Propos racistes à la police municipale de Carcassonne : récit d’un scandale judiciaire et politique

Six heures d'enregistrement mettent en cause un policier municipal de Carcassonne, militant RN. Enquête ouverte, aucune sanction à ce jour.

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Une caméra-piéton est restée allumée toute une nuit, dans un véhicule où personne ne s’en est aperçu. Le chef d’équipe que l’on entend sur ces images a lui-même saisi la gendarmerie, le jour où il a compris qu’elles circulaient entre collègues. Sa plainte les a conduites jusqu’aux enquêteurs, puis jusqu’au parquet. Il a repris les patrouilles de nuit le 16 mars, quelques semaines après avoir assuré la protection de Jordan Bardella en campagne dans sa ville.

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Ce que l’on entend dans le véhicule de service

« J’en peux plus, en centre-ville, du bicot, du nègre, du nègre, du bicot, de l’Afghan… » La phrase a été prononcée par un chef d’équipe de la police municipale de Carcassonne, en service, à bord d’un véhicule de patrouille. Elle figure parmi les séquences publiées le mardi 8 septembre par Midi Libre.

Au fil de la nuit, ce quinquagénaire désigne des automobilistes comme des « bougnes », assimile des personnes africaines à des « singes » et se livre à des imitations caricaturales. Les mêmes formules reviennent à plusieurs reprises pendant les heures de service.

Le chef d’équipe lance ensuite à ses collègues : « Bruce Lee, ça a jamais été une gonzesse ». Il revendique devant eux une domination masculine qu’il qualifie d’attitude « à la Cro-Magnon », et ajoute que les femmes ne feront « jamais le même travail qu’un guerrier ». Ces phrases sont adressées à des agents avec lesquels il patrouille, dans un service municipal où l’égalité entre fonctionnaires est une obligation inscrite dans le statut.

D’autres passages relèvent d’un registre différent. L’agent y reprend la rumeur transphobe, infondée, qui vise Brigitte Macron et circule depuis 2021 dans les réseaux complotistes francophones. Il enchaîne sur des propos mettant en cause le fonctionnement des institutions et sur des considérations ouvertement hostiles à la démocratie. Un homme armé, chargé de la sécurité publique dans le chef-lieu du département de l’Aude, tient ces discours pendant son service.

Il n’est pas seul dans la voiture. D’autres agents de la police municipale de Carcassonne s’y trouvent ce soir-là, et l’enquête préliminaire ouverte depuis par le parquet vise « les fonctionnaires », au pluriel. Ce sont aussi des policiers municipaux qui ont fait circuler le fichier dans le service, des mois avant sa publication.

L’agent porte plainte, ses propres mots le rattrapent

Le 6 novembre 2025, la caméra-piéton individuelle d’un équipage de la police municipale reste allumée près de six heures d’affilée, lors d’une patrouille nocturne. Personne dans le véhicule ne le sait.

Ces petites caméras fixées sur l’uniforme, pérennisées par la loi du 25 mai 2021 pour une sécurité globale, obéissent à un régime strict. L’agent déclenche l’appareil manuellement, informe les personnes filmées, limite l’enregistrement au temps de l’intervention, puis verse les images sur un serveur où leur durée de conservation est encadrée. Une caméra qui tourne six heures pendant un service ne correspond à aucun de ces cas d’usage. Elle a enregistré des conversations entre collègues.

Le fichier a circulé en interne à la fin de l’année 2025. Des agents l’ont visionné, puis transmis.

Le chef d’équipe dépose alors plainte auprès de la gendarmerie pour « atteinte à la vie privée ». Sa démarche porte sur la diffusion des images. Elle oblige les enquêteurs à se procurer les vidéos, seule façon d’établir la matérialité de ce qu’il dénonce. Les séquences leur sont remises en janvier 2026. Les gendarmes les visionnent, et découvrent ce que dit le plaignant. Le parquet de Carcassonne est saisi et ouvre une enquête préliminaire sur les propos eux-mêmes.

Dix mois séparent la circulation interne des images de leur publication par Midi Libre. Ni la mairie ni le parquet n’ont indiqué publiquement qui détenait les fichiers pendant cet intervalle, qui recouvre l’intégralité de la campagne des municipales.

Le jour en uniforme, le soir au service d’ordre

L’homme apparaît dans le dossier sous les initiales C.R. Son identité complète n’a pas été publiée, aucune poursuite n’ayant été engagée à ce stade. Chef d’équipe de la police municipale, il est un ancien parachutiste du 3ᵉ régiment de parachutistes d’infanterie de marine, unité implantée à Carcassonne même.

Il exerce par ailleurs des fonctions bénévoles au service d’ordre du Rassemblement National, l’équipe de militants qui encadre les déplacements des dirigeants du parti et sécurise ses meetings.

Un agent public peut adhérer au parti de son choix. Le code général de la fonction publique lui impose en revanche d’exercer ses fonctions dans le respect du principe de neutralité et de s’abstenir de manifester ses opinions dans le cadre du service. Un fonctionnaire placé en congé de maladie doit, lui, consacrer son arrêt au rétablissement de son état de santé, et ses sorties sont encadrées par la réglementation.

Le 7 février, Jordan Bardella se déplace à la Cité de Carcassonne pour soutenir la candidature de Christophe Barthès aux municipales. C.R. aurait assuré la protection rapprochée du président du Rassemblement National.

Reprise de service au lendemain du premier tour

Fin 2025, le policier dépose plainte pour atteinte à la vie privée après avoir découvert que la vidéo circule dans les services. Le 12 janvier 2026, il est placé en arrêt maladie. Le 7 février, il encadre la sécurité du déplacement de Jordan Bardella. Le 16 mars, il reprend officiellement son service, au lendemain du premier tour des élections municipales. Le 22 mars, soir du second tour qui donne la victoire à la liste d’extrême droite conduite par Christophe Barthès, il se trouve au QG de campagne, où il semble de nouveau veiller à la sécurité des lieux.

Il réintègre ensuite les patrouilles de nuit, sous l’autorité du maire élu quatre semaines plus tôt.

Ses collègues travaillent depuis avec un homme dont ils ont, pour partie, visionné les propos. Plusieurs sources internes décrivent des tensions et un malaise persistant parmi les effectifs. Aucune organisation syndicale n’a pris position publiquement.

Le code général de la fonction publique autorise pourtant le maire, employeur des policiers municipaux, à suspendre un agent pendant quatre mois lorsqu’il fait l’objet de poursuites pénales ou d’une faute grave. Cette mise à l’écart provisoire ne constitue pas une sanction et n’oblige pas à attendre l’issue de la procédure judiciaire. Elle n’a été décidée ni par la municipalité sortante lorsque les images ont commencé à circuler, ni par la nouvelle équipe après l’ouverture de l’enquête.

Ce que le parquet peut poursuivre, et ce qui lui échappe

Les insultes racistes constituent le cœur de l’enquête préliminaire ouverte par le parquet de Carcassonne. Leur qualification dépendra d’une distinction que le lecteur ne soupçonne pas et qui change tout.

Tenue dans un cadre privé, une injure raciste est une simple contravention, punie de 1 500 euros d’amende et jugée par le tribunal de police. Jugée publique, la même injure relève de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, qui prévoit un an d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende. Une conversation entre collègues à bord d’un véhicule de service, captée à leur insu, se situe sur cette ligne de partage. Les faits datent du 6 novembre 2025, et la loi de 1881 impose d’engager les poursuites dans l’année qui suit.

Les propos complotistes et anti-démocratiques échappent, eux, à toute qualification pénale. Mettre en cause les institutions ou relayer une rumeur sur l’épouse d’un ancien président n’est pas une infraction. Ces déclarations relèvent de la seule autorité du maire de Carcassonne, au titre du devoir de réserve et de l’obligation de neutralité qui s’imposent à tout fonctionnaire.

La plainte initiale du policier pour atteinte à la vie privée n’a pas été retirée.

Le RN exclut, la mairie parle de vol

L’entourage de Jordan Bardella, sollicité après la publication des vidéos, a confirmé la suspension immédiate de l’agent de ses missions bénévoles au service d’ordre. Une procédure d’exclusion définitive du parti a été engagée dans le même mouvement. Sept mois plus tôt, ce même homme assurait la protection du président du RN à Carcassonne.

Invitée sur RMC, Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de la Lutte contre les discriminations, a condamné des « propos absolument inacceptables » de la part d’un dépositaire de l’autorité publique.

Christophe Barthès, élu maire le 22 mars, a réagi par un communiqué publié sur Facebook. Il y qualifie les déclarations d’« inacceptables » et annonce que des « procédures seront engagées et les sanctions seront à la hauteur de la gravité des faits ». La majorité municipale s’était d’abord refusée à tout commentaire.

Le communiqué affirme ensuite que la caméra-piéton a été « dérobée » et s’interroge sur les conditions dans lesquelles les images ont été récupérées puis diffusées. Aucune plainte pour vol n’a été rendue publique à ce jour. La mairie n’a pas indiqué à quelle date le matériel aurait disparu, ni si le vol supposé concernait l’appareil ou le fichier vidéo.

Une troisième autorité peut encore agir. Un policier municipal exerce ses fonctions grâce à une autorisation délivrée conjointement par le préfet et le procureur de la République, qui peuvent la lui retirer. La préfecture de l’Aude n’a pas communiqué sur ce point. Le ministère de l’Intérieur non plus.

Le Rassemblement National a écarté C.R. de ses rangs. La mairie de Carcassonne, dirigée par le même parti, n’a pour le moment prononcé aucune sanction disciplinaire ni administrative contre lui.



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