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C’est un mouvement qui contraste avec la trajectoire fiscale définie par les pouvoirs publics. Alors que la campagne présidentielle aborde le sujet de la taxation des cigarettes, le Programme national de lutte contre le tabac (PNLT 2023-2027), la feuille de route du gouvernement, prévoit d’amener progressivement le prix du paquet à 13 euros d’ici 2027 pour décourager les fumeurs. Paradoxalement, l’actualisation mensuelle des prix des cigarettes, décidée par les fabricants, a enregistré en ce mois de septembre des diminutions de prix sur plusieurs gammes. Ce choix industriel de marge rognées pour continuer à écouler du volume interroge les discours volontaristes d’un « monde sans cigarettes » promu par le patron de Philip Morris dès 2021.
Un segment d’entrée de gamme sous les 12 euros
L’arrêté ministériel d’homologation publié le 5 août acte le recul de 30 centimes sur quatre références de Luckies Strike, désormais fixées à 11,20 euros, tandis que Philip Morris International avec sa marque Selection Red ou Japan Tobacco International avec Camel Legend, ont récemment positionné des produits à 11,50 euros, nettement sous le cœur du marché établi autour de 13 euros et emboîtant le pas à une baisse de 1,50 euro sur deux références de Vogue dès le 1er juin 2026.
Ce phénomène ne résulte pas d’un allègement des taxes prélevées par l’État, mais de décisions commerciales des industriels. Pour commercialiser un paquet à 11,50 euros, le fabricant voit sa rémunération nette passer de 0,88 euro (sur un paquet à 13 euros) à 0,61 euro, soit une diminution de 31 %. D’un point de vue arithmétique, la compensation d’un tel écart à bénéfice constant implique une progression des volumes vendus de l’ordre de 45 % sur ces références.
Ce différentiel tarifaire répond à une logique économique de sensibilité au prix. Un écart de 2 euros par paquet correspond, pour un fumeur consommant un paquet par jour, à une économie de 60 euros par mois, soit environ 730 euros par an. Pour les ménages modestes, traditionnellement très attentifs à leurs dépenses quotidiennes, ce niveau d’accessibilité constitue un facteur de choix déterminant. Il permet de changer de marque pour continuer à fumer à moindre coût, atténuant ainsi la portée dissuasive des hausses de prix appliquées aux marques dominantes. Les buralistes, rémunérés sur le prix de vente du paquet, subissent cette baisse des prix, en plus de la pression des circuits extérieurs : achats transfrontaliers dans les pays limitrophes surapprovisionnés par les industriels « première source de tabac non fiscalisé », ventes de rue et contrefaçons, qui représentent en tout près de 20 % de la consommation totale française selon le rapport TAFE de la Douane d’octobre 2025.
31 % de bénéfice net en moins
Ces arbitrages sur les marges interviennent alors que les représentants de l’industrie sont engagés dans d’importantes négociations institutionnelles. Au niveau communautaire, la proposition de révision de la directive sur la taxation du tabac (TTD) par la Commission européenne, prévoyant une hausse de 139 % des droits d’accise minimaux (les taxes indirectes spécifiques appliquées aux produits nocifs pour la santé) et l’instauration de taux planchers pour les produits émergents (cigarettes électroniques, tabac chauffé, sachets de nicotine…) fait l’objet de réserves appuyées du secteur, qui met régulièrement en avant l’impact économique de ces seuils sur l’équilibre financier de la filière. La capacité des entreprises à absorber une baisse de 31 % de leur bénéfice net sur le marché français apporte un éclairage chiffré sur l’élasticité réelle de ces marges commerciales face aux contraintes fiscales.
Le constat s’étend aux discussions relatives aux externalités environnementales, c’est-à-dire la prise en charge des coûts écologiques causés par le produit. À la suite d’un été marqué par la multiplication de feux, dont neuf sur dix sont d’origine humaine, la proposition de loi portée par le député et ancien ministre de la Santé Yannick Neuder cherche à créer une contribution de 15 euros pour 1 000 cigarettes (environ 30 centimes par paquet) pour alimenter un fonds public dédié à la prévention des incendies et à la dépollution des mégots. Un déchet dont le volume annuel atteint 20 000 à 25 000 tonnes en France.
L’industrie émet des réserves, arguant financer d’ores et déjà l’éco-organisme « Alcome » à hauteur de près de 80 millions d’euros par an. Une structure toutefois contestée par le Comité national contre le tabagisme (CNCT), qui dénonce une gouvernance aux mains des fabricants, y voyant une manœuvre d’entrisme et de greenwashing qui élude la nocivité du produit et la réduction des déchets à la source. Ces critiques n’empêchent pas les cigarettiers d’alerter sur la difficulté d’assumer une charge financière supplémentaire sans la répercuter sur les tarifs. Un argument que vient pourtant percuter la pratique simultanée de rabais commerciaux volontaires de 30 centimes à 1,50 euro sur plusieurs références.
Quelle trajectoire sanitaire ?
Ces évolutions interviennent dans un contexte d’inflexion documentée de la consommation. Selon les bilans de Santé publique France, la part des adultes fumant quotidiennement s’établit à 17,4 %, marquant une diminution de 4 millions de fumeurs réguliers entre 2014 et 2024, tandis que l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) constate un recul de 8,2 % des volumes distribués chez les buralistes entre 2024 et 2025. Ces résultats sont historiquement corrélés à l’évolution des prix, principal levier de la politique publique visant à réduire une mortalité estimée à 75 000 décès évitables par an.
La structure des prix actuels met également en lumière des disparités sociologiques marquées. Les données publiques indiquent que le tabagisme quotidien s’élève à 25,1 % chez les ouvriers contre 11,8 % chez les cadres, et atteint 30 % parmi les personnes en situation de précarité financière, en dépit d’une volonté d’arrêt exprimée par 55 % des consommateurs et d’un recours accru aux substituts nicotiniques (patchs, gommes remboursés par l’Assurance maladie). Dans ce cadre, la présence de paliers tarifaires inférieurs offre une alternative de report qui peut retarder les démarches de sevrage.
Dans la perspective de l’examen des projets de loi de finances (PLF) et de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2027, et face à un coût social pour la collectivité évalué à 156 milliards d’euros par an, la régulation du marché revient au centre du débat parlementaire, doublé d’une campagne présidentielle. Pour les experts en santé publique, la réponse technique réside dans l’ajustement du « minimum de perception ». Ce mécanisme fiscal permet à l’État de fixer un montant plancher de taxe sous lequel aucun paquet ne peut descendre, neutralisant ainsi la possibilité pour un industriel de casser ses prix et garantissant que l’ensemble du marché converge vers le seuil des 13 euros. Reste à voir si des candidats s’empareront d’une telle mesure.


