L’Espagne réduit sa dette publique

Madrid emprunte toujours, mais son économie grandit plus vite : la dette de l'Espagne repasse sous 100 % du PIB, un seuil symbolique encore fragile.

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Au premier trimestre 2021, la dette publique espagnole culminait à 124,2 % du produit intérieur brut. Le gouvernement de Pedro Sánchez s’est fixé pour objectif de la ramener à 99,3 % d’ici à la fin de l’année. Entre ces deux dates, Madrid a continué d’emprunter : c’est l’économie, en croissance de 2,8 % en 2025, qui a fait reculer le ratio.

La Banque d’Espagne, la banque centrale du pays, a publié jeudi 17 septembre une première estimation de l’endettement public pour juillet 2026 : 99,9 % du produit intérieur brut (PIB). La dette des administrations espagnoles repasse ainsi sous la barre des 100 % pour la première fois depuis février 2020, à la veille de la pandémie de Covid-19. Un an plus tôt, la Banque d’Espagne l’évaluait à 102,3 %.

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Le ratio a perdu 2,4 points en douze mois. Sur la même période, l’État, les régions et les organismes sociaux ont pourtant emprunté davantage. Selon la Banque d’Espagne, le stock de dette atteint 1 744 milliards d’euros en juillet, en hausse de 3,8 % par rapport à juillet 2025. Depuis la fin de 2025, il a augmenté de 45,7 milliards d’euros, soit plus de 6,5 milliards d’euros par mois. Les administrations espagnoles doivent donc plus d’argent qu’il y a un an, alors même que leur dette pèse moins lourd rapportée à la richesse nationale.

L’explication tient au dénominateur. Le ratio d’endettement rapporte la dette au PIB nominal, c’est-à-dire à la valeur de la production mesurée aux prix courants, qui cumule la croissance réelle de l’activité et la hausse des prix. Tant que ce PIB nominal progresse plus vite que la dette, le ratio baisse, même si l’État continue d’emprunter. Les chiffres de juillet donnent l’ordre de grandeur du phénomène. Avec une dette en hausse de 3,8 % et un ratio passé de 102,3 % à 99,9 %, l’économie espagnole a dû gagner un peu plus de 6 % en valeur sur un an.

Le franchissement du seuil tient donc à l’expansion de l’économie. Le Trésor, l’administration chargée d’emprunter pour le compte de l’État, émet toujours davantage de titres de dette (obligations et bons) qu’il n’en rembourse. La baisse du ratio mesure seulement l’écart de vitesse entre ces emprunts et la production nationale.

Cet écart reste fragile à mesurer. La Banque d’Espagne présente son chiffre comme une estimation mensuelle, fondée sur des données d’avance, c’est-à-dire des indicateurs précoces et encore incomplets. Le calcul de juillet s’appuie notamment sur une estimation du PIB des douze derniers mois, que la banque centrale révisera à mesure que l’Institut national de la statistique (INE) publiera de nouvelles données de comptabilité nationale, les comptes macroéconomiques officiels du pays. Le seuil a été franchi à 0,1 point près : une révision modeste suffirait à replacer la dette au-dessus de 100 %.

L’objectif de 99,3 % encore à atteindre

Le gouvernement de Pedro Sánchez vise une dette de 99,3 % du PIB à la fin de 2026. Il lui reste 0,6 point à gagner en cinq mois. La Commission européenne se montrait moins ambitieuse dans ses prévisions de printemps. Elle tablait sur 99,6 % fin 2026, puis sur 98,9 % en 2027. Le niveau estimé en juillet se situe encore au-dessus des deux trajectoires, celle que revendique Madrid comme celle qu’anticipe Bruxelles.

Le calendrier du Trésor pèse aussi sur le résultat final. L’État émet ses titres au rythme de ses besoins de financement, et un mois de fortes émissions gonfle le stock de dette sans rien changer à la tendance de fond. Le ratio peut ainsi varier sensiblement d’un mois sur l’autre. Seuls les comptes de fin d’exercice diront si Madrid a tenu son objectif.

D’ici là, le chiffre de décembre suivra d’abord le rythme de l’activité.

La croissance, moteur du reflux

Ce rythme ne faiblit pas. L’INE a mesuré une hausse du PIB réel, hors effet des prix, de 3,5 % en 2024, puis de 2,8 % en 2025. En 2026, l’institut a enregistré une progression de 0,6 % au premier trimestre et de 0,7 % au deuxième, soit 2,7 % sur un an à la fin juin. Le gouvernement a relevé en conséquence sa prévision pour l’ensemble de l’année, de 2,2 % à 2,6 %. Funcas, le centre d’études économiques des caisses d’épargne espagnoles, publie un consensus, la moyenne des prévisions des économistes, un peu plus prudent, à 2,5 %.

Ces 2,7 % de croissance réelle ne couvrent qu’une partie des quelque 6 % de progression en valeur qu’impliquent les chiffres de juillet. La hausse des prix a apporté le reste. Elle gonfle la valeur de la production sans toucher au montant de la dette, fixé en euros.

Les fonds européens ont alimenté cette expansion. En août 2026, Bruxelles a versé à l’Espagne une sixième tranche de 6,234 milliards d’euros au titre de la Facilité pour la reprise et la résilience, le plan de relance adopté par l’Union européenne après la pandémie. Madrid a ainsi reçu 78 milliards d’euros au total, soit 76,5 % de l’enveloppe qui lui est attribuée, après la validation de 338 jalons et objectifs, les étapes de réformes et d’investissements que la Commission contrôle avant chaque versement.

Une partie de ces sommes devra être remboursée. La tranche d’août comprenait 5,226 milliards d’euros de transferts non remboursables et 1,008 milliard d’euros de prêts. Ces prêts s’ajoutent à l’endettement de l’État, alors même que les investissements qu’ils financent font grossir le PIB.

Le poids de l’État, l’essor de la Sécurité sociale

L’État central porte déjà l’essentiel de la dette espagnole. En juillet, il devait 1 589 milliards d’euros, soit 91 % du PIB et 4,2 % de plus qu’un an auparavant, selon la Banque d’Espagne. Les communautés autonomes, les régions qui gèrent notamment la santé et l’éducation, suivent avec 349 milliards d’euros, l’équivalent de 20 % du PIB, après une hausse annuelle de 2,7 %.

La Sécurité sociale affiche la progression la plus rapide. Sa dette atteint 136 milliards d’euros, soit 7,8 % du PIB, en hausse de 7,9 % sur un an. La Banque d’Espagne attribue cette envolée aux prêts consentis par l’État à la Trésorerie générale de la Sécurité sociale, l’organisme qui gère ses ressources, pour couvrir son déficit. Seules les collectivités locales se désendettent : leur dette a reculé de 7,9 %, à 22 milliards d’euros.

Additionner ces montants ne redonne pas le total national. Les règles européennes imposent en effet une dette consolidée : quand l’État prête à la Sécurité sociale, la créance de l’un et l’engagement de l’autre s’annulent. Cette règle éclaire un écart. La dette de l’État progresse de 4,2 %, plus vite que l’ensemble (3,8 %), car le Trésor emprunte sur les marchés pour renflouer les comptes sociaux. La hausse de la dette de la Sécurité sociale se retrouve ainsi, pour l’essentiel, dans celle de l’État.

Douze points au-dessus de la zone euro

Eurostat, l’office statistique de l’Union européenne, a établi la dernière comparaison entre pays à la fin de 2025. L’Espagne affichait alors une dette de 100,7 % du PIB, contre 87,8 % en moyenne dans la zone euro. Quatre pays la devançaient : la Grèce, à 146,1 %, l’Italie, à 137,1 %, la France, à 115,6 %, et la Belgique, à 107,9 %. L’Allemagne s’en tenait à 63,5 %.

Le chiffre de juillet améliore la position espagnole. Avec 99,9 %, Madrid compte désormais un endettement inférieur d’environ 16 points de PIB à celui de la France. La comparaison reste approximative, car le chiffre espagnol est une estimation mensuelle provisoire, tandis que ceux de ses voisins datent de fin 2025 et suivent la méthode harmonisée d’Eurostat, commune à tous les États membres.

Même sous la barre des 100 %, l’Espagne reste plus de 12 points au-dessus de la moyenne de la zone euro et à près de 40 points des 60 % que les règles budgétaires européennes retiennent comme valeur de référence. Pour retrouver un ratio aussi bas dans le pays, il faut remonter à février 2020, quelques semaines avant le confinement.

Du choc de 2020 au pic de 2021

Ce confinement a ouvert la pire année de l’économie espagnole récente. En 2020, le PIB s’est contracté de 10,9 %, l’une des plus fortes baisses enregistrées en Europe. Le pays a payé le poids du tourisme et des activités de contact, celles qui supposent la présence physique des clients, que les restrictions sanitaires ont mises à l’arrêt. Dans le même temps, le gouvernement a soutenu les ménages, les entreprises et l’emploi. L’effondrement de la production et ces dépenses se sont conjugués : la dette a atteint 124,2 % du PIB au premier trimestre 2021, son sommet.

L’Espagne a d’abord tardé à se relever. Après les dernières révisions de la comptabilité nationale, son PIB réel n’a retrouvé son niveau de fin 2019 qu’au deuxième trimestre 2022. La zone euro y était parvenue au troisième trimestre 2021, trois trimestres plus tôt.

Parti en retard, le pays a ensuite accéléré, porté par le retour des touristes, la consommation des ménages, les créations d’emplois, l’investissement et l’arrivée des fonds européens. De 124,2 % à 99,9 %, le ratio a perdu plus de 24 points en un peu plus de cinq ans, sans que l’Espagne cesse d’emprunter. La reprise tardive a donc produit, en quatre ans, l’essentiel du reflux.

Le seuil de 100 % n’avait pourtant rien de nouveau en 2020.

Bulle immobilière, plans d’austérité

En 2007, la dette publique espagnole représentait environ 35,5 % du PIB. Quand la bulle immobilière a éclaté, l’État a perdu les recettes fiscales liées à la construction. Il a dû ensuite affronter la récession, l’explosion du chômage et le sauvetage de ses banques. Le Mécanisme européen de stabilité (MES), le fonds de secours de la zone euro, a déboursé 41,5 milliards d’euros à partir de 2012 pour recapitaliser les banques espagnoles, c’est-à-dire renforcer leurs fonds propres, et les restructurer. Madrid a toutefois accumulé des déficits bien plus lourds pendant la récession, et ce sont eux qui ont le plus alourdi la dette.

Deux gouvernements ont tenté de redresser les comptes. En mai 2010, le socialiste José Luis Rodríguez Zapatero, alors président du gouvernement, a fait adopter 15 milliards d’euros d’économies supplémentaires pour 2010 et 2011, en complément d’un programme antérieur de 50 milliards d’euros. La rémunération des fonctionnaires a baissé de 5 % en moyenne, avant d’être gelée l’année suivante. En juillet 2012, son successeur conservateur, Mariano Rajoy, a annoncé un ajustement de 65 milliards d’euros sur deux ans et demi. Le taux normal de TVA est passé de 18 % à 21 %, les agents publics ont perdu une prime annuelle et certaines allocations chômage ont été réduites.

Ces deux vagues de rigueur n’ont pas empêché l’Espagne de voir son ratio s’installer autour de 100 %, voire au-dessus, au milieu des années 2010. Le pays a ensuite enchaîné quatre années de croissance, avec 2,9 % en 2016 et en 2017, 2,4 % en 2018 et 2 % en 2019, selon l’INE. Cette croissance a ramené la dette sous le seuil à la veille de la pandémie. Le chiffre de juillet replace ainsi l’Espagne au niveau où le Covid l’avait trouvée.

Les retraites, angle mort du ratio

Le vieillissement de la population pèse déjà sur les comptes. La progression de 7,9 % de la dette de la Sécurité sociale en témoigne : le déséquilibre du système de protection sociale se règle aujourd’hui par l’emprunt. S’y ajoutent les dépenses de santé, qui augmentent avec l’âge de la population, et une charge d’intérêts, les sommes versées chaque année aux créanciers de l’État, en hausse progressive.

Le gouvernement Zapatero avait fait voter en 2011 un relèvement graduel de l’âge légal de départ à la retraite. En 2026, un assuré peut partir à 65 ans s’il a cotisé au moins 38 ans et trois mois, et à 66 ans et dix mois dans le cas contraire. À partir de 2027, l’âge passera à 67 ans pour ceux qui ont cotisé moins de 38 ans et six mois, alors que les autres pourront toujours partir à 65 ans.

Pour cette même année 2027, la Commission européenne prévoit une dette espagnole ramenée à 98,9 % du PIB.



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