Souveraineté industrielle : les failles du plan France 2030

Le plan France 2030 protège les start-up industrielles de la faillite, mais l'État paie tard, concentre ses fonds sur trois régions et soutient peu la demande.

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L’État a promis 54 milliards d’euros pour rendre à l’industrie française la maîtrise de ses technologies et de ses usines. Les start-up industrielles suivies par Bpifrance emploient 41 000 salariés en équivalent temps plein, quatre fois plus qu’en 2016. Les Hauts-de-France, l’Île-de-France et Auvergne-Rhône-Alpes captent pourtant près des deux tiers des fonds attribués par appels à projets. Les premiers ateliers sortent de terre, et leurs clients restent à trouver.

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Gagner un appel à projets protège une jeune pousse industrielle. Des chercheurs de l’ESSEC Business School et du cabinet d’études Compagnum l’ont établi dans la première évaluation chiffrée des effets de France 2030 sur les start-up industrielles. Pour mesurer ce que l’État change réellement, ils ont comparé deux groupes d’entreprises de maturité voisine et tout aussi demandeuses de fonds. Le premier réunit les lauréats de ses appels à projets, ces concours où l’administration sélectionne les dossiers qu’elle finance. Le second rassemble les candidats refusés. Leur méthode, dite de différence-de-différences, suit l’écart qui se creuse entre les deux groupes après l’attribution de l’aide. Elle écarte ainsi les réussites que les entreprises auraient obtenues sans l’État.

Ces comparaisons s’appuient sur les liasses fiscales, les comptes annuels que les sociétés déposent auprès de la direction générale des finances publiques (DGFiP). Les chercheurs les ont consultées pour la période 2016-2024 dans l’enceinte du Centre d’accès sécurisé aux données (CASD), l’organisme qui ouvre aux chercheurs les fichiers confidentiels de l’administration. Ils y ont ajouté le Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales (Bodacc), qui publie les défaillances d’entreprises. Selon leurs calculs, les lauréats ouvrent nettement moins souvent une procédure collective que les candidats écartés pendant les années où leur survie se joue. Ces procédures, sauvegarde ou liquidation judiciaire, sont décidées par le tribunal quand une entreprise ne peut plus faire face à ses dettes. Bpifrance, la banque publique qui gère une large part des guichets du plan, a piloté l’exercice avec les ministères économiques. L’opérateur a donc commandé l’évaluation de son propre dispositif.

Encore faut-il que l’argent arrive. Fin 2024, l’État n’avait versé que 34 % à 38 % des montants engagés, c’est-à-dire promis par contrat aux entreprises lauréates, d’après l’étude. Une start-up retenue attend en moyenne 407 jours, plus de treize mois, entre sa candidature et le premier euro inscrit sur son compte. Des étapes allongent cette attente. L’administration conditionne ses versements à 3,4 « jalons » en moyenne, des seuils technologiques et administratifs que l’entreprise doit franchir un à un avant de recevoir la tranche suivante.

Pour une start-up industrielle, dont l’effectif médian tient en deux salariés, treize mois représentent une éternité comptable. Durant cette période, le contrat signé avec l’État pousse la société à dépenser. Pour valider un jalon, elle recrute un ingénieur, commande une machine, engage un sous-traitant. Elle avance donc des sommes que la puissance publique lui rembourse plus tard, parfois beaucoup plus tard.

Les chercheurs ont isolé ce cas de figure. En comparant les lauréats qui n’avaient encore rien perçu aux candidats refusés, ils obtiennent un résultat qui renverse l’intuition. Ces entreprises choisies par l’État voient leur bilan se dégrader, leur trésorerie se contracter et leur chiffre d’affaires reculer par rapport aux recalés. Certaines, prises en étau entre des dépenses engagées et des recettes publiques différées, frôlent la cessation de paiements, c’est-à-dire l’impossibilité de régler leurs dettes exigibles, relèvent les auteurs.

Le concurrent éconduit, lui, n’a rien dépensé sur la foi d’une promesse. Il n’a ni embauché pour tenir un calendrier administratif ni commandé du matériel dans l’attente d’une subvention. La victoire non payée coûte donc plus cher que l’échec.

Les deux résultats de l’étude se répondent. L’effet protecteur mesuré sur l’ensemble des lauréats tient aux fonds effectivement versés. La décision d’attribution, seule, place la jeune entreprise dans une position plus fragile que celle qu’elle occupait avant de concourir.

La conséquence vaut pour tout le plan. Le gouvernement chiffre son ambition en dizaines de milliards, mais la solidité des start-up soutenues se joue dans le délai qui sépare la signature du virement. Les auteurs de l’évaluation demandent à l’État de « réduire drastiquement les délais d’exécution financière », afin d’épargner aux lauréats un effet de ciseau, ces dépenses qui montent pendant que les recettes tardent. Tant que près des deux tiers des sommes engagées restent dans les caisses publiques, une partie des entreprises que France 2030 prétend renforcer avance à découvert.

Laboratoires contre ateliers

Là où l’argent arrive, les comptes des lauréats montrent un démarrage. Les entreprises aidées accroissent leur dette fournisseurs, les factures qu’elles n’ont pas encore réglées à leurs vendeurs de matières et de services. Leurs consommations intermédiaires, ces matières et composants absorbés par la fabrication, augmentent aussi. Une société qui doit davantage à ses fournisseurs achète pour produire : son cycle d’exploitation a commencé.

Ce résultat moyen masque une bifurcation. Les chercheurs ont séparé les start-up deeptech, issues de ruptures scientifiques, des autres. Chez les deeptech, l’aide augmente la part des ingénieurs de recherche dans la masse salariale et renforce les fonds propres, les capitaux apportés par les actionnaires. Elle ne modifie presque rien, à court terme, aux stocks, aux effectifs ouvriers ou aux bâtiments, car leurs cycles d’innovation se comptent en années.

Les start-up non deeptech réagissent vite. Les chercheurs ont rapproché leurs comptes de la base Sitadel des permis de construire et des déclarations sociales des employeurs. Ils observent qu’après l’aide, ces entreprises déposent davantage de permis, s’endettent auprès de leurs fournisseurs et recrutent des ouvriers de production.

Les signes les plus visibles de la réindustrialisation, les murs et les emplois ouvriers, apparaissent donc chez les entreprises les moins technologiques du portefeuille. Les deeptech accumulent un capital scientifique dont la traduction en capacités de production interviendra, pour beaucoup, après l’échéance de 2030. Sous le même mot de souveraineté, l’État finance à la fois un savoir-faire de laboratoire et des lignes de fabrication, et il ne les obtient pas auprès des mêmes entreprises.

Le label, un argument pour les investisseurs

Les start-up industrielles réussissent mieux que la moyenne aux concours de l’État. Le plan compte un volet dit dirigé, par lequel l’État cible des filières qu’il juge stratégiques. Dans ce volet, 42 % de leurs dossiers sont retenus, contre 33 % pour l’ensemble des candidats, selon les données de Bpifrance. Leurs projets lauréats présentent une assiette médiane, le montant de dépenses sur lequel l’aide est calculée, de 1,8 million d’euros. La puissance publique en finance 49,5 % en moyenne.

Cette parité adresse un signal aux banques et aux fonds. D’après l’étude, les lauréats cumulent l’aide France 2030 avec les autres soutiens de Bpifrance, et le total de leurs aides progresse davantage que le seul montant attribué au titre du plan. L’argent public attire ainsi d’autres financements publics, et il rassure les financeurs privés.

« C’est parce qu’il y a eu un soutien institutionnel que les acteurs privés se sont engagés : fonds d’investissement, mais aussi clients et sous-traitants. La présence de France 2030 nous a rendus plus fiables », témoigne un dirigeant d’une entreprise de la transition énergétique, que l’étude cite sans le nommer.

Un fonds de capital-risque adossé à un grand groupe, lui aussi anonyme, tempère cet enthousiasme. Ce type de fonds investit dans de jeunes entreprises non cotées. « France 2030 est un argument pour des investisseurs privés. Cependant, notre attente est principalement financière ; le process n’est pas suffisamment sélectif pour nous rassurer sur la viabilité technologique du projet, à la différence de l’EIC européen. Nous conservons nos experts internes », explique ce financeur, en référence au Conseil européen de l’innovation (EIC), le programme de Bruxelles consacré aux start-up de rupture.

Le taux de succès de 42 %, qui encourage les candidats, alimente précisément la réserve de ce fonds. À ses yeux, un concours qui retient plus de quatre dossiers sur dix trie trop largement pour valider une technologie. Les investisseurs lisent donc le label comme une caution de sérieux, puis refont eux-mêmes l’examen technique du projet.

89 gazelles dans un tissu fragile

L’Observatoire des startups industrielles de Bpifrance recensait 3 325 de ces entreprises en activité à la mi-2025. En les rapprochant de leurs déclarations fiscales, les chercheurs dessinent une population jeune et déficitaire. Fin 2024, la start-up industrielle médiane a cinq ans d’existence, réalise 172 000 euros de chiffre d’affaires et emploie deux salariés en équivalent temps plein (ETP). Elle perd de l’argent : sa marge opérationnelle atteint -27,5 %, car elle développe encore sa technologie et consomme du capital avant de vendre.

Le poids de ces entreprises a pourtant quadruplé. Elles employaient 10 000 ETP en 2016, et 41 000 en 2024. Les ingénieurs de recherche et développement forment en moyenne 22 % de leurs effectifs, contre 4,6 % dans les PME traditionnelles.

Sous ce label commun, les chercheurs distinguent trois familles. La première est née de la recherche publique. Dans le périmètre élargi retenu par l’étude, qui compte 4 136 entreprises, elle en réunit 1 202, soit 29 %. Ces sociétés sont issues du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) pour 57 % d’entre elles, de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) pour 12 % et du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) pour 9 %. Proches des deeptech, elles emploient en médiane 31,4 % d’ingénieurs de recherche et vendent encore peu.

Les start-up manufacturières ressemblent davantage à la PME industrielle classique. Elles embauchent des ouvriers dès leurs premières années et consacrent 8 % de leur bilan aux équipements, deux fois la part observée chez les deeptech pures.

La troisième famille tient en 89 noms. Ces « gazelles » ont chacune levé plus de 50 millions d’euros à la mi-2025. On y trouve le fabricant de batteries Verkor, le spécialiste de la robotique logistique Exotec, la société d’informatique quantique Alice & Bob ou la biotech ophtalmique SparingVision. Elles emploient 14 000 ETP, soit 35 % de l’emploi total des start-up industrielles.

Certains dirigeants contournent le coût des murs. Ils produisent sans usine en propre, selon le modèle dit fabless, ou s’installent dans l’enceinte d’un industriel établi, une formule baptisée over the fence. Ils évitent ainsi les coûts fixes et le risque immobilier.

Face à cette entreprise médiane de deux salariés, 89 sociétés concentrent plus du tiers des emplois de la filière. La croissance de l’ensemble tient donc à une poignée d’acteurs. Les autres, avec leurs marges négatives, encaissent chaque mois d’attente d’un versement public directement sur leur trésorerie.

Sur 54 milliards, une part mince pour les start-up

France 2030 prend la suite des trois programmes d’investissements d’avenir (PIA), les plans d’investissement public lancés depuis 2010. Le gouvernement l’a doté de 54 milliards d’euros, répartis en deux volets. Le premier, structurel, consacre 10 milliards d’euros à l’innovation de toutes origines. Il passe par des concours d’amorçage et de démonstration (i-Lab, i-Nov, i-Démo, Première Usine) et par des aides au guichet, accordées sur dossier sans mise en concurrence. Le volet dirigé déjà évoqué reçoit 44 milliards d’euros, fléchés vers l’énergie décarbonée, les batteries, la santé, le spatial, le nucléaire innovant et les métaux critiques.

Fin 2024, l’État avait engagé auprès des start-up industrielles, selon Bpifrance, 2,8 milliards d’euros d’appels à projets pour 652 lauréates et 1 milliard d’euros de prises de participation, c’est-à-dire d’entrées au capital, dans 96 sociétés. S’y ajoutaient 504 millions d’euros de prêts à 637 entreprises et 340 millions d’euros d’aides au guichet réparties entre 1 356 bénéficiaires. Sur les 4 136 entreprises du périmètre élargi, 2 130, soit 51 %, avaient reçu un soutien de la banque publique sous une forme ou une autre.

Subventions, capital et prêts confondus, ces engagements atteignent environ 4,6 milliards d’euros, une fraction des 54 milliards annoncés. Les prises de participation pèsent à elles seules un milliard pour 96 entreprises, soit plus de 10 millions d’euros en moyenne par société, quand le prêt moyen avoisine 790 000 euros. L’État réserve donc ses tickets les plus lourds à un petit nombre d’entreprises. Dans son volet structurel, il a pourtant ouvert un concours taillé pour les premières usines.

Première Usine, un seuil à 5 millions d’euros

« Il existe trois types de dépenses : la R&D, le développement expérimental et le CAPEX. Cette dernière catégorie est trop peu subventionnée ; cela nous incite parfois à sous-traiter hors de France. L’appel à projet Première Usine répond à cet enjeu », explique un dirigeant de la chimie verte, à propos du CAPEX, les dépenses d’investissement en machines et en bâtiments.

L’État a conçu Première Usine pour financer ces dépenses, que les aides traditionnelles laissent souvent de côté. Fin 2024, Bpifrance avait réparti à ce titre 275 millions d’euros entre 68 lauréats, avec un ticket médian de 2,7 millions d’euros et un taux de succès de 28 %. Près de 90 % des dirigeants de start-up industrielles connaissent le dispositif. Les lauréats s’en servent pour installer plus vite leurs ateliers pilotes, ces premières lignes de fabrication à petite échelle.

Des dirigeants interrogés par les chercheurs décrivent un effet pervers, que l’analyse statistique n’a pas mesuré. Le guichet fixe souvent le seuil d’assiette à 5 millions d’euros. Pour l’atteindre, certaines start-up calibrent des projets « trop grands, trop vite » au regard de leur maturité technologique ou de leur carnet de commandes réel. Elles s’exposent ensuite à des révisions douloureuses en cours de chantier.

Ce seuil atteint près de trois fois l’assiette médiane des projets lauréats de France 2030, fixée à 1,8 million d’euros. Une start-up qui veut accéder au financement ajuste donc la taille de son usine au barème du guichet. L’outil le mieux armé pour garder la production en France peut ainsi faire naître des ateliers dimensionnés au-delà des ventes qu’ils espèrent.

L’argent public dans trois régions

Le gouvernement promet de revitaliser tous les bassins industriels. Fin 2024, l’État avait pourtant attribué l’essentiel des appels à projets à des entreprises installées dans trois régions. Les Hauts-de-France arrivent en tête avec 686 millions d’euros, tirés par la « vallée de la batterie », un cluster (un regroupement d’usines, de start-up et de laboratoires sur un même territoire) consacré aux batteries électriques. Ce seul pôle suffit à hisser la région au premier rang national. L’Île-de-France suit avec 664 millions d’euros, puis Auvergne-Rhône-Alpes avec 460 millions d’euros.

Additionnés, ces montants atteignent environ 1,8 milliard d’euros, près des deux tiers des 2,8 milliards d’euros engagés en appels à projets.

Les chercheurs ont mesuré cette concentration avec l’indice de Gini, un indicateur d’inégalité qui va de 0, pour une répartition égale entre les régions, à 1, lorsqu’une seule région capte tout. Calculé sur les emplois des start-up industrielles, il s’établit à 0,48. Il grimpe à 0,62 pour les appels à projets et à 0,82 pour les prises de participation.

L’État concentre donc ses fonds davantage que les entreprises ne se concentrent d’elles-mêmes, et son capital bien plus que ses subventions. France 2030 accélère la spécialisation des métropoles et des clusters déjà organisés, constatent les auteurs, et creuse l’écart avec les autres bassins industriels.

Des clients introuvables

Une usine produit pour des acheteurs. À travers France 2030, l’État consacre l’essentiel de ses ressources à l’offre, en subventionnant les investissements matériels et la recherche des entreprises. Les dirigeants rencontrés par les chercheurs situent pourtant le verrou du passage à l’échelle en aval de la production. Il leur manque des contrats fermes avec des off-takers, ces clients qui s’engagent à acheter une production future. Ils attendent aussi des premières commandes des grands groupes et de la commande publique, les achats de l’État et des collectivités.

Bpifrance gère un instrument tourné vers ces acheteurs, le dispositif d’aide à l’achat innovant (DAPI). Aucun des dirigeants interrogés ne l’a mentionné, rapporte l’étude, dont les auteurs ne précisent pas combien de patrons ils ont rencontrés. Première Usine, rappelons-le, est connu de près de 90 % d’entre eux.

Cet écart montre où l’État a porté son effort. Un dirigeant peut obtenir de quoi bâtir un atelier sans savoir qu’un outil public l’aiderait à décrocher ses premiers clients. Une ligne de fabrication financée sans acheteur fragilise la souveraineté au moment précis où elle devait prendre forme.

Les auteurs de l’évaluation demandent à l’État d’actionner la commande publique et celle des entreprises privées, pour garantir des débouchés aux usines que France 2030 a contribué à faire sortir de terre.



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