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Le Groenland, le Japon, l’Inde, La Réunion, l’Égypte. Cet automne, un détachement de l’armée de l’Air et de l’Espace doit ouvrir une route par le pôle Nord qu’aucun chasseur français n’a jamais empruntée, puis passer vingt-six jours dans l’Indopacifique. Il devra tenir cette distance sans emprunter le moindre avion ravitailleur à un allié. Quatre des pays où il se posera volent déjà sur Rafale, ou ont signé pour le faire.
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Onze heures de vol, zéro escale
Les quatre Rafale se sont posés en Alaska environ onze heures après avoir quitté la base aérienne 125 d’Istres, dans les Bouches-du-Rhône, sans avoir touché terre une seule fois. Six ravitaillements en vol l’ont permis.
Un chasseur ne peut pas emporter assez de carburant pour franchir un océan. Il doit venir se brancher en plein vol, à plusieurs centaines de kilomètres-heure, sur un tuyau déroulé par un avion-citerne qui l’accompagne. Les Rafale l’ont fait six fois entre la Provence et l’Alaska, auprès des A330 MRTT Phénix, des Airbus A330 transformés en ravitailleurs, qui volaient avec eux.
Le départ a eu lieu mardi 8 septembre, en présence de la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo. Le détachement aligne quatre Rafale au standard F4, trois A330 MRTT Phénix, deux avions de transport A400M Atlas et environ 300 aviateurs. Neuf appareils au total pour la mission baptisée Pégase 26, qui doit couvrir plus de 40 000 kilomètres, quatre océans et neuf escales.
Le ministère des Armées a communiqué successivement une durée de 38 puis de 40 jours. Le retour est fixé au 15 octobre.
Le rapport entre les chiffres dit l’essentiel du dispositif. Pour maintenir quatre chasseurs en état de combattre à l’autre bout du monde, l’armée de l’Air en déplace cinq autres et près de 300 hommes et femmes. Les A330 MRTT emportent le carburant, une partie des personnels et du fret. Les A400M transportent les pièces de rechange, l’outillage et les mécaniciens sans lesquels un Rafale posé à 8 000 kilomètres de sa base cesse de voler au premier ennui technique. Une vingtaine de pilotes tout au plus figurent parmi les 300 aviateurs engagés.
Le standard F4 désigne la version la plus récente du Rafale, entrée en service dans l’armée de l’Air à partir de 2023. Les améliorations portent surtout sur les radars, les capteurs et la capacité de l’avion à échanger des données en vol avec les autres appareils et avec le sol. C’est cette version que Dassault Aviation propose aujourd’hui à ses clients étrangers.
Le ministère des Armées organise cet exercice de projection à longue portée depuis 2018 ; celui qui a décollé mardi est le septième. Les volumes engagés ont augmenté d’année en année, et le ministère a confirmé pour 2026 un effectif d’environ 300 aviateurs, après des annonces initiales plus modestes.
Personne ne commande la mission depuis le terrain. Le dispositif est dirigé à distance depuis la base aérienne 942 de Lyon-Mont-Verdun, où siège le Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes, l’état-major qui pilote l’ensemble des opérations aériennes françaises. Un détachement posé en Alaska, en Indonésie ou à La Réunion reçoit donc ses ordres du Rhône, ce qui fait partie des choses que l’exercice doit tester.
Passer par le pôle pour rejoindre Tokyo
Le Groenland constitue le premier cap de la mission, selon le ministère des Armées, qui décrit ensuite un itinéraire passant par le Canada et l’Alaska avant le Japon. Les quatre Rafale ont pourtant rallié l’Alaska directement depuis Istres. Le ministère n’a pas précisé si le passage par le Groenland concerne un autre segment du détachement ou une étape ultérieure.
L’escale groenlandaise doit permettre d’éprouver la capacité des équipages à travailler par grand froid et de valider une route de projection inédite, par le Grand Nord, vers le Japon et l’Indopacifique.
Passer par le pôle raccourcit sensiblement le trajet entre l’Europe de l’Ouest et l’Asie du Nord-Est. La voie habituelle descend vers le Golfe, puis traverse l’Asie du Sud-Est, avec les autorisations de survol et les escales que cela suppose. La voie polaire impose d’autres contraintes. Les aérodromes capables d’accueillir un A330 au-delà du cercle polaire se comptent sur les doigts d’une main, et les températures négatives compliquent le fonctionnement des équipements comme la survie des équipages en cas de panne.
Les aviateurs français y ont déjà travaillé. En juin 2025, un A330 MRTT français a ravitaillé en vol des F-16 danois qui rejoignaient la base de Pituffik, dans le nord-ouest du Groenland, l’ancienne base américaine de Thulé, rebaptisée en 2023. L’armée de l’Air en a tiré un premier retour d’expérience sur le ravitaillement en zone arctique.
Suivent le Canada, puis l’Alaska, avant le Japon et la Corée du Sud.
Vingt-six jours, sur les 38 à 40 annoncés, se dérouleront dans la seule zone indopacifique. Le détachement fera escale en Indonésie, puis en Inde, où il participera à Tarang Shakti, un exercice organisé par New Delhi avec plusieurs armées de l’air étrangères et dont la première édition remonte à 2024. Le dispositif rejoindra ensuite le Qatar.
La base aérienne 181 de La Réunion accueillera les quatre Rafale pour la dernière étape indopacifique. Les Forces armées de la zone sud de l’océan Indien, qui couvrent La Réunion, Mayotte et les Terres australes et antarctiques françaises, ne disposent d’aucun avion de combat en permanence. L’arrivée du détachement, même pour quelques jours, mesure le délai réel dans lequel un renfort parti de métropole peut se poser dans l’océan Indien.
Le déploiement s’achèvera en Égypte, pour l’exercice bilatéral Amun, que les armées de l’air française et égyptienne conduisent ensemble depuis plusieurs années.
Dix pays figurent dans cette énumération quand le ministère des Armées annonce neuf escales. L’écart n’a pas été explicité.
Trois ravitailleurs pour quatre chasseurs
La composition du détachement contient l’objectif de l’exercice. Trois avions-citernes accompagnent quatre chasseurs sur la totalité du parcours, ce qui permet à la formation de traverser le Pacifique ou l’océan Indien sans solliciter les ravitailleurs américains ni les moyens communs de l’OTAN. Peu d’armées européennes disposent d’une flotte suffisante pour cela. Les onze heures entre Istres et l’Alaska en ont fourni la démonstration chiffrée.
L’armée de l’Air cherche à établir qu’elle peut intervenir vite, seule, et sur n’importe quel point du globe, trois exigences que le ministère des Armées rattache à un environnement géopolitique qu’il décrit comme incertain et instable. Les 40 000 kilomètres et les neuf escales de Pégase 26 constituent la mise à l’épreuve de cette prétention.
Les territoires ultramarins français de l’Indopacifique, soit la Polynésie, la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna, La Réunion et Mayotte, abritent 1,6 million de citoyens. Ils donnent aussi à la France 90 % de sa zone économique exclusive, cet espace maritime de 200 milles nautiques où un État exerce des droits exclusifs sur la pêche et les ressources du sous-sol. Environ 7 000 militaires français y sont stationnés en permanence. Sur ce fondement, la stratégie indopacifique actualisée de la France range le pays parmi les nations souveraines de la région, et non parmi les puissances extérieures.
Quatre chasseurs ne pèsent rien face aux flottes aériennes de la zone. Les états-majors locaux regardent moins le volume engagé que le délai dans lequel il s’est posé, et le fait que 300 aviateurs aient pu suivre.
Le partenariat stratégique signé avec New Delhi en 1998 approche ses 28 ans. Il portait à l’origine sur les équipements militaires ; il s’est étendu depuis au nucléaire civil et militaire, à l’intelligence artificielle et au cyber. La participation à Tarang Shakti relève de ce cadre.
Six mois après les drones du Golfe
Le ministère des Armées rattache les escales du Qatar et de l’Égypte à un engagement français durable en faveur de la stabilité régionale, dont il fait remonter la dernière manifestation au printemps 2026, quand la France a apporté un appui défensif à ses alliés de la zone.
L’épisode est daté. Le 3 mars 2026, Emmanuel Macron a annoncé le renforcement du dispositif militaire français au Proche-Orient. Des Rafale supplémentaires ont alors été déployés pour intercepter des drones au-dessus de partenaires du Golfe.
Doha verra donc se poser cet automne des appareils du même type que ceux engagés il y a six mois au-dessus de son territoire ou de ceux de ses voisins. L’escale ne donnera lieu à aucune opération réelle. Elle intervient au moment où les États du Golfe réexaminent leurs garanties de sécurité et cherchent à ne plus dépendre d’un seul fournisseur d’armement.
Quatre escales chez des clients du Rafale
L’Indonésie, l’Inde, le Qatar et l’Égypte figurent au programme de la mission. Les quatre pays ont acheté des Rafale.
Jakarta a commandé 42 Rafale F4 pour 8,1 milliards de dollars. Les trois premiers appareils sont arrivés le 23 janvier 2026 à la base de Pekanbaru, sur l’île de Sumatra, selon l’agence Reuters ; le ministère indonésien de la Défense les a déclarés opérationnels. Trente-neuf restent à livrer. Les quatre Rafale français se poseront donc chez un client qui a reçu moins d’un dixième de sa commande.
New Delhi a acheté 36 Rafale en 2016 pour son armée de l’air, livrés à partir de juillet 2022, puis 26 Rafale Marine en avril 2025 pour 6,7 milliards d’euros, une version renforcée capable de décoller et d’apponter sur porte-avions. Le 6 août 2026, la France a remis à l’Inde son offre technique et commerciale pour 114 appareils supplémentaires, évaluée à environ 33 milliards d’euros par l’agence indienne ANI. Quatre-vingt-quatorze de ces 114 avions seraient assemblés en Inde par les groupes Tata et Larsen & Toubro. Aucune date de signature n’a été fixée, et les négociations sur les 36 premiers appareils avaient duré quatre ans.
Le Qatar dispose de 36 Rafale, commandés en deux tranches de 24 puis 12 appareils, tous livrés. L’Égypte en a commandé 54, 24 en 2015 puis 30 en 2021, dont les livraisons doivent être quasi achevées à la fin de 2026. Selon des informations publiées par La Tribune le 1er septembre 2026 et reprises par plusieurs médias spécialisés, Le Caire aurait adressé à Dassault Aviation une demande de propositions, première étape formelle d’un achat, portant sur 24 Rafale F4 supplémentaires, ce qui porterait sa flotte à 78 appareils. L’avionneur n’a pas confirmé et aucun contrat n’est signé.
L’exercice Amun, dernière étape de Pégase 26, se déroulera en Égypte.
Le ministère des Armées ne présente à aucun moment la mission comme une opération de promotion commerciale. Quatre Rafale F4 posés à Pekanbaru ou au Caire, entretenus pendant plusieurs jours par des mécaniciens français sur un terrain étranger, mettent pourtant sous les yeux des acheteurs potentiels ce qu’aucun salon aéronautique ne montre, à savoir la chaîne logistique entière qui accompagne l’appareil.
Cinq autres clients étrangers n’apparaissent pas sur le parcours. Les Émirats arabes unis ont commandé 80 appareils en décembre 2021, avec des livraisons entamées en janvier 2025. La Grèce en a reçu 24, dont 18 d’occasion prélevés sur les stocks de l’armée de l’Air française. La Croatie a pris livraison de 12 appareils d’occasion. La Serbie a signé pour 12 avions en 2024. L’Ukraine a annoncé en novembre 2025 son intention d’en acquérir jusqu’à 100, sans qu’aucun contrat ait suivi.
Les quatre clients sur la route de Pégase 26
Inde : 36 pour l’armée de l’air (livrés depuis juillet 2022), 26 Rafale Marine (6,7 Md€, avril 2025), offre pour 114 appareils remise le 6 août 2026
Égypte : 54 (2015 et 2021), livraisons quasi achevées fin 2026, demande présumée pour 24 de plus
Indonésie : 42 (8,1 Md$), 3 livrés le 23 janvier 2026
Qatar : 36 (24 + 12), livrés
Le remplaçant du Rafale n’a pas de date
Le Rafale a effectué son premier vol de série en 1991 et est entré en service dans les armées françaises en 2004. Dassault Aviation a évoqué fin août 2026 l’arrivée possible d’un « Super Rafale » vers 2035, une version modernisée de l’appareil actuel.
Le programme censé lui succéder patine. Le Système de combat aérien du futur, mené avec l’Allemagne et l’Espagne pour concevoir un avion de combat de nouvelle génération accompagné de drones, n’a ni date d’entrée en service garantie ni répartition industrielle arrêtée entre les trois pays.
Les quatre chasseurs partis d’Istres appartiennent donc à une flotte que l’armée de l’Air devra faire voler jusqu’aux années 2040. Chaque escale de Pégase 26 documente leur comportement par grand froid au Groenland, sous climat équatorial à Sumatra, en environnement désertique au Qatar et en Égypte.
Le détachement doit se poser en Égypte, dernière escale, avant le 15 octobre. Neuf avions et 300 aviateurs auront alors bouclé 40 000 kilomètres.


