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Le département d’État américain a transmis au Congrès, jeudi 17 septembre, la notification d’une possible vente à l’Arabie saoudite de 48 F-35A, la version de l’avion conçue pour les pistes classiques, pour un montant maximal estimé à 24,3 milliards de dollars. Washington a calculé ce plafond à partir de la demande initiale de Riyad, et les deux pays fixeront le prix réel au fil des négociations, selon les matériels retenus. Aucun contrat n’engage encore les deux capitales. Les élus ont trente jours pour s’opposer à la vente, puis viendront les discussions sur le financement, le calendrier et l’équipement définitif des appareils.
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Au moment où l’administration fait avancer le dossier, ses propres analystes s’interrogent sur ce que la Chine pourrait en retirer. Selon le New York Times, qui cite des responsables américains, une évaluation de la Defense Intelligence Agency (DIA), l’agence de renseignement militaire du Pentagone, aurait examiné trois terrains d’exposition. Le premier est l’accès dont bénéficie la Chine à certaines bases saoudiennes. Le deuxième tient aux relations militaires nouées entre Pékin et Riyad. Le troisième concerne la présence d’équipements chinois dans les infrastructures de télécommunication du royaume. Le Pentagone n’a pas rendu ce document public. Ce qu’en rapportent les responsables cités par le quotidien new-yorkais relève de l’analyse de risque et n’établit aucun transfert de technologie.
Ces analystes se seraient aussi demandé si Washington et Riyad sauraient construire des installations assez isolées pour abriter l’avion. Un F-35 vendu à l’étranger vole depuis des bases et communique par des réseaux que les États-Unis ne contrôlent pas entièrement. Dans le cas saoudien, les services américains cherchent à savoir si ces bases et ces réseaux peuvent être étanches.
Les scénarios étudiés relèvent de la compromission. Des services chinois pourraient espionner les infrastructures saoudiennes. Des personnels chinois présents dans des installations militaires pourraient approcher les appareils. Des capteurs pourraient observer leur activité, et des pirates informatiques s’introduire dans les réseaux qui servent à leur exploitation. Aucun de ces scénarios ne suppose que les autorités saoudiennes décident de livrer quoi que ce soit à Pékin. Il suffit que la Chine trouve un accès dans l’environnement de l’avion.
Parmi les équipements en cause, Washington s’inquiète en particulier des matériels fournis par Huawei et ZTE, les deux principaux équipementiers chinois de télécommunications, lorsqu’ils se trouvent à proximité de réseaux militaires sensibles. Or le département d’État assure, dans sa notification, que les F-35 renforceraient les capacités saoudiennes de combat air-air et air-sol sans modifier l’équilibre militaire régional. Sur la protection de l’avion face à la Chine, la question qui occupe le renseignement, le texte transmis aux élus ne dit rien.
Radar, capteurs et fusion des données
Ce que Pékin chercherait à observer dépasse la furtivité. Lockheed Martin, le constructeur américain du F-35, a conçu l’appareil autour d’un ensemble de systèmes. On y trouve un radar à antenne active, dont le faisceau est orienté électroniquement, des capteurs avancés et des moyens de guerre électronique, qui détectent et brouillent les émissions adverses. S’y ajoutent des communications sécurisées et un système de fusion des données, qui rassemble dans une même image ce que perçoivent les capteurs de l’avion et ceux d’autres plateformes. Le pilote voit ainsi la situation tactique comme aucun chasseur de la génération précédente ne la lui montrait.
Chacun de ces systèmes laisse des traces. Les émissions électromagnétiques de l’appareil, ses modes de communication, ses procédures de maintenance et le déroulement de ses opérations renseigneraient une puissance qui chercherait à le repérer ou à le contrer. Une armée étrangère qui observerait les F-35 au quotidien sur une base saoudienne apprendrait donc bien davantage que la forme de leur fuselage.
Le paquet notifié au Congrès rend cette question concrète. Riyad a demandé, en plus des avions, des moyens de communication sécurisée, du matériel cryptographique et des équipements de navigation. La demande porte aussi sur un soutien aux bases de données de guerre électronique, ces fichiers qui apprennent à l’avion à reconnaître les radars et les brouilleurs adverses. Elle comprend enfin des simulateurs, des logiciels, de la documentation technique, des pièces détachées, ainsi que la formation et le soutien logistique.
Lockheed Martin assemblerait les appareils à Fort Worth, au Texas. Pratt & Whitney fournirait depuis East Hartford, dans le Connecticut, 49 moteurs F135-PW-100 : un par avion et un de rechange. Avec les avions arriveraient au sol des simulateurs, des stocks de pièces, des postes de maintenance et des terminaux chiffrés. Protéger le F-35 saoudien reviendrait donc à protéger des hangars, des salles d’entraînement et des réseaux, là où la DIA situe précisément le danger.
Drones et missiles chinois dans l’arsenal saoudien
Ces hangars et ces réseaux appartiennent à une armée qui s’équipe aussi en Chine. L’Arabie saoudite a acheté des drones et des missiles chinois. Elle a développé avec Pékin des coopérations industrielles dans le domaine des systèmes sans pilote, et ses forces ont mené des exercices militaires avec les forces armées chinoises.
Les États-Unis restent de loin le premier partenaire de la défense saoudienne, des avions de combat F-15 aux batteries antimissiles Patriot. Leurs systèmes les plus sensibles côtoieraient pourtant, au sein des mêmes forces armées, des matériels chinois, des infrastructures bâties avec des fournisseurs chinois et, parfois, des personnels en contact avec Pékin.
Les services américains cherchent à mesurer ce voisinage. Il place au centre du dossier le cloisonnement, c’est-à-dire la séparation physique et informatique entre les systèmes du F-35 et tout ce qui touche à la Chine, et Washington en fait la condition de la vente.
Le précédent turc de 2019
Washington a déjà refusé l’avion à un allié pour des raisons de cet ordre. En 2019, les États-Unis ont exclu la Turquie du programme F-35 après l’acquisition par Ankara du système russe de défense antiaérienne S-400. Les responsables américains craignaient que les radars de ce système recueillent des informations sur les caractéristiques et les vulnérabilités de l’appareil. Membre de l’OTAN et partenaire industriel du programme, la Turquie a été privée des avions qu’elle devait recevoir.
Les radars du S-400, déployés sur le sol turc, pouvaient observer le F-35 directement. Les inquiétudes qui entourent Riyad portent sur des risques à venir : espionnage, intrusion informatique, accès aux installations. La sanction infligée à Ankara montre toutefois jusqu’où Washington est allé quand il a jugé les garanties insuffisantes, y compris face à un membre de l’Alliance atlantique.
Le cas des Émirats arabes unis ressemble davantage au dossier saoudien. En novembre 2020, lors du premier mandat de Donald Trump, l’administration avait notifié au Congrès une possible vente de 50 F-35A à Abou Dhabi. Les Émirats ont ensuite suspendu les discussions. Ils étaient en désaccord avec les garanties de sécurité exigées par Washington, alors que les responsables américains s’inquiétaient de leurs relations avec la Chine.
Aucun F-35 n’a été livré aux Émirats. Le précédent donne la mesure du dossier saoudien : même président, même type de notification, même soupçon chinois, et une vente arrêtée par les conditions de sécurité posées à l’acheteur. Si l’opération aboutit et que le dossier émirati reste gelé, l’Arabie saoudite deviendrait le premier pays arabe à exploiter l’avion.
Au Congrès, trente jours pour bloquer la vente
Au Congrès, le soupçon chinois a trouvé son porte-voix. Raja Krishnamoorthi, élu démocrate de l’Illinois et membre de la commission du renseignement de la Chambre des représentants, a demandé à l’administration de renoncer au projet. Selon lui, la transaction pourrait placer certaines des technologies militaires américaines les plus sensibles à portée du Parti communiste chinois.
Le dossier, enregistré sous la référence « Transmittal 26-69 », suit pourtant une procédure qui avantage l’exécutif. Le droit américain n’impose aucun vote favorable des parlementaires. Pour arrêter la vente, le Congrès doit adopter un texte d’interdiction. Si aucun texte de ce type n’entre en vigueur dans le délai de trente jours, la procédure se poursuit.
Les élus examineront aussi le respect de l’avantage militaire qualitatif d’Israël, seul opérateur du F-35 au Moyen-Orient, que la loi américaine oblige Washington à préserver, c’est-à-dire sa capacité à l’emporter sur des adversaires plus nombreux grâce à une supériorité technologique. Selon le site d’information américain Axios, le gouvernement israélien aurait demandé de conditionner la vente à une normalisation diplomatique avec Riyad, une condition absente de la notification.
Faute de majorité pour interdire la vente, les élus qui redoutent une fuite vers Pékin ont peu de prise sur le calendrier. Leur pression portera sur les conditions que l’administration imposera à Riyad.
Riyad, un allié sous le feu des Houthis
Ces conditions se négocieront avec un pays en guerre, que Donald Trump a désigné le 13 janvier « allié majeur hors OTAN », un statut qui facilite l’accès aux armements et aux coopérations militaires américaines. Depuis le 28 février, les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran ont déclenché une guerre régionale, et Téhéran a revendiqué certaines attaques contre des installations énergétiques saoudiennes, à Jubail et à Yanbu notamment. Au sud, les Houthis, rebelles yéménites soutenus par l’Iran, ont repris en juillet la guerre contre le royaume et pris début septembre des positions proches du détroit de Bab el-Mandeb, qui relie la mer Rouge au golfe d’Aden. Une de leurs vagues de missiles et de drones a fait 73 blessés dans le sud saoudien, selon les autorités du royaume.
Selon CNN, plus de 100 conseillers militaires américains fourniraient aux forces saoudiennes du renseignement et une assistance géospatiale (cartographie et imagerie), un chiffre que le Pentagone n’a pas confirmé. Reuters rapporte que Donald Trump a accepté de renforcer le partage de renseignements demandé par le prince héritier Mohammed ben Salmane, tout en refusant une intervention directe.
Contre les missiles et les drones, le royaume compte sur ses batteries Patriot. Washington a autorisé fin janvier la vente de 730 intercepteurs PAC-3 MSE, les missiles tirés par ces batteries, pour 9 milliards de dollars au maximum, puis début février un paquet de 3 milliards de dollars pour la flotte de F-15. Ces deux décisions ont précédé la guerre contre l’Iran. Début septembre est venue une vente potentielle de 10 004 kits de guidage JDAM, qui transforment des bombes classiques en munitions guidées par satellite, estimée à 5 milliards de dollars. Les F-35, eux, n’arriveraient qu’après plusieurs années. Leur achat relève de la stratégie de long terme, ce qui laisse à Washington le temps d’examiner la question chinoise.
Huawei ou le F-35
Ce temps, les négociateurs américains l’occuperont à fixer des garanties. Aucun calendrier de livraison n’a été annoncé. Même sans blocage au Congrès, la finalisation de l’accord, la production des appareils, la formation des pilotes et des techniciens et l’aménagement de bases sécurisées, capables d’abriter les avions, leurs simulateurs et leurs données, prendront plusieurs années. L’ambassade saoudienne à Washington a salué une décision qui témoigne, selon elle, de la solidité du partenariat stratégique entre les deux pays.
La notification ne mentionne aucun armement pour les futurs F-35. Missiles et bombes passeront par des procédures et des autorisations distinctes, autant d’occasions pour l’administration de fixer de nouvelles conditions. Sur les réseaux du royaume, Washington pourrait exiger, avant toute livraison, le retrait ou l’isolement des équipements Huawei et ZTE installés près des installations militaires sensibles.


