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Fondée en 2024 et valorisée 1,4 milliard de dollars depuis janvier, la start-up française Harmattan AI entend placer son nouveau système de frappe entre le drone iranien Shahed, produit en masse, et le Tomahawk, missile américain à longue portée, rare et coûteux
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Harmattan AI, première licorne française de la défense
La signature s’est faite en vitrine. Mercredi 7 octobre, au Marrakech Air Show, le salon aéronautique du royaume, la filiale marocaine d’Harmattan AI et l’Administration de la Défense nationale ont paraphé une lettre d’intention, un engagement de principe qui précède un éventuel contrat. Elle porte sur l’acquisition, le développement et la production au Maroc d’IRIFI, un système de frappe dans la profondeur (contre des objectifs situés loin derrière les lignes adverses) dévoilé la veille, mardi 6 octobre. Vingt-quatre heures ont séparé la présentation publique de l’engin et l’engagement du premier pays décidé à le fabriquer.
Harmattan AI revendique pour IRIFI une portée pouvant atteindre 2 000 kilomètres et une navigation indépendante des signaux satellitaires, censée le rendre insensible au brouillage, ces émissions parasites qui aveuglent les récepteurs. L’industriel avance ces deux performances sans avoir fait état d’un seul essai. Il n’a mentionné ni vol complet, ni tir terminal, c’est-à-dire la frappe effective d’une cible, ni démonstration à la portée maximale annoncée.
Rabat veut aussi produire. Selon les éléments communiqués mercredi lors du salon, les briques technologiques critiques du système doivent être développées et fabriquées au Maroc, principalement par des équipes marocaines. Le royaume s’engage donc à accueillir le cœur technologique de l’arme.
L’ordre des événements compte. Harmattan AI a formalisé cet engagement industriel avant de rendre publics la charge militaire d’IRIFI (l’explosif qu’il emporte), son coût, son calendrier de mise en service ou le moindre résultat d’essai. Ni l’industriel ni l’Administration de la Défense nationale n’ont dit ce que la partie marocaine a pu observer avant de signer. Le partenaire s’est engagé sur une fiche de performances que le constructeur est, à ce jour, le seul à garantir.
Pour Harmattan AI, IRIFI marque un changement de catégorie. La jeune pousse s’était fait connaître avec des microdrones d’observation et de surveillance, des drones d’attaque et des intercepteurs de drones. Avec IRIFI, elle s’attaque au terrain des missiles de croisière, ces engins autoguidés qui volent à basse altitude sur de longues distances, jusqu’ici réservés aux arsenaux des grandes puissances.
Une lettre d’intention sans volume ni montant
Ce document de principe ne vaut pas commande ferme. Ni Harmattan AI ni l’Administration de la Défense nationale n’ont annoncé de volume, de montant, d’échéance de livraison, de site de production ou de calendrier de qualification, la validation officielle de l’arme par les forces qui l’emploieront.
La lettre prolonge un accord stratégique conclu en juin entre la start-up et les Forces armées royales (FAR). Cet accord prévoyait déjà l’installation de capacités industrielles dans le royaume, la création d’un centre de recherche consacré à l’intelligence artificielle de défense et des collaborations avec les universités et organismes de recherche marocains. La lettre du 7 octobre ajoute à ce cadre un produit nommé : IRIFI.
En parallèle, Harmattan AI a signé un accord d’investissement pour créer au Maroc une plateforme industrielle et technologique consacrée aux systèmes autonomes de défense. Sa capacité annuelle potentielle atteindrait 55 000 systèmes, toutes productions confondues. Faute d’objectif de production annoncé pour IRIFI, Rabat accueille une plateforme calibrée pour des dizaines de milliers d’appareils sans qu’Harmattan AI ait dit combien d’engins de frappe en sortiront. L’industriel n’a pas davantage précisé comment se répartiront, entre la France et le Maroc, les activités industrielles et la propriété intellectuelle du système.
Navigation sans GPS, précision revendiquée
Harmattan AI décrit un engin lancé depuis une architecture mobile conteneurisée, c’est-à-dire tiré depuis des conteneurs transportables, conçue pour un déploiement rapide, dispersé et à grande échelle. Le conteneur indique la doctrine visée : disperser les lanceurs pour échapper aux frappes adverses et tirer en nombre.
L’industriel met surtout en avant la résistance d’IRIFI au brouillage. Selon lui, le système se passe du GPS et, plus largement, des GNSS, les systèmes mondiaux de navigation par satellite. Il combinerait une navigation embarquée, des capteurs et des calculs effectués à bord pour réduire sa dépendance à une connexion continue. Son guidage terminal, assuré par des moyens visuels pendant la phase finale où l’engin fond sur sa cible, atteindrait une précision de l’ordre du mètre.
Cette promesse touche un point sensible. Les armées brouillent désormais les signaux satellitaires, ou les usurpent en émettant de faux signaux, pour détourner, désorienter ou neutraliser drones et munitions guidées. Harmattan AI assure qu’IRIFI poursuivrait sa mission même privé de liaisons de communication ou de navigation satellitaire fiable.
L’entreprise affirme aussi que le système volerait sous le seuil de détection des radars, sans rien dire de son profil de vol, de son altitude ou de sa signature électromagnétique, la trace qu’il laisse sur les capteurs adverses. Elle n’a publié ni dimensions, ni masse, ni mode de propulsion, ni vitesse, ni endurance. Elle n’a pas non plus précisé si IRIFI est récupérable ou s’il se détruit à l’impact, comme les drones d’attaque à sens unique, conçus pour s’écraser sur leur cible et employés en masse dans la guerre en Ukraine.
La capacité qu’Harmattan AI met le plus en avant répond ainsi au besoin le mieux documenté des conflits actuels. C’est aussi celle dont l’entreprise n’a fourni aucune preuve.
La décision humaine, avant le lancement
Une fois lancé, IRIFI vole et frappe sans pilote, et Harmattan AI insiste sur le cadre de cette autonomie. Selon l’entreprise, des autorités humaines confirment les cibles et les limites de la mission avant le départ ; IRIFI exécute ensuite seul sa navigation et son guidage terminal.
L’industriel décrit un commandant qui, aidé d’outils d’intelligence artificielle capables d’exploiter de grands volumes d’images satellitaires, préparerait et autoriserait plusieurs dizaines de frappes autonomes. Les engins accompliraient ensuite leur mission sans intervention humaine continue. Harmattan AI revendique donc une autonomie d’exécution, accordée après autorisation humaine.
Sa présentation laisse une question ouverte. IRIFI se contente-t-il de reconnaître, en fin de course, une cible désignée avant le départ, ou peut-il choisir lui-même un objet correspondant à un profil préétabli ? L’entreprise ne l’a pas précisé.
Paris a pris position sur ce point. La France affirme ne pas vouloir développer de systèmes capables de décider seuls de l’emploi de la force létale, et défend le maintien d’un contrôle humain suffisant dans la chaîne de décision. La validation préalable des cibles fournit un garde-fou. Harmattan AI n’a pourtant rien publié sur les trois éléments qui en mesureront la solidité : les fonctions exactes du guidage terminal, les règles de sélection des cibles et la possibilité d’interrompre une mission en vol.
Entre le Shahed et le Tomahawk
«Le drone Shahed est peu coûteux et facile à produire à grande échelle, mais il manque de précision et est facile à abattre. Les missiles Tomahawk et Storm Shadow sont des concentrés de technologie d’une grande résilience, mais ils sont onéreux et produits en quantités très limitées», explique Mouad M’Ghari, cofondateur d’Harmattan AI. «L’autonomie fondée sur l’IA permet désormais de combiner le meilleur des deux mondes, et c’est exactement ce que nous avons fait avec IRIFI.»
Les deux références choisies se situent aux extrémités de l’échelle. La Russie emploie sous plusieurs variantes le Shahed-136, drone d’attaque à sens unique d’origine iranienne conçu pour être produit en masse à un coût très inférieur à celui d’un missile de croisière. Les défenses aériennes ukrainiennes ont régulièrement montré sa vulnérabilité.
À l’autre bout, le Tomahawk américain et le Storm Shadow franco-britannique, baptisé SCALP-EG en France, appartiennent à une autre catégorie par leur charge militaire, leur propulsion, leur vitesse, leur prix et leur capacité de pénétration, l’aptitude à franchir les défenses adverses. Les armées les réservent aux frappes à distance contre des cibles fixes de grande valeur, y compris des infrastructures durcies, renforcées pour résister aux bombardements.
En retenant ces deux étalons, Harmattan AI fixe elle-même les critères du jugement : le coût, la précision, la résistance aux défenses. Or l’entreprise n’a publié de chiffre sur aucun de ces trois critères. Le «meilleur des deux mondes» promis par Mouad M’Ghari tient pour l’heure de l’ambition industrielle.
500 kilomètres pour Durandal
Cette ambition rejoint une priorité française. L’actualisation de la loi de programmation militaire, le texte qui fixe les crédits des armées sur plusieurs années, prévoit 1,2 milliard d’euros supplémentaires pour les feux dans la profondeur, en combinant missiles classiques et munitions susceptibles d’être produites en volume.
Le programme français le plus proche d’IRIFI, Durandal, est une munition téléopérée longue portée, un drone chargé d’explosif et guidé à distance jusqu’à sa cible. Le missilier européen MBDA et Aviation Design l’ont présenté à Eurosatory 2026, le salon de l’armement terrestre de Paris. Il affiche une portée de 500 kilomètres, une vitesse de croisière de 400 km/h, une charge militaire de 40 kilogrammes et la capacité d’opérer sans GNSS.
IRIFI promet de frapper quatre fois plus loin. Pour Durandal, le ministère des Armées a publié les données qu’Harmattan AI n’a pas rendues publiques pour son engin.
De 2 kilomètres à 2 000
Harmattan AI a deux ans d’existence. Fondée en 2024, la société a levé en janvier 2026 200 millions de dollars lors d’une série B, son deuxième grand tour de table, menée par Dassault Aviation, pour une valorisation de 1,4 milliard de dollars. Elle est présentée depuis comme la première licorne française de l’industrie de défense, le terme désignant une start-up valorisée plus d’un milliard de dollars. L’avionneur a ainsi resserré ses liens avec la jeune pousse, notamment autour de l’intégration de l’intelligence artificielle et de l’autonomie dans de futurs systèmes de combat aérien.
La Direction générale de l’armement (DGA), l’agence d’achat du ministère des Armées, a commandé à Harmattan AI, le 28 mai, 5 000 drones du combattant DELCO, de petits appareils portés par les fantassins, après la livraison en janvier d’un premier lot de 1 000. Ces 5 000 exemplaires doivent être livrés au plus tard début 2027. Le DELCO, aussi appelé Sonora, pèse 1,8 kilogramme, porte à un peu plus de deux kilomètres et vole quarante minutes. L’armée de Terre l’emploiera pour l’observation et la reconnaissance à courte portée.
Avec Dassault Aviation, Harmattan AI développe aussi NAMIB, une charge utile de guerre électronique, un équipement embarqué sur drone qui capte et localise les émissions adverses. Le 13 juillet, les deux industriels ont annoncé un engagement simulé entre un Rafale F4, version récente de l’avion de combat de Dassault, et un drone équipé de NAMIB. La charge a détecté, identifié et géolocalisé un radar à plusieurs dizaines de kilomètres, puis transmis ses coordonnées au Rafale, qui a simulé une passe de tir.


