Défilé dans un cimetière : la fashion week va trop loin

Pour présenter sa collection printemps-été 2027, le créateur Mossi Traoré a fait défiler ses mannequins au milieu des tombes du Père-Lachaise. Il dit avoir voulu célébrer la vie. En réalité, il a transformé un lieu de deuil en décor de défilé, au mépris des morts et de ceux qui les pleurent.

Le Père-Lachaise est un cimetière. Ce n’est ni une salle de spectacle, ni un musée à ciel ouvert, ni une toile de fond pour photographes de mode. Près de 10 000 cérémonies funéraires s’y déroulent chaque année. Chaque jour, des familles viennent y entretenir une tombe, déposer des fleurs, se recueillir. C’est pourtant là que Mossi Traoré a présenté sa nouvelle collection, début octobre, pendant la Paris Fashion Week, la semaine de la mode parisienne.

Ce choix est scandaleux, et aucune explication ne le rend acceptable.

Le créateur affirme considérer la mort comme « un ami ». Il dit avoir voulu rendre hommage à la vie qui peuple le cimetière : les promeneurs, les arbres, les renards, les oiseaux. Il invoque sa foi, s’appuie sur le livre du conservateur des lieux et a même fait enregistrer les cris des animaux pour la musique du défilé. On peut croire à la sincérité de ces intentions. Elles ne changent rien au fond du problème : on ne rend pas hommage à la vie en faisant d’un lieu de deuil une scène de spectacle. Être sincère ne donne aucun droit sur la mémoire des autres.

Le malaise est d’autant plus grand que les vêtements eux-mêmes sont inspirés des tombes. Mossi Traoré a étudié les sculptures, les ornements et l’usure de la pierre des sépultures, puis en a tiré des motifs, des couleurs et des formes. Or ces tombes n’appartiennent pas à tout le monde. Chacune a été achetée par une famille, pour un défunt qui avait un nom. Certaines sont encore visitées par des enfants et des petits-enfants. Leur a-t-on demandé leur avis ? Rien ne permet de l’affirmer. La tombe d’un proche a pu servir de modèle à une collection de mode sans que personne ne soit prévenu.

Les défenseurs du défilé rappelleront que d’autres l’ont fait avant lui. Le créateur belge Martin Margiela avait installé son défilé de 1993 aux abords du cimetière de Montmartre. La maison italienne Gucci a défilé en 2018 aux Alyscamps, à Arles. La marque américaine Rodarte a présenté une collection dans un cimetière new-yorkais. La comparaison ne tient pas. Les Alyscamps sont une nécropole romaine où l’on n’enterre plus personne depuis des siècles et qui sert de promenade depuis le XVIIIe siècle, comme l’avait lui-même rappelé le directeur artistique de Gucci pour justifier son choix. Au Père-Lachaise, on enterre encore. Les mannequins y défilent à quelques mètres de deuils récents.

La Ville de Paris, qui gère le cimetière, porte elle aussi une responsabilité. L’an dernier, selon WWD, le quotidien américain de référence de l’industrie de la mode, la mairie avait refusé au créateur l’autorisation de défiler au Père-Lachaise. Cette année, le défilé a eu lieu. Qu’est-ce qui a changé ? Aucune explication n’a été rendue publique. Le règlement des cimetières parisiens demande pourtant à chaque visiteur de respecter « ces lieux de mémoire et de recueillement ». Si la Ville a donné son accord, elle doit expliquer en quoi un défilé de mode respecte cette règle. Faute de réponse, elle laisse entendre que le recueillement des Parisiens peut céder la place à une opération de communication.

Ce choix n’a rien d’un hasard. Mossi Traoré cherche, saison après saison, des lieux toujours plus inattendus. En mars dernier, il avait présenté sa collection précédente à la cour d’appel de Paris, en mettant en scène son propre procès. Après le tribunal, le cimetière. Le créateur reconnaît d’ailleurs que sa marque n’a plus pour seul but de vendre des vêtements : elle doit, selon lui, servir à raconter des histoires. Pour qu’une histoire fasse parler, il faut un décor qui frappe les esprits. Celui-ci a été emprunté aux morts.

Son engagement social ne l’excuse pas. Il aggrave même sa responsabilité. Mossi Traoré a fondé une école, les Ateliers Alix, qui forme depuis plus de dix ans des jeunes aux métiers de la haute couture, avec le soutien de Chanel. Le Mucem, grand musée national installé à Marseille, lui consacre une exposition jusqu’au 16 novembre. Ce parcours lui donne une audience et une crédibilité. Un créateur qui défend une mode attentive aux autres devrait être le premier à comprendre qu’un cimetière n’appartient pas à ceux qui y passent quelques heures, mais à ceux qui y reviennent toute leur vie.

Mossi Traoré le répète : « Derrière la mort, il y a la vie. » Derrière ce défilé, il y a surtout une industrie prête à tout transformer en spectacle, jusqu’au silence des tombes. La mode a le droit de provoquer. Elle n’a pas le droit de tout s’approprier.



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