Défense : les bases aériennes françaises se préparent à des attaques

Les bases aériennes françaises redoutent des attaques combinées de drones, d'intrusions et de cyberattaques.

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Pour la première fois, l’armée de l’Air et de l’Espace a évacué en même temps deux de ses bases, Évreux (Eure) et Mont-de-Marsan (Landes), et dispersé leurs avions sur d’autres terrains. Depuis l’automne 2025, les survols de drones au-dessus de terrains militaires se multiplient en France, et l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information a recensé 1 366 incidents informatiques en 2025. Le gouvernement a ajouté 1,6 milliard d’euros au budget pluriannuel des armées pour la défense antiaérienne et la lutte antidrone. Les aviateurs s’entraînent à tenir leurs pistes face à un assaillant qui ne signe pas ses coups.

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L’armée de l’Air et de l’Espace a activé, le 28 septembre, le poste de commandement de crise de la base aérienne 106 de Bordeaux-Mérignac pour lancer BASEX, son exercice de sûreté et de résilience. La veille, la police britannique avait commencé à interpeller des suspects aux abords de RAF Fairford, une base de la Royal Air Force, l’armée de l’air britannique, utilisée par l’US Air Force, son homologue américaine, dans le sud-ouest de l’Angleterre.

Cinq hommes y ont d’abord été arrêtés, après le signalement de trois véhicules suspects roulant vers la base. Les policiers, appuyés par des experts militaires et judiciaires, disent n’avoir trouvé dans ces véhicules aucun engin explosif improvisé (une bombe de fabrication artisanale), mais une quantité d’essence. Deux autres interpellations ont suivi : un homme de 25 ans, de nationalités britannique et iranienne, puis un Britannique de 22 ans. Six des sept suspects ont depuis été libérés sous contrôle judiciaire, et l’enquête antiterroriste se poursuit. Le gouvernement britannique affirme détenir de « fortes indications » d’une implication iranienne, que Téhéran dément. Les enquêteurs n’ont, à ce stade, établi aucune intrusion : tout s’est joué aux abords de l’emprise, le terrain militaire clos qui entoure la base.

Cette affaire encore trouble a donné à l’exercice français une actualité que ses organisateurs n’avaient pas prévue. « Par le passé, cet exercice était un peu un passage obligé, à l’instar d’un exercice incendie, mais désormais il n’y a plus besoin de convaincre personne de son utilité », constate le général de corps aérien Cyrille Duvivier. Il commande le Commandement territorial de l’armée de l’Air et de l’Espace (CTAAE), créé en 2023 à Mérignac pour faire fonctionner le réseau des bases aériennes et les préparer aux crises.

Les fusiliers commandos de l’armée de l’Air, les troupes chargées de défendre les bases, ont écrit le scénario. Ils ont d’abord diffusé sur les messageries internes de faux bulletins de renseignement : alertes cyber, menaces NRBC (nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques), signaux faibles d’ingérence étrangère. Puis le rythme s’est emballé. Des militaires habilités ont joué des attaques saturantes, assez nombreuses et simultanées pour déborder les défenses, où se mêlaient survols de drones, intrusions dans les enceintes, transmissions dégradées, menaces chimiques ou radiologiques simulées et opérations d’influence.

Ce scénario a un précédent récent. Dans la nuit du 4 août, à l’aéroport allemand de Leipzig-Halle, un drone chargé d’explosifs a été découvert dans une zone sécurisée, à proximité d’avions-cargos ukrainiens. Un robot a neutralisé son détonateur. Le lendemain, un second objet volant non identifié a légèrement endommagé un avion-cargo près de la plateforme, et le trafic de ce grand aéroport de fret européen a été suspendu.

Le 1er septembre, le gouvernement allemand a attribué l’opération à la Russie. Berlin invoque l’enquête policière, le mode opératoire, les composants de l’engin et des éléments de renseignement. Il y voit une opération hybride, une action hostile menée sans déclaration de guerre et sous le seuil d’un affrontement ouvert, destinée à saper le soutien européen à l’Ukraine. Moscou rejette l’accusation.

Pour les aviateurs européens, Leipzig a fait basculer une hypothèse dans le réel. Un drone armé a franchi les protections d’une plateforme aérienne, loin du front ukrainien, et a été retrouvé au milieu des avions. BASEX rejoue précisément cette combinaison du drone et de l’intrusion, en y ajoutant tout ce qui fait voler une base : ses réseaux, ses stocks, ses ateliers. « L’objectif était de stresser les bases dans toutes leurs dimensions, y compris dans les domaines technique et logistique », détaille le général Duvivier. Pendant cinq jours, jusqu’au 2 octobre, l’état-major a vérifié une seule chose : si ses plateformes pouvaient encore faire décoller des avions, les entretenir et transmettre des ordres une fois leurs enceintes, leurs flux et leurs transmissions attaqués.

Le drone, menace bon marché et difficile à punir

Le drone a concentré l’essentiel de l’attention. Depuis l’automne 2025, les signalements de survols d’emprises militaires et de sites liés à la défense se sont multipliés en France. Les militaires se gardent pourtant d’y voir d’office la main d’une puissance étrangère, y compris au-dessus des sites les plus sensibles. Les enquêteurs peinent à identifier les télépilotes, qui guident l’appareil à distance, et à distinguer l’imprudent du guetteur, ou du saboteur.

Ces incidents à répétition ont convaincu les armées qu’une base doit se protéger contre la reconnaissance, la saturation et la perturbation à bas coût, au même titre qu’une attaque classique. La chaîne de défense compte quatre maillons : détecter un appareil parfois minuscule, l’identifier, retrouver son opérateur, puis le neutraliser sans mettre en danger les personnes au sol.

Le droit en fragilise un. L’État peut déjà rendre inopérant un drone qui menace de façon imminente l’ordre public, la défense ou la sécurité nationale, ou qui s’apprête à survoler une zone interdite. Le Sénat relève toutefois, dans un rapport récent, qu’aucun texte n’interdit de manière générale le survol de l’ensemble des emprises militaires. Hors des zones aériennes réglementées, et faute d’atteinte caractérisée aux intérêts fondamentaux de la Nation, les poursuites contre le télépilote restent donc limitées. Une base peut abattre l’appareil ; elle peine à sanctionner celui qui l’a lancé, et donc à décourager le suivant.

L’économie de l’interception aggrave l’équation. Tirer un missile de défense aérienne sur un drone du commerce ou sur une munition rôdeuse (un drone qui tourne au-dessus d’une zone avant de plonger sur sa cible) ruinerait n’importe quelle armée sur la durée. Les états-majors empilent donc les couches de défense : radars et capteurs, brouillage des liaisons radio, canons, drones intercepteurs, moyens électromagnétiques et, à terme, armes à énergie dirigée, comme les lasers. L’actualisation de la loi de programmation militaire, le texte qui fixe le budget des armées sur plusieurs années, prévoit en 2026 1,6 milliard d’euros supplémentaires pour la défense aérienne élargie, la défense sol-air (les tirs depuis le sol contre les menaces aériennes) et la lutte antidrone. Il reste à transformer cette enveloppe en matériels livrés en nombre, capables de couvrir à la fois les forces déployées et les emprises du territoire.

L’armée de l’Air cherche aussi des parades moins chères. En juin, à Cazaux (Gironde), elle a tiré depuis des hélicoptères sur des cibles de type Shahed, du nom des drones d’attaque iraniens employés par la Russie en Ukraine. Le Fennec, un hélicoptère léger, emportait un canon de 20 mm ; le Caracal, un appareil de transport, une mitrailleuse lourde. Face à une menace rustique, les aviateurs ressortent des armes simples.

Sur les réseaux, la crainte d’une base aveugle

La menace suivante ne se voit pas dans le ciel. Dans le scénario de BASEX, les attaques informatiques visaient la logistique, les communications, la maintenance et la remontée d’informations vers le commandement. Les concepteurs de l’exercice recherchaient trois effets : ralentir les décisions, isoler une base, faire douter des données.

Cette crainte s’appuie sur des chiffres. En 2025, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), chargée de la cyberdéfense de l’État, a reçu 3 586 signalements d’événements de sécurité, dont 1 366 incidents. L’agence juge le niveau de menace élevé et observe que la frontière entre cybercriminalité et opérations d’origine étatique s’efface. Pour un état-major, cette confusion complique tout : une panne de messagerie peut relever d’un rançongiciel, un logiciel qui bloque des données contre rançon, comme d’une opération commandée par un État.

Le signal satellitaire offre une autre prise. L’Agence européenne de la sécurité aérienne a actualisé en juillet 2026 ses recommandations face au brouillage et au leurrage GPS, ces altérations des signaux de navigation qui aveuglent ou trompent les récepteurs, en particulier près des zones de tension. Or une force aérienne règle ses vols, ses frappes et ses horloges sur les données de positionnement, de navigation et de synchronisation que fournissent les satellites. Privée de ce signal, elle doit revenir à des procédures de secours et à des moyens de navigation alternatifs.

À Mérignac, l’état-major a présenté pendant l’exercice un nouvel outil numérique, développé avec le Commissariat au numérique de défense, le service du ministère des Armées chargé de ses systèmes informatiques. Projetée sur grand écran, une carte suit en temps réel les flux aériens et logistiques sur tout le territoire. Une partie de ces informations remontait encore récemment par téléphone et par messagerie. L’armée numérise donc sa coordination au moment même où elle s’entraîne à la voir coupée, et conserve ses moyens de secours pour les heures où l’écran restera noir.

Des réservistes aux portails des bases

Reste la menace la plus ancienne : franchir une clôture. Pendant BASEX, des militaires habilités ont joué des intrusions dans les enceintes, en même temps que les survols et les pannes. Contrer un drone exige des capteurs ; tenir un périmètre exige des hommes.

L’armée de l’Air a donc engagé dans l’exercice des réservistes et des volontaires du nouveau service national. Garde des enceintes, filtrage des accès, surveillance et soutien logistique figurent parmi les missions qui peuvent leur revenir. Ouvert aux Français de 18 à 25 ans, ce service volontaire et sélectif comprend un mois de formation militaire initiale, puis neuf mois en unité, exclusivement sur le territoire national. Les premières incorporations ont commencé en septembre. Le gouvernement attend environ 3 000 volontaires en 2026 et vise 10 000 par an à l’horizon 2030, de quoi épaissir les effectifs qui gardent les emprises, aux côtés des réservistes.

Le sabotage peut aussi viser l’atelier plutôt que l’avion. À quelques kilomètres de la base de Mérignac, la base aérienne 204 de Mérignac-Beauséjour conçoit et entretient les équipements au sol dont dépendent les avions : matériels de piste, groupes électriques de démarrage, systèmes de soutien, pièces produites par fabrication additive, l’impression 3D industrielle. Une bonne part de la disponibilité technique des forces passe par ses ateliers. Un Rafale, l’avion de combat de l’armée de l’Air, reste cloué au sol si le groupe électrique qui le démarre a brûlé.

Deux bases évacuées, une première

Ces avions, les aviateurs s’entraînent désormais à les éloigner de leurs bases. Pour la première fois, l’armée de l’Air et de l’Espace a évacué simultanément deux plateformes, Évreux et Mont-de-Marsan. Dans un conflit de haute intensité, entre armées de puissance comparable, une base dont les pistes, les réseaux, les stocks ou les hangars sont visés devient une cible fixe. Ses avions doivent pouvoir partir vite, être entretenus ailleurs et repartir en mission avec un soutien réduit.

Les militaires appellent cette manœuvre le « desserrement ». Sa doctrine porte un nom, FRA-ACE, pour France Agile Combat Employment, déclinaison française d’un concept développé au sein de l’OTAN : les appareils quittent leur base mère pour d’autres terrains militaires, voire civils, en n’emportant que le minimum de matériel et de personnel. L’armée de l’Air la rode depuis un an. En septembre 2025, des Mirage 2000D, ses avions d’attaque au sol, se sont posés sur l’aéroport civil de Metz-Nancy-Lorraine. Au printemps 2026, lors d’une précédente édition de BASEX, des A400M, ses avions de transport, ont rejoint Châteauroux, et des chasseurs Mirage 2000-5 Dole. Cet automne, des Rafale de Mont-de-Marsan ont été redéployés vers Pau-Uzein, et d’autres moyens orientés vers Orange.

Pendant ces mouvements, l’exercice a éprouvé tout ce qui suit les avions : carburant, munitions, transmissions, maintenance, service de santé et pompiers de l’air. Chaque terrain d’accueil doit pouvoir ravitailler, réparer et soigner sans les ressources de la base d’origine.

Plusieurs bases de combat conservent des abris durcis, des hangars bétonnés conçus pour résister aux bombes, bâtis pendant la guerre froide. Leur nombre ne suffit pas toujours à protéger tous les appareils stationnés sur une même plateforme. « Les menaces qui pèsent sur les bases ressemblent de plus en plus à ce qui se passait pendant la guerre froide », observe le général Laurent Charrier, adjoint du général Duvivier à la tête du CTAAE. Les aviateurs ont repris l’habitude de travailler dans des infrastructures durcies et dans un environnement dégradé. Faute d’abris pour tous, la protection passe désormais par le mouvement.

Leipzig, Fairford et les survols sans auteur

Disperser les avions protège la flotte ; encore faut-il savoir contre qui. « Si l’adversaire est fort, il peut réussir à rester sous le seuil de la conflictualité ouverte, sans que son action puisse lui être attribuée, mais pour autant il faut réagir », résume le général Duvivier. La guerre hybride additionne des actes qui, isolés, paraissent mineurs : un drone au-dessus d’une emprise, une panne informatique, une campagne de désinformation, un brouillage GPS, une intrusion, un incendie criminel.

Les études consacrées aux activités hybrides russes en Europe depuis l’invasion de l’Ukraine recensent de nombreux sabotages, actes d’espionnage et opérations de déstabilisation. Leurs auteurs signalent des degrés d’attribution très variables : la justice a établi certains faits, d’autres reposent sur des évaluations des services de renseignement, et beaucoup d’affaires restent sans auteur identifié.

Les trois dossiers qui ont pesé sur BASEX couvrent toute cette échelle. Après Leipzig, il a fallu près d’un mois à Berlin, du 4 août au 1er septembre, pour désigner Moscou. À Fairford, la piste iranienne avancée par Londres attend encore la conclusion de l’enquête. Au-dessus des emprises françaises, les militaires refusent d’attribuer d’office les survols de drones. Dans les trois cas, une base visée aurait dû réagir avant de connaître son agresseur.

L’exercice de Mérignac entraîne les aviateurs à cette situation : poursuivre la mission quand l’assaillant reste invisible, quand l’attribution tarde et quand rien n’indique encore si la crise relève de l’accident, de la malveillance ou d’une action conduite depuis l’étranger. Pendant cinq jours, d’Évreux à Mont-de-Marsan, leurs avions ont continué à décoller sous des attaques dont personne ne leur donnait l’origine.



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