Rafale F5 : Paris et Abou Dhabi s’accordent sur un partage des coûts

Les Émirats arabes unis reviennent dans le financement du Rafale F5. L’accord avec Paris ne précise pas l’accès d’Abou Dhabi aux technologies de l’avion.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

Les Émirats arabes unis reviennent dans le financement du Rafale F5. Le 20 octobre, pendant la visite d’Emmanuel Macron à Abou Dhabi, la France et la fédération ont conclu un accord sur ce futur standard (la prochaine version modernisée) de l’avion de combat construit par Dassault Aviation. Les deux pays y prévoient de partager les coûts de ce nouveau standard pour la flotte émiratie.

Le président de la République en a confirmé l’existence le lendemain, lors du point presse qui clôturait sa tournée dans le Golfe. Emmanuel Macron a évoqué un accord intergouvernemental, accompagné de plusieurs textes qui doivent, selon lui, organiser une stratégie commune autour de l’évolution du Rafale. The National, quotidien anglophone publié à Abou Dhabi, en donne une description voisine : un accord intergouvernemental couvrant les programmes Rafale français et émirati, assorti de dispositions techniques et financières de coopération industrielle sur l’avenir de l’aviation de combat.

A LIRE AUSSI
Rafale, Mirage : la France n’a plus les moyens de ses ambitions

Les deux gouvernements se sont arrêtés là. Ni l’Élysée ni les autorités émiraties n’ont rendu public le montant de la contribution d’Abou Dhabi, le périmètre des travaux qu’elle financera ou le calendrier des versements. Au 22 octobre, Paris et Abou Dhabi n’ont confirmé aucun chiffre, pas même les 3,5 milliards d’euros que La Tribune associait au montage négocié avant la rupture de la fin de 2025.

The National mentionne pourtant des dispositions techniques. Or c’est sur ce terrain, celui des technologies auxquelles un partenaire accède en échange de son argent, que Paris et Abou Dhabi s’étaient séparés il y a dix mois. Les deux gouvernements n’ont publié aucune de ces dispositions. Ils ont donc rendu public le principe d’un cofinancement en laissant hors de vue le point exact sur lequel leur première négociation avait buté.

A LIRE AUSSI
Rafale : ce que la France ne veut vendre à aucun client

L’optronique, pierre d’achoppement de décembre 2025

Tout s’est joué en décembre 2025. Le 2 avril, le journaliste Michel Cabirol en a révélé les termes dans La Tribune : à la demande de Paris, les Émirats étaient prêts, jusqu’à la fin de 2025, à verser ces 3,5 milliards d’euros au développement du F5. Le quotidien date l’échec de la fin de décembre, après plusieurs mois d’impasse. Abou Dhabi avait donc quitté la table quatre mois avant que l’affaire ne devienne publique.

Le montant n’était pas le seul objet du différend. Selon La Tribune, Abou Dhabi entendait être étroitement associé aux développements technologiques en contrepartie de son financement. Les Français avaient envisagé de partager certains savoir-faire, notamment en optronique (les capteurs optiques et infrarouges qui détectent et identifient une cible), avant d’y renoncer. Faute de retours conformes à ses attentes, Abou Dhabi a rompu, toujours selon le récit du journal.

Les Émirats ont ainsi refusé de financer des équipements sans acquérir les connaissances, les droits et les responsabilités industrielles qui les accompagnent. Tant que Paris et Abou Dhabi n’auront pas dit ce que la somme achète, leur partage des coûts laissera entier le différend de décembre.

Silence sur la propriété intellectuelle

Ce que la somme achète, les deux capitales ne l’ont pas précisé. Ni Paris ni Abou Dhabi n’ont indiqué quelles technologies deviendraient accessibles aux Émirats, quels travaux seraient partagés, à qui reviendraient les droits de propriété intellectuelle, ni quels domaines resteraient exclusivement français. Personne, dans l’une ou l’autre capitale, n’a dit si la France avait cédé sur ses technologies les plus sensibles, ou si les Émirats avaient abandonné leurs exigences.

Ces exigences tiennent à une stratégie d’État. The National replace les accords dans la politique émiratie de localisation de l’industrie de défense, conçue pour réduire la dépendance du pays envers ses fournisseurs étrangers. Le groupe de défense émirati EDGE porte notamment cette politique et entretient déjà plusieurs partenariats en France. En juin, il a annoncé un accord de coopération stratégique avec Safran, le motoriste du Rafale. Ce partenariat, à lui seul, ne prouve aucun accès d’EDGE aux technologies centrales du F5.

Abou Dhabi, qui veut fabriquer chez lui une part croissante de ses armements, attend donc des contreparties technologiques l’essentiel de ce qu’il paie.

Dans le Golfe, des Rafale face aux drones iraniens

Entre la rupture de décembre et l’accord d’octobre, l’armée française a défendu le ciel émirati. Dès avril, La Tribune décrivait le soutien militaire apporté par la France aux Émirats pendant la crise régionale, en particulier l’action des Rafale contre les drones iraniens. Le journal y voyait l’un des ressorts du retour de la confiance après les tensions de la fin de 2025.

Emmanuel Macron a repris ce lien à son compte. Le 21 octobre, devant la presse, le président a rattaché la confiance établie avec les partenaires du Golfe au soutien français pendant leurs difficultés sécuritaires, en présentant les résultats de sa tournée en matière d’énergie et de défense. Ni lui ni ses hôtes n’ont pour autant fait état d’un échange entre protection militaire, hydrocarbures et transferts de technologies aéronautiques.

Paris a donc regagné la confiance d’Abou Dhabi par l’engagement de ses avions de combat, avant même que les deux pays règlent publiquement la question industrielle qui les avait séparés.

Budget des armées : le F5 porté seul par Paris

Pendant dix mois, la France a payé seule. Au printemps, faute de contribution émiratie, Paris a repris l’intégralité du financement des développements dans l’actualisation de sa loi de programmation militaire, le texte qui fixe le budget des armées sur plusieurs années, selon La Tribune. Dans son enquête d’avril, le journal liait cette charge supplémentaire à un étalement des dépenses et à des décalages de livraisons, en s’appuyant notamment sur une source au ministère des Armées. Il évoquait aussi environ 5 milliards d’euros restant à financer à la fin de décembre, un reliquat à cette date, distinct du coût complet du programme et de ses développements associés.

La Direction générale de l’armement (DGA), l’agence qui achète les équipements des armées, n’a pas suspendu les travaux pour autant. Dès octobre 2024, elle annonçait de premières commandes structurant le F5 et le drone de combat, un appareil sans pilote, qui doit l’accompagner. Durant l’été 2026, elle a notifié plusieurs contrats à Dassault Aviation, à Safran, à l’électronicien de défense Thales et au missilier MBDA pour préparer les équipements du futur standard. Le lancement en réalisation, feu vert au développement complet, est prévu à la fin de l’année.

Paris a signé à Abou Dhabi quelques semaines avant cette échéance. Avec l’argent émirati, la France réintroduit donc une coopération financière dans un programme qu’elle n’a jamais cessé de porter. Faute d’un montant et d’un calendrier de versement publiés par les deux gouvernements, personne ne peut encore mesurer l’effet de l’accord sur les crédits français ni sur les échéances du programme.

Radar, guerre électronique et 9 tonnes de poussée

Ces crédits paieront une transformation profonde. La DGA conduit le F5 comme une rénovation à mi-vie (une modernisation menée au milieu de la carrière de l’avion) tournée vers les menaces de la prochaine décennie. Elle y donne une place accrue au combat collaboratif, où plusieurs appareils partagent leurs informations en temps réel, et aux opérations dans des espaces aériens fortement défendus. Les contrats préparatoires de l’été couvrent la navigation, les liaisons de données (les échanges d’informations entre appareils), le radar, la guerre électronique (le brouillage et la détection des émissions adverses) et la propulsion.

Le moteur donne la mesure du chantier. Safran Aircraft Engines, filiale du motoriste, travaille sur le M88 T-REX, une évolution du M88 qui équipe aujourd’hui le Rafale. Safran vise 9 tonnes de poussée par moteur avec postcombustion (l’injection de carburant supplémentaire en sortie de réacteur pour un surcroît de puissance), contre 7,5 tonnes pour la version actuelle, soit une hausse de 20 %. Le motoriste a obtenu en septembre un marché limité à la conception préliminaire de ce moteur, si bien que ces performances restent des objectifs de développement. Le drone de combat associé au F5, conçu pour être furtif (difficile à repérer au radar), doit notamment ouvrir une brèche dans les défenses adverses et neutraliser les défenses aériennes ennemies.

Radar, guerre électronique, capteurs : en cofinançant ces travaux, Abou Dhabi paie pour des technologies du même ordre que l’optronique que Paris refusait de partager en décembre.

ASN4G, le missile nucléaire de 2035

Une partie du F5 relève de la dissuasion nucléaire. La France prévoit d’armer ce standard de l’ASN4G, futur missile air-sol nucléaire destiné aux Forces aériennes stratégiques et à la Force aéronavale nucléaire, les deux composantes de la dissuasion portées par avion, l’une depuis des bases terrestres, l’autre depuis le porte-avions. En juin, la DGA a confié à MBDA l’accord-cadre de réalisation (le contrat qui encadre la fabrication) et le marché de développement de ce missile, dont elle prévoit la mise en service à l’horizon 2035.

La DGA a fixé un autre jalon au standard lui-même. Elle vise la qualification du F5 (sa validation officielle) à l’horizon 2033, avant son entrée en service dans l’armée de l’Air et de l’Espace, puis dans la Marine nationale. L’échéance de 2035 correspond au renouvellement de la capacité nucléaire aéroportée.

Paris cofinance ainsi avec un partenaire étranger le standard qui portera sa dissuasion. Les deux gouvernements n’ont pas dit si le missile entre dans le périmètre de l’accord. Jusqu’où la France peut-elle associer Abou Dhabi à un avion chargé de cette mission ?

80 Rafale F4 commandés en 2021

Cette mission ne concerne pas la flotte qu’Abou Dhabi attend. Les Émirats ont commandé, en décembre 2021, 80 Rafale au standard F4, la version qui précède le F5. Ils n’ont jamais remis ce contrat en cause lors de la rupture de la fin de 2025, qui concernait le seul cofinancement du standard suivant.

Ni Paris ni Abou Dhabi n’ont annoncé, en octobre, de nouvelle commande ferme, ni un programme contractualisé de passage de la flotte émiratie au standard F5. Acheter des avions, financer des développements, rénover des appareils : les deux pays traitent ces engagements séparément, sans avoir précisé comment ils se combinent.

Le premier Rafale F4 destiné aux Émirats a été présenté le 29 janvier 2025, puis affecté aux essais de développement à Istres, dans les Bouches-du-Rhône. Dassault Aviation annonçait les premières livraisons pour la fin de 2026.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire