Pourquoi les pays européens n’achètent pas le Rafale

Trois pays européens seulement ont acheté le Rafale, tous à l'est de l'Adriatique. Ni l'Allemagne, ni la Belgique, ni les Pays-Bas ne l'ont même mis en compétition.

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Aucun pays d’Europe occidentale n’a acheté l’avion de combat français depuis le premier vol de son démonstrateur, il y a quarante ans. Ses trois clients européens se trouvent tous à l’est de l’Adriatique. Les évaluateurs qui l’ont testé, aux Pays-Bas comme ailleurs, lui ont attribué des notes élevées. Les capitales qui l’ont écarté ne lui ont presque jamais reproché ses performances.

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La Commission de gestion du Conseil national suisse a rendu public, le 7 septembre, un rapport établissant qu’aucun prix fixe n’avait été formellement contractualisé entre la Suisse et les États-Unis pour les F-35A commandés à Lockheed Martin. Viola Amherd, ancienne cheffe du Département fédéral de la défense, y est directement mise en cause pour avoir défendu l’existence de ce prix devant le Parlement « avec une telle fermeté » alors qu’aucune base contractuelle solide ne l’étayait.

Le Conseil fédéral avait retenu le F-35A en juin 2021, au terme d’une compétition qui opposait quatre candidats, dont le Rafale de Dassault Aviation. Les parlementaires votent le 15 septembre un crédit additionnel de 394 millions de francs pour une flotte ramenée de 36 à 30 appareils, et plusieurs élus demandent désormais un réexamen du dossier.

La Suisse est le seul pays européen où le choix contre le Rafale soit aujourd’hui publiquement rejugé. Elle est aussi l’un des rares à l’avoir réellement mis en compétition.

La B61 élimine le Rafale avant l’appel d’offres

Le premier F-35A destiné à la Bundeswehr a effectué son vol inaugural le 9 septembre, depuis les installations de Lockheed Martin à Fort Worth, au Texas. Berlin en a commandé 35, tous en version A, pour environ 8,3 milliards d’euros. Les appareils rejoindront la base de Büchel à partir de 2027.

Des armes nucléaires tactiques américaines B61 sont entreposées à Büchel, comme sur des sites situés en Belgique, aux Pays-Bas et en Italie, au titre du partage nucléaire de l’OTAN. Washington refuse de certifier l’emport de la B61-12 sur une plateforme qui n’est ni américaine ni intégrée à son architecture de commandement. Un pays hôte qui tient à conserver sa mission nucléaire alliée achète américain.

Le ministère allemand de la Défense avait étudié une autre voie pour remplacer ses Tornado affectés à cette mission. Le F/A-18 Super Hornet de Boeing figurait parmi les options examinées. L’intégration de la B61 sur cette cellule a été écartée, et la commande a basculé sur le F-35A. Un avion américain a échoué au test de certification américain.

Berlin, Bruxelles, La Haye et Rome comptent parmi les plus gros budgets aériens du continent. Dans ces quatre capitales, le Rafale n’a jamais été évalué.

Bien noté mais écarté par les gouvernements

Les forces aériennes néerlandaises, lors de la compétition initiale, et les évaluateurs suisses ont attribué au Rafale des notes élevées sur l’architecture de l’appareil et sa polyvalence opérationnelle. Les gouvernements ont tranché en sens inverse.

La Pologne, la Finlande, les Pays-Bas et la Belgique ont présenté l’acquisition du F-35 comme un engagement sécuritaire envers les États-Unis. La Maison-Blanche a exercé une pression diplomatique qui n’apparaissait sur aucune grille de notation technique.

En 2017 et 2018, la France a proposé à la Belgique un partenariat stratégique et industriel global, formulé en dehors du Request for Government Proposal, l’appel d’offres officiel lancé par Bruxelles. Paris n’a déposé aucune offre dans le cadre prévu par la procédure. Le gouvernement belge y a vu un contournement de ses institutions et a retenu le F-35A. Dans ce dossier, le Rafale a été écarté avant d’être noté.

Le cas turc n’a converti aucun Européen

Dassault Aviation a conçu le Rafale pour la composante aéroportée de la dissuasion française, mise en œuvre par les Forces aériennes stratégiques et la Force aéronavale nucléaire, ce qui excluait toute dépendance extérieure. L’appareil embarque ses propres algorithmes de fusion de données, un radar AESA RBE2, une optronique secteur frontal et la suite de guerre électronique SPECTRA. Il se passe du GPS américain et dialogue avec les réseaux alliés par la Liaison 16 sans s’y subordonner. L’avionneur en a fait son premier argument de vente en Europe.

La Turquie a fourni la démonstration que cet argument appelait. Exclue du programme F-35 en 2019 après avoir acheté le système antiaérien russe S-400, elle a vu geler six appareils déjà payés. Le Département d’État a notifié au Congrès, le 22 juillet dernier, qu’Ankara n’avait toujours pas rempli les conditions d’une levée des sanctions CAATSA. Les six avions restent immobilisés sur le sol américain, sans pièces détachées ni formation de pilotes, et la Turquie réclame leur livraison ou le remboursement d’environ 1,4 milliard de dollars. Elle a commandé séparément 20 Eurofighter Typhoon Tranche 4 au Royaume-Uni. Aucun Rafale ne figure dans cette diversification.

Les données techniques, de maintenance et de mission des F-35 exportés transitent par des serveurs installés aux États-Unis, via la chaîne logistique ALIS puis ODIN. Un appareil privé de connexion à ODIN pendant 90 jours consécutifs se désactive automatiquement.

Des responsables allemands et suisses ont évoqué, en 2025 et 2026, l’existence d’un « kill switch » permettant de désactiver à distance les F-35 en cas de brouille avec Washington. Le Pentagone a démenti l’existence d’un dispositif physique centralisé de ce type, et les capitales concernées ont repris ce démenti.

Le prix n’a pas davantage fait basculer ces dossiers. Le chef d’état-major de l’Armée de l’air et de l’espace évalue l’heure de vol du Rafale à environ 20 000 euros, quand le Government Accountability Office américain situe celle du F-35 entre 34 000 et 42 000 dollars.

Quatre pays protègent leurs usines depuis 1985

La France a officialisé son retrait du programme European Fighter Aircraft en août 1985, au sommet de Turin. Le projet avait été lancé à cinq avec la République fédérale d’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie et l’Espagne. Deux avions de combat sont nés de cette rupture, le Rafale et l’Eurofighter Typhoon.

Paris exigeait un appareil capable d’apponter sur les porte-avions Clemenceau et Foch, puis sur le Charles de Gaulle, ce qui imposait une masse à vide contenue autour de 8,5 à 9 tonnes et des trains d’atterrissage renforcés. La Royal Air Force, la Luftwaffe et l’Aeronautica Militare cherchaient un intercepteur lourd de supériorité aérienne face aux flottes soviétiques, quand la France voulait un chasseur unique menant frappe au sol, reconnaissance, supériorité aérienne et frappe nucléaire préstratégique. Marcel Dassault, fondateur de l’avionneur, refusait les consortiums dépourvus de maître d’œuvre unique et réclamait la direction technique du projet ainsi que l’intégration des moteurs Snecma, futurs Safran M88.

Le SCAF devait rouvrir Berlin, il s’est défait

Dassault Aviation et Airbus se sont opposés pendant des années sur le leadership du pilier 1 du Système de combat aérien du futur, celui du chasseur de nouvelle génération. Le programme devait refermer la fracture ouverte à Turin et ouvrir à l’avionneur français le premier marché aérien allemand depuis quarante ans.

Emmanuel Macron et le chancelier allemand Friedrich Merz ont acté ensemble l’abandon du chasseur commun le 8 juin 2026, en s’engageant à recentrer la coopération de défense des deux pays « sur un petit nombre de projets réalistes et pertinents ». Dassault et l’industriel allemand OHB développent depuis un avion spatial réutilisable baptisé Vortex-S. Le segment retenu ne concerne pas l’aviation de combat.

Pendant que le chasseur franco-allemand restait à l’état d’étude, puis se défaisait, les Pays-Bas, la Belgique, la Pologne et la Finlande signaient chez Lockheed Martin.

48 Rafale vendus, tous hors des trois verrous

La Grèce a commandé 24 Rafale en 2020 et 2021, dont 12 prélevés sur les effectifs de l’Armée de l’air et de l’espace française, au plus fort des tensions avec la Turquie en Méditerranée orientale. Le missile Meteor et la suite SPECTRA lui ont apporté une capacité de combat au-delà de la portée visuelle qu’Ankara ne possédait pas.

En mai 2021, Zagreb a retenu douze Rafale F3R d’occasion pour moins d’un milliard d’euros, en remplacement de MiG-21 hors d’âge. Les six premiers ont rejoint la base de Zagreb en avril 2024. Un accord de 2,7 milliards d’euros, signé en août 2024, porte sur 12 Rafale F4.1 neufs livrables à la Serbie entre 2028 et 2030.

Kiev signe, et l’obstacle devient français

Emmanuel Macron et le président ukrainien Volodymyr Zelensky ont officialisé le 13 juillet 2026, au sommet de la coalition des volontaires réuni à Paris, une feuille de route portant sur 16 Rafale F4, financée par le prêt européen de 90 milliards d’euros baptisé « Ukraine Support Loan ». L’Ukraine devient le quatrième pays européen à engager l’achat de l’appareil depuis 2020.

Aucun Rafale F4 n’était disponible en stock le 13 juillet. Dassault Aviation doit encore livrer 220 appareils, dont 175 à l’export, valorisés 46 596 millions d’euros au 31 décembre 2025, pour une cadence de 26 avions par an et un objectif de quatre par mois. Les cellules destinées à Kiev devront vraisemblablement être prélevées sur les livraisons prévues à l’Armée de l’air et de l’espace à partir de 2028.

Les 80 appareils commandés par les Émirats arabes unis, les 24 réclamés par Le Caire début septembre 2026 et les 114 en discussion avec New Delhi occupent les chaînes d’Istres pour la décennie. Un gouvernement européen qui déciderait aujourd’hui d’acheter français prendrait rang derrière eux.

Les négociations indiennes butent encore sur l’accès au code source et à l’Interface Control Document. New Delhi réclame l’autonomie logicielle complète, Paris la lui refuse, et la fenêtre de signature s’étend au moins jusqu’au premier trimestre 2027.

La Direction générale de l’armement a notifié début septembre 2026 les premiers contrats de développement du standard F5, qui emportera le futur missile ASN4G, pour 47 exemplaires livrés aux Forces aériennes stratégiques d’ici 2035. La France finance ce standard pour sa seule dissuasion, sans partenaire allemand depuis juin 2026. L’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas et l’Italie confient la leur à un avion américain..



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