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- 25 ans, 400 millions, zéro interview
Au printemps 2024, quelques ingénieurs assemblaient leurs premiers drones à la main au fond d’une cour du 2e arrondissement de Paris. L’armée française leur en commande aujourd’hui six mille, à livrer avant le début de 2027. Entre les deux, un bâtiment de 6 000 mètres carrés à Wissous, dans l’Essonne, dont aucun visiteur extérieur n’a jamais compté les appareils sortis des lignes. L’entreprise annonce 10 000 drones par mois.
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25 ans, 400 millions, zéro interview
Mouad M’Ghari est entré en août 2026 à la 339e place du classement des 500 plus grandes fortunes professionnelles de France. Il a 25 ans. Challenges, qui établit ce palmarès et en constitue la source primaire, évalue à 400 millions d’euros une fortune attribuée conjointement au président d’Harmattan AI et à son cofondateur Martin de Gourcuff, sans répartition entre les deux hommes. Ce montant ne correspond à aucune somme disponible : il chiffre la valeur théorique des parts qu’ils détiennent dans une société qu’ils n’ont pas vendue.
Plusieurs reprises du classement ont situé M’Ghari à la 128e place, pour un patrimoine personnel de 1,15 milliard d’euros.
Les 400 millions d’euros découlent de l’opération du 12 janvier 2026, quand des investisseurs ont apporté 200 millions de dollars à l’entreprise sur la base d’une valeur globale de 1,4 milliard de dollars. Ce seuil du milliard, atteint par une société non cotée en Bourse, lui vaut le qualificatif de licorne dans le vocabulaire du capital-risque. Vingt et un mois séparent l’immatriculation d’Harmattan AI de cette valorisation, la première du genre dans l’industrie française de l’armement.
M’Ghari accorde très peu d’entretiens personnels et maintient un flou volontaire sur sa vie privée comme sur l’état de sa fortune.
Savigny-le-Temple, l’X, le MIT, puis le silence
Né en février 2000 à Rabat, M’Ghari a grandi à Savigny-le-Temple, ville nouvelle de Seine-et-Marne située à une quarantaine de kilomètres de Paris. Il suit une classe préparatoire de mathématiques spéciales au lycée Louis-le-Grand et intègre l’École polytechnique en 2020. Un diplôme de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, en mathématiques et économie, complète ce cursus. Il le referme par un master en mathématiques financières et en apprentissage automatique au Massachusetts Institute of Technology, entre 2022 et 2023.
Deux stages courts précèdent la création de l’entreprise. À l’été 2023, il fait de la recherche quantitative chez G-Research, fonds d’investissement londonien qui recrute chaque année une part notable des diplômés français de ce profil. Il rejoint ensuite le cabinet de conseil parisien Attali Associates pour une mission de courte durée.
La Russie envahit l’Ukraine le 24 février 2022, quelques mois avant son départ pour Cambridge, dans le Massachusetts. Vingt-six mois plus tard, il immatricule une société de drones militaires. Aucune déclaration publique du fondateur ne documente ce basculement, dont le récit circule par ses investisseurs et ses proches.
Les diplômés de Polytechnique passés par le MIT rejoignent d’ordinaire, par dizaines chaque année, les salles de marché londoniennes et les cabinets de conseil parisiens. Celui-là vend des micro-drones à l’armée de Terre.
Six associés et un atelier de cour
M’Ghari et Martin de Gourcuff immatriculent Harmattan AI en avril 2024 à Paris. Quatre associés figurent au capital initial : Jean-Patrice Coste, Marc Grelet, Édouard Rosset et Jean-Christophe Charlaix. M’Ghari en prend la présidence.
Les fondateurs arrêtent d’emblée quatre lignes de produits. Des micro-drones d’observation, d’abord. Des intercepteurs, ensuite, chargés d’abattre en vol les drones adverses. Des équipements de guerre électronique, c’est-à-dire des systèmes qui perturbent les communications et les radars de l’ennemi. Et les logiciels qui relient l’ensemble à l’opérateur, désignés dans le jargon militaire par le sigle C2, pour commandement et contrôle. Tous ces appareils doivent poursuivre leur mission seuls, sans opérateur, lorsque la liaison radio est rompue ou brouillée. Sur le front ukrainien, les brouilleurs déployés par les deux camps coupent cette liaison en permanence et font tomber une majorité des drones engagés.
Le fonds berlinois Atlantic Labs mène le premier tour de financement, celui qui permet à une société sans produit ni client de payer ses premiers salaires, avec Better Angle. Aucun investisseur français n’y figure. Une rallonge d’environ 30 millions de dollars, soit 25,68 millions d’euros, suit peu après : l’américain FirstMark Capital, l’allemand W Ventures et Kima Ventures, le véhicule d’investissement de Xavier Niel, y participent.
Les premiers appareils sortent d’un atelier de fortune installé au fond de la cour d’un immeuble du 2e arrondissement de Paris.
Le marché que la DGA a passé en accéléré
La Direction générale de l’armement, qui achète l’ensemble des équipements des armées françaises, notifie à Harmattan AI un marché dit « drone du combattant » le 30 juin 2025. Mille micro-drones sont commandés, pour un coût unitaire de fabrication inférieur à 1 000 euros.
Quatorze mois seulement séparent l’immatriculation de la société de cette commande. La DGA a recouru à un processus d’expression de besoin simplifié, prévu par le Pacte drones aériens de défense, qui raccourcit des délais d’achat se comptant d’ordinaire en années sur les programmes d’armement. L’administration n’a publié ni le nom des sociétés concurrentes consultées, ni les critères qui ont départagé les offres.
L’armée de Terre désigne l’appareil DELCO ; Harmattan AI le commercialise sous le nom Sonora. Les livraisons commencent début 2026. Les unités l’emploient dans la foulée lors d’Orion 2026, exercice interarmées conduit de février à avril. Aucun retour d’expérience militaire sur ces appareils n’a été publié depuis.
Dassault Aviation, la Banque publique d’investissement et le fonds franco-émirati Future French Champions apportent 200 millions de dollars, soit 171,2 millions d’euros, le 12 janvier 2026. La valorisation de 1,4 milliard de dollars fait ce jour-là d’Harmattan AI la première licorne française de l’armement. Emmanuel Macron réagit sur X : l’opération est « une excellente nouvelle pour notre autonomie stratégique […] et pour notre économie », a écrit le président de la République. Le volet industriel de l’accord avec Dassault Aviation porte sur des fonctions d’intelligence artificielle embarquées, destinées au Rafale F5, la prochaine version de l’avion de combat français.
Cinq mois plus tard, le 28 mai 2026, la DGA notifie 5 000 drones DELCO supplémentaires. La flotte commandée atteint 6 000 unités, livrables au plus tard début 2027. Reuters et un communiqué du ministère des Armées daté du 23 juin 2026 rendent l’opération publique et la présentent comme l’une des plus importantes commandes de petits drones jamais passées par la France.
Le montant du marché n’a pas été divulgué. Le ministère des Armées a indiqué que le contrat ne serait pas rendu public. Seul le coût unitaire de fabrication de la première tranche, inférieur à 1 000 euros, a été communiqué. Ce prix de revient d’un drone dans l’atelier ne dit rien de la somme facturée à l’État une fois ajoutés le développement, les logiciels, la formation et le soutien. Cet écart, qui détermine à lui seul la rentabilité de l’entreprise, reste inconnu. Harmattan AI communique de son côté sur un « quintuplement des commandes en un an », progression comptée en appareils.
Des armes aux noms de déserts, décrites par leur vendeur
Les caractéristiques qui suivent proviennent toutes de documents publiés par Harmattan AI. Ni la DGA, ni un organisme d’essais, ni un client étranger n’a rendu publique la moindre évaluation contradictoire de ces matériels.
Le DELCO/Sonora pèse 1,8 kilogramme selon son constructeur. Il franchirait plus de 2 kilomètres, volerait 40 minutes et emporte des caméras capables de filmer de jour comme de nuit. À ce poids, un fantassin le transporte dans son paquetage.
Le Gobi vise les drones les plus légers, ceux que la classification de l’OTAN range dans les catégories 1 et 2, soit moins de 150 kilogrammes. L’entreprise lui prête 2,2 kilogrammes batteries incluses, une vitesse de croisière de 250 km/h, une pointe à 350 km/h et une destruction de sa cible par simple collision, sans explosif, en une minute environ. Un missile sol-air classique coûte plusieurs centaines de milliers d’euros pour abattre un appareil qui en vaut quelques milliers. Ces intercepteurs à 2 kilos répondent à ce déséquilibre.
Le Gobi Tempest s’attaque à des engins plus lourds. Son constructeur lui annonce une charge utile de 800 grammes, une portée de 12 kilomètres et un emploi par tous temps.
Kalahari, le logiciel de commandement, coordonne les deux intercepteurs et décide lequel part sur quelle cible. Sahara équipe les drones d’observation : ce radar produit des images au travers des nuages et de la fumée, là où une caméra ne voit rien.
Harmattan AI fait voler Namib pour la première fois le 13 juillet 2026, lors d’un essai mené avec un Rafale. Cet équipement de brouillage constitue la première réalisation rendue publique du rapprochement avec Dassault Aviation, six mois après la levée de janvier. L’entreprise n’a diffusé ni les résultats de cet essai, ni le protocole suivi.
Wissous, l’usine dont nul n’a vu la cadence
Harmattan AI occupe depuis février 2026 un bâtiment de 6 000 mètres carrés à Wissous, dans l’Essonne, à proximité immédiate de l’aéroport d’Orly. L’entreprise le qualifie d’« usine de référence » et affiche un objectif de capacité de 10 000 drones par mois.
Aucune cadence effectivement atteinte n’a été rendue publique. Ni la DGA ni le ministère des Armées n’ont communiqué de volume livré depuis le début de 2026. Aucune visite de presse n’a été organisée dans les lignes de production depuis l’installation.
La DGA attend 6 000 drones au plus tard début 2027. À 10 000 unités par mois, Harmattan AI livrerait la totalité du marché en moins de trois semaines. Soit la capacité annoncée reste théorique, soit les commandes en carnet ne justifient pas l’outil installé à Wissous.
Les fabricants de drones échouent le plus souvent au moment de passer à la série. Un prototype validé en démonstration et un appareil produit à cinq cents exemplaires par semaine ne mobilisent ni les mêmes fournisseurs ni les mêmes contrôles qualité.
Rabat, un accord-cadre sans chiffres
Harmattan AI signe le 17 juin 2026, en marge du salon Eurosatory, un partenariat stratégique avec les Forces armées royales marocaines. Ce rendez-vous de l’armement terrestre, organisé tous les deux ans en région parisienne, sert de cadre à une part importante des accords du secteur.
Le texte couvre une fabrication sur place, un centre de recherche en intelligence artificielle de défense et des partenariats avec des universités marocaines. Les deux parties visent le déploiement du couple Gobi/Kalahari pour la défense antiaérienne à très courte portée, désignée VSHORAD dans le vocabulaire de l’OTAN. Ce créneau couvre l’interception à quelques kilomètres, au plus près des unités et des sites à protéger, et concentre aujourd’hui la demande des armées confrontées aux drones bon marché.
La presse marocaine fait état, fin août 2026, du lancement à Rabat du recrutement d’un responsable d’industrialisation et de la constitution progressive d’une équipe d’ingénierie d’une cinquantaine de personnes. Aucune usine n’a été localisée. Aucun montant d’investissement n’a été officialisé.
« Les Russes produisent 7 millions de drones par an »
Le chef d’état-major de l’armée de Terre a donné l’échelle de comparaison lors de l’annonce de la commande de juin 2026 : « les Russes produisent 7 millions de drones par an, les Ukrainiens 10 millions par an », a-t-il déclaré. Les 6 000 appareils commandés à Harmattan AI représentent environ sept heures et demie de production russe. L’objectif de 10 000 unités mensuelles affiché à Wissous, s’il était atteint, en représenterait une demi-journée.
Les start-up françaises du drone militaire se sont multipliées depuis février 2022. Le Monde cite Alta Ares, installée en Charente-Maritime depuis 2025 et associée à un partenaire ukrainien. Challenges place pour sa part Harmattan AI face aux licornes étrangères du secteur, l’allemande Helsing et les américaines Anduril et Shield AI, dont aucune n’a davantage publié ses cadences de production.
Les experts du secteur insistent sur la faiblesse des commandes publiques françaises au regard des besoins affichés, ainsi que les difficultés de fabrication en série qui freinent la plupart des autres acteurs du marché. Harmattan AI a franchi le premier de ces deux obstacles en juin 2025, avec la notification de la DGA.


