la Croatie. Ajouter ces 323 appareils aux 234 commandes françaises reviendrait à compter ces avions deux fois : les clients étrangers ont acheté 299 Rafale neufs.
Ces 299 avions ont allongé les séries, réparti les coûts fixes sur un plus grand nombre d’appareils et gardé au travail les équipes de Dassault et de ses partenaires. Ils ne versent aucune recette directe au budget des armées.
Les comptes de Dassault enregistrent le basculement. Au 30 juin 2026, le carnet de commandes Défense export de l’avionneur atteignait 32,456 milliards d’euros, plus de quatre fois son carnet Défense France (7,474 milliards d’euros). Au premier semestre, son chiffre d’affaires ajusté, retraité par l’entreprise de certains effets comptables, a progressé de 46 % sur un an, à 4,157 milliards d’euros. Ces montants incluent les parts contractuelles destinées notamment à Safran et à Thales.
Le même rapport livre un signal plus discret. Fin 2025, 220 Rafale restaient à livrer ; six mois et douze livraisons plus tard, il en reste 208. Aucune nouvelle commande ferme n’est donc entrée dans le carnet au premier semestre. Dassault vide son stock plus vite qu’il ne le remplit.
Quatre cents fournisseurs sous pression
Ce stock se livre avec environ 400 entreprises françaises. Motoristes, fabricants de radars, spécialistes de la guerre électronique (la détection et le brouillage des émissions adverses), missiliers, producteurs de matériaux composites, ateliers de mécanique de précision et de traitement des métaux : chacun fournit une part de l’avion que Mérignac assemble.
Le premier Rafale destiné aux Émirats arabes unis a été présenté en janvier 2025. L’appareil a ensuite poursuivi ses essais au centre de Dassault Aviation à Istres, dans les Bouches-du-Rhône, et l’avionneur préparait au premier semestre 2026 les premières livraisons aux forces émiraties pour la fin de l’année. Près de deux ans séparent ainsi la présentation du premier avion émirati de la remise des premiers exemplaires. Cycles d’assemblage, essais en vol, équipements propres à chaque acheteur : chaque étape creuse l’écart entre la capacité d’une chaîne et le nombre d’avions livrés, et la difficulté d’un seul fournisseur suffit à le creuser davantage.
Ces 400 entreprises appartiennent à un ensemble bien plus vaste, la base industrielle et technologique de défense (BITD), qui réunit les industriels travaillant pour les armées. Selon le ministère du travail, la BITD regroupait en septembre 2026 plus de 4 000 entreprises et plus de 210 000 emplois ; d’autres communications gouvernementales avancent environ 220 000 emplois directs et indirects, sur un périmètre plus large. La BITD couvre aussi le naval, le terrestre, le spatial, les missiles, l’électronique et le cyber, si bien que ces emplois ne se rattachent pas tous au Rafale.
Le gouvernement a lancé en septembre 2026 un plan national destiné à accompagner 100 000 recrutements dans l’industrie de défense d’ici à 2030. Ce chiffre inclut le remplacement des départs à la retraite et les mobilités. Il ne correspond pas à 100 000 créations nettes de postes.
Dassault vise ses quatre avions par mois en 2029 ; le gouvernement attend ses 100 000 recrutements pour 2030. L’avionneur ne livrera pas plus vite que le plus lent de ses 400 fournisseurs, et ces fournisseurs n’accéléreront pas sans embaucher.
Armée de l’air ou clients étrangers
Ces livraisons vont d’abord à l’étranger, destination de près de quatre avions sur cinq du carnet. Paris a même puisé dans ses propres escadrons pour servir ses clients : les 24 Rafale d’occasion vendus à la Grèce et à la Croatie ont été prélevés dans les forces françaises, douze pour Athènes et douze pour Zagreb. L’État a ensuite commandé douze avions neufs pour remplacer ceux partis en Grèce. Douze des 42 appareils de la cinquième tranche, le cinquième lot de commandes françaises, compenseront ceux livrés à la Croatie.
En 2026, l’État a demandé le report de vingt livraisons françaises prévues en 2031 et 2032 à 2033 et 2034. Les armées françaises reçoivent ainsi leurs avions au rythme que fixe leur budget, quel que soit le volume du carnet mondial de Dassault.
Chaque vente mobilise pourtant l’État. La Direction générale de l’armement (DGA), l’agence du ministère des armées chargée des achats d’équipements, et les forces participent aux démonstrations, à la formation et à l’accompagnement des pays clients. Bpifrance Assurance Export gère, pour le compte de l’État, les garanties publiques accordées aux contrats. Les campagnes commerciales mobilisent des personnels, des avions et des moyens de formation issus des armées qui attendent leurs propres Rafale.
Hyderabad, premiers fuselages hors de France
L’Inde pèse plus que tout autre client sur l’avenir de la chaîne. Après 36 Rafale achetés en 2016 pour son armée de l’air, New Delhi a signé le 28 avril 2025 un accord intergouvernemental pour 26 appareils destinés à sa marine : 22 Rafale Marine monoplaces, la version conçue pour les porte-avions, et quatre biplaces (à deux sièges) de la version terrestre, destinés notamment à la formation. Le contrat inclut des armements, des simulateurs, la formation des équipages, un soutien logistique fondé sur la performance, rémunéré en fonction de la disponibilité des avions, et des équipements pour la flotte de l’armée de l’air indienne. Le gouvernement indien évalue le marché à environ 63 000 crores de roupies (un crore vaut dix millions de roupies) et annonce l’achèvement des livraisons d’ici à 2030.
Un projet bien plus lourd se profile. En février 2026, le Defence Acquisition Council, l’instance du ministère indien de la défense qui approuve les grands programmes d’acquisition, a autorisé des négociations directes pour 114 Rafale supplémentaires destinés à l’armée de l’air. Dassault a confirmé cette décision dans sa communication semestrielle, sans inscrire un seul de ces avions dans son carnet au 30 juin. Les deux parties doivent encore s’entendre sur le prix, les équipements, les armements, les transferts industriels, la part de production locale et le calendrier.
Ces 114 appareils représenteraient plus de la moitié des 208 avions que Dassault doit encore livrer, de quoi regarnir un carnet qui ne s’est pas réalimenté depuis le début de l’année.
Dassault a déjà engagé le transfert d’une partie de la fabrication. Le 5 juin 2025, l’avionneur et Tata Advanced Systems, la filiale de défense du conglomérat indien Tata, ont signé quatre accords de transfert de production. À Hyderabad, dans le sud de l’Inde, Tata fabriquera les principales sections du fuselage, le corps de l’avion : les parties arrière, centrale et avant. Les premières pièces sont attendues au cours de l’exercice 2028, et le site pourra produire jusqu’à deux fuselages complets par mois.
Pour la première fois, des fuselages de Rafale sortiront d’une usine étrangère. Dassault n’a transféré en Inde aucune chaîne d’assemblage final. Deux fuselages par mois équivalent à la moitié de la cadence que l’avionneur vise en France pour 2029, et les accords présentés en juin 2025 ne précisent pas si ces pièces serviront aux seuls avions indiens.
En produisant sur place, Dassault se place en meilleure position pour gagner le marché indien et accroître le volume total du programme ; il confie aussi à l’Inde des opérations réalisées jusqu’ici en France. Le nombre d’avions que New Delhi commandera au terme des négociations fixera le solde pour l’emploi français.
Le standard F5 à l’horizon 2033
La chaîne devra tenir au-delà du carnet actuel. Pendant l’été 2026, la DGA a notifié à Dassault Aviation, Thales, Safran et MBDA plusieurs contrats préparatoires au F5, la prochaine version du Rafale, avant le lancement complet de sa réalisation. Les quatre industriels doivent y préparer une liaison de données, le réseau qui relie l’avion à ses alliés, résistante au brouillage, le futur radar RBE2-XG, une évolution de SPECTRA, la suite d’autoprotection qui détecte et contre les menaces adverses, ainsi que les études du moteur M88 T-REX.
L’État annonce désormais la qualification du F5, sa validation pour un emploi opérationnel, à l’horizon 2033. Il prévoit d’associer à l’avion un drone de combat furtif héritier du nEUROn, le prototype européen de drone conduit par Dassault, pour des missions de combat collaboratif, où avions et drones partagent capteurs et armes, et de pénétration dans des espaces aériens fortement défendus.
Les huit clients étrangers pourront commander à leur tour cette modernisation, de nouveaux armements ou des prestations de soutien, chacun selon ses propres décisions, la compatibilité de ses appareils et les conditions que la France lui fera. Paris ne peut compter sur ces ventes pour financer le F5 : les commandes et les crédits publics français restent déterminants pour lancer puis conduire son développement.
L’État recevra les vingt Rafale reportés en 2033 et 2034, à partir de l’année où il annonce la qualification du F5.


