Fonctionnaires ou salariés du privé : le match des salaires

Le salaire des fonctionnaires fait débat. Les chiffres tranchent : le public protège les bas salaires, le privé rémunère mieux les cadres.

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En 2024, un agent public a perçu en moyenne 2 742 euros nets par mois, un salarié du privé 2 814 euros. À 72 euros près, le match paraît nul, mais le vainqueur change selon la place occupée dans l’échelle des salaires. Les cadres de l’État, des hôpitaux et des collectivités gagnent 781 euros de moins par mois que ceux des entreprises, alors que l’administration emploie davantage de diplômés. Selon l’enquête Conditions de travail menée en 2024 par la Dares (le service statistique du ministère du travail) et la DGAFP (la direction générale de l’administration et de la fonction publique), 41 % des agents publics s’estiment mal payés, contre 31 % des salariés du privé.

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Tout se joue sur l’échelle des salaires. Pour la lire, la statistique publique range les salariés du moins au mieux payé, puis découpe la file en dix tranches d’effectifs égaux, les déciles. Le premier décile désigne le seuil sous lequel se situent les 10 % les moins rémunérés. En 2024, il s’établissait à 1 729 euros nets par mois dans la fonction publique et à 1 556 euros dans le privé, en équivalent temps plein, c’est-à-dire pour un poste occupé à temps complet toute l’année. Les employeurs publics placent ainsi leur plancher 173 euros plus haut que les entreprises, soit 11,1 % de mieux.

Cette avance se prolonge bien au-delà du plancher. Au deuxième décile, les administrations versent 1 891 euros, les entreprises 1 761 euros. Jusqu’au sixième décile, les salaires publics dépassent ceux du privé de 7 % à 11 %. Plus de la moitié des agents de l’État, des hôpitaux et des collectivités travaillent donc dans la zone où leur employeur paie mieux que les entreprises.

Les catégories de métiers confirment ce constat. Les ouvriers et les employés du public touchent en moyenne 2 177 euros nets par mois, contre 2 053 euros dans le privé, soit 124 euros de plus. L’État rémunère mieux encore cette population, à 2 410 euros en moyenne. Pour un agent d’exécution, travailler dans le public rapporte un gain net visible sur chaque fiche de paie.

L’avantage s’efface ensuite. Autour du septième décile, public et privé versent à peu près les mêmes montants. Au huitième, les administrations passent derrière les entreprises, de 2 %. Au neuvième, seuil d’entrée des 10 % les mieux rémunérés, l’écart se creuse à 11 % : 3 952 euros nets dans le public, 4 422 euros dans le privé, soit 470 euros de différence chaque mois. Pour le dernier centile, le 1 % des salariés les mieux payés, les rémunérations publiques s’établissent 26 % sous celles du privé.

Le chiffre de 11 % revient donc aux deux bouts de l’échelle. C’est l’avance des administrations au premier décile et leur retard au neuvième. Les employeurs publics relèvent le bas de leur échelle et en compriment le haut dans des proportions voisines, si bien que le match des salaires désigne deux vainqueurs : l’ouvrier ou l’employé gagne à travailler pour une administration, le cadre gagne à rester dans une entreprise. Reste à comprendre pourquoi le public perd aussi nettement en haut de l’échelle.

Les cadres du public, 781 euros sous le privé

Ce retard se concentre sur les cadres et professions intellectuelles supérieures, qui forment environ un cinquième des effectifs dans chacun des deux secteurs. Les administrations leur versent 3 884 euros nets par mois en moyenne, les entreprises 4 665 euros. Un cadre public perçoit ainsi 781 euros de moins chaque mois que son homologue du privé, soit 16,7 % de moins. Sur une année, l’écart dépasse 9 000 euros nets.

L’écart surprend au regard des diplômes. En 2024, 58 % des agents publics détenaient un diplôme de l’enseignement supérieur, contre 44 % des salariés du privé. Dans la fonction publique de l’État, la proportion atteint 77 %, et 36 % des agents ont un master ou un doctorat, plus du double des 16 % relevés dans le privé. L’État emploie donc une main-d’œuvre bien plus diplômée que les entreprises et paie ses cadres en dessous d’elles. Rapprochés, ces chiffres suggèrent que les employeurs privés rétribuent davantage les études longues, même si les deux séries ne comparent pas des salariés de diplôme identique.

Au sommet de l’échelle publique, la composition surprend aussi. Il faut gagner au moins 7 708 euros nets par mois pour entrer dans le 1 % des agents les mieux payés, où la moyenne s’élève à 9 626 euros. Les médecins et chirurgiens des hôpitaux publics, les praticiens hospitaliers, occupent 57 % de ces postes. La haute administration des ministères se partage avec d’autres professions les 43 % restants. Le retard de 26 % du dernier centile public sur le privé se mesure donc, pour plus de la moitié, sur des rémunérations de médecins.

Le mirage de la moyenne

Le chiffre le plus cité efface ce basculement entre le bas et le haut de l’échelle. En 2024, le salaire net moyen en équivalent temps plein atteignait 2 742 euros dans l’ensemble de la fonction publique et 2 814 euros dans le privé. À 72 euros près, soit 2,6 %, les deux secteurs paraissent à égalité, et ce chiffre revient dans chaque débat sur le coût de l’administration.

Le salaire médian change la lecture. Ce montant partage les salariés en deux moitiés égales : la moitié des agents publics gagne plus de 2 451 euros nets par mois, la moitié des salariés du privé plus de 2 247 euros. Mesuré ainsi, le public mène de 204 euros.

Les deux mesures sont exactes. La moyenne place le privé devant et la médiane le public, parce que les entreprises étirent davantage leur échelle. Le rapport interdécile, qui divise le seuil des 10 % les mieux payés par celui des 10 % les moins payés, vaut 2,8 dans le privé et 2,3 dans la fonction publique. Les hauts salaires des entreprises tirent la moyenne du privé vers le haut sans déplacer sa médiane, si bien que deux distributions dissemblables aboutissent à des moyennes presque égales. Le resserrement de l’échelle publique se lit sur la fiche de paie d’un fonctionnaire.

Dans la fiche de paie, le poids des primes

Cette fiche se compose de deux blocs pour un fonctionnaire titulaire, l’agent recruté sur concours et doté du statut. Le premier, le traitement indiciaire, résulte d’une multiplication : l’indice attaché au grade et à l’échelon de l’agent, c’est-à-dire à son niveau de carrière, multiplié par la valeur du point d’indice, que fixe le gouvernement. En 2024, ce traitement atteignait 2 582 euros bruts par mois en moyenne, soit 74,6 % de la paie. Le second bloc réunit les primes et indemnités : le Rifseep (régime indemnitaire lié aux fonctions et à l’expérience), l’indemnité de résidence (modulée selon la commune d’affectation), le supplément familial de traitement (versé selon le nombre d’enfants) et les heures supplémentaires. Il ajoute 878 euros, soit 25,4 % du brut.

Sur ce brut de 3 460 euros, l’administration prélève 321 euros de cotisations salariales, destinées pour l’essentiel à la retraite, et 327 euros de CSG et de CRDS, les contributions sociales prélevées sur tous les revenus. Le fonctionnaire titulaire touche 2 812 euros nets. Ce montant concerne les seuls titulaires ; la moyenne de 2 742 euros citée plus haut porte sur l’ensemble des agents, contractuels (agents recrutés sur contrat) compris.

Les primes creusent les écarts entre agents de même rang. Les fonctionnaires se répartissent en trois catégories : A pour l’encadrement et la conception, B pour l’application, C pour l’exécution. Parmi les cadres A de l’État, les enseignants titulaires touchent 3 314 euros nets par mois en moyenne. Leurs primes plafonnent à 19,6 % du brut, malgré le Pacte enseignant, qui rémunère des missions supplémentaires. Les autres cadres A civils de l’État perçoivent 4 169 euros nets, avec 33,9 % de primes. À catégorie égale, un professeur gagne 855 euros de moins par mois.

Plus bas dans la hiérarchie, le régime indemnitaire pèse davantage encore. Les primes représentent 36,1 % du brut des fonctionnaires de catégorie B de l’État, et 41,7 % chez les policiers et les gradés de l’administration pénitentiaire. Leurs astreintes (l’obligation de rester joignable hors service) et leurs sujétions, ces contraintes propres au poste, portent le salaire net moyen des gardiens de la paix et des surveillants pénitentiaires à 3 022 euros.

Le tassement du haut de l’échelle publique tient donc pour une large part à la distribution des primes, et il frappe d’abord les enseignants. Nombreux parmi les cadres de l’État, ils tirent vers le bas la moyenne des cadres publics face au privé.

De l’État aux communes, 700 euros d’écart

Ces moyennes agrègent trois employeurs publics. La fonction publique de l’État verse 3 018 euros nets en moyenne : 3 074 euros dans les ministères civils, 2 830 euros dans les établissements publics administratifs, les organismes nationaux placés sous la tutelle d’un ministère. Ce niveau tient à son encadrement, puisque 48 % de ses fonctionnaires relèvent de la catégorie A.

La fonction publique hospitalière suit, avec 2 896 euros. Les hôpitaux paient 2 979 euros, les établissements médico-sociaux et les maisons de retraite publiques 2 350 euros. Les praticiens hospitaliers tirent la moyenne vers le haut avec un salaire net moyen de 6 926 euros.

La fonction publique territoriale, celle des communes, des départements et des régions, ferme la marche à 2 317 euros, 701 euros sous l’État. Les communes, qui emploient 51 % des effectifs territoriaux, paient 2 186 euros en moyenne, et 2 167 euros dans leur filière technique (entretien, voirie, espaces verts). Les conseils départementaux versent 2 528 euros, les services départementaux d’incendie et de secours, qui emploient les pompiers, 3 156 euros.

La moyenne territoriale passe ainsi sous celle du privé, de près de 500 euros. Les collectivités emploient pourtant 71 % d’agents de catégorie C, précisément la population que le public paie mieux que les entreprises. Leur faible moyenne traduit la composition de leurs effectifs : un agent communal se compare à un ouvrier ou à un employé du privé, et à ce niveau de l’échelle, l’administration l’emporte.

Femmes et hommes : 3,7 % d’écart à poste égal

Le match se rejoue entre femmes et hommes. Dans la fonction publique, les femmes gagnent en moyenne 2 638 euros nets en équivalent temps plein, les hommes 2 934 euros, soit un écart de 10,1 %. Dans le privé, l’écart atteint 13,2 % : 2 585 euros contre 2 979 euros. Une salariée gagne donc un peu plus dans une administration qu’en entreprise, et y subit un écart plus faible.

Cette avance de trois points disparaît à poste comparable. Au sein d’un même établissement et à qualification égale, l’écart que les caractéristiques des emplois n’expliquent pas tombe à 3,7 % dans le public et à 3,6 % dans le privé. Le public doit sa meilleure parité à la structure de ses emplois. Au sommet, les femmes forment 65 % des effectifs publics en équivalent temps plein et 39 % du dernier centile des rémunérations.

57 heures de moins, deux fois plus de dimanches

Un salaire se rapporte aussi au temps travaillé. En 2025, un agent public à temps complet, enseignants exclus, a travaillé 1 623 heures dans l’année, contre 1 680 heures pour un salarié du privé, soit 57 heures de moins. La durée hebdomadaire habituelle est pourtant identique, 39,1 heures dans le public et 39 heures dans le privé : l’écart provient tout entier des congés et des jours de RTT (réduction du temps de travail). Les agents publics en prennent 34 par an, et 40,1 dans la fonction publique de l’État, contre 25,9 dans le privé.

En contrepartie, les administrations font travailler leurs agents aux heures où la plupart des salariés s’arrêtent. Un tiers des agents publics (33 %) travaillent le dimanche, deux fois plus que les salariés du privé (17 %). La proportion monte à 56 % à l’hôpital et à 67 % chez les policiers et les pompiers. La nuit, 14 % des agents publics sont à leur poste, contre 10 % dans le privé, 26 % à l’hôpital et 55 % dans les forces de l’ordre. Pour un soignant ou un policier, le salaire rémunère des nuits que neuf salariés du privé sur dix ne connaissent pas.

Les arrêts maladie, régulièrement invoqués dans le débat, modifient peu ce bilan : 11 jours d’absence par an en moyenne dans le public, 10,6 dans le privé, soit une demi-journée d’écart. Sur une semaine donnée, 5 % des salariés s’absentent au moins un jour, dans un secteur comme dans l’autre.

41 % d’agents mécontents de leur salaire

Les agents rendent un autre verdict. Interrogés pour l’enquête de la Dares et de la DGAFP, 41 % des agents publics se déclarent mal payés au regard du travail fourni, contre 31 % des salariés du privé. La proportion atteint 43 % dans la fonction publique de l’État et 50 % chez les aides-soignants et les employés de la petite enfance.

Ces deux métiers appartiennent pourtant à la population d’ouvriers et d’employés que le public paie au-dessus du privé. Deux autres réponses de l’enquête éclairent ce décalage. Les agents publics se disent plus souvent bloqués dans leur carrière : 46 % jugent leurs perspectives de promotion insuffisantes au regard de leurs efforts, contre 35 % dans le privé. Ils déclarent surtout côtoyer la détresse : 69 % sont régulièrement en contact avec des personnes en difficulté, contre 37 % des salariés du privé. Dans les services de l’État, la proportion atteint 74 %, et dans les hôpitaux, 82 %.



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