Lycées bloqués : la réforme Blanquer nourrit la colère des lycéens

Les lycéens mobilisés dénoncent des emplois du temps surchargés. Une désorganisation née de la suppression des séries S, ES et L par la réforme Blanquer.

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Le premier ministre, Sébastien Lecornu, a inscrit dans sa feuille de route une révision des emplois du temps des lycées, avec de premières améliorations prévues au retour des vacances de la Toussaint. Il vise ainsi le grief le plus concret des lycéens mobilisés, hérité de la réforme du lycée engagée en 2018 par Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’éducation nationale. Les élèves réclament d’abord des professeurs, et l’actuel ministre, Édouard Geffray, reconnaît que 7 % des heures de cours ne sont pas assurées, une pénurie que la réforme rend plus lourde à vivre. Des sections du SNES-FSU, principal syndicat des enseignants du second degré, exigent toujours le retrait de cette réforme.

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Le ministre de l’éducation nationale a annoncé dimanche que 400 à 500 lycées fermeraient en totalité ou en partie, faute de conditions de sécurité suffisantes, à la veille de l’« acte III », la troisième journée nationale d’action des lycéens. Le mouvement s’est pourtant noué, trois semaines plus tôt, autour d’un sujet sans rapport avec l’ordre public : l’emploi du temps.

Des emplois du temps incompréhensibles

Le 15 septembre, aux lycées Queneau de Villeneuve-d’Ascq (Nord) et Victor-Hugo de Caen (Calvados), les élèves se sont mobilisés d’abord contre des emplois du temps surchargés, selon le récit qu’en fait la RTBF, la radio-télévision publique belge. Ce grief a suivi le mouvement à mesure qu’il gagnait d’autres établissements. Dans les cortèges, les lycéens décrivent des heures creuses en série, des pauses déjeuner écourtées, des journées qui ne finissent plus. « Ce qui nous pèse, ce sont les emplois du temps. C’est le 8h-18h », résume un lycéen interrogé par franceinfo.

Ces journées se sont allongées à volume constant. Depuis dix ans, les lycéens suivent entre 26 et 27 heures de cours par semaine, selon franceinfo. Un lycéen présent de 8 heures à 18 heures cinq jours par semaine passerait cinquante heures dans son établissement pour ces 26 ou 27 heures de cours : la différence se loge dans les heures creuses. Leur nombre tient à la façon dont les cours sont répartis, et cette répartition a changé en 2018.

Jean-Michel Blanquer a supprimé cette année-là les séries S, ES et L, les filières scientifique, économique et sociale, et littéraire de l’ancien lycée général. À leur place, l’élève retient en première trois enseignements de spécialité, des matières approfondies qu’il suit en plus du tronc commun obligatoire pour tous ; en terminale, il n’en garde que deux. Le ministre promettait des parcours sur mesure, avec des associations que les séries interdisaient : sciences économiques et sociales avec histoire-géographie, langues avec disciplines scientifiques, humanités avec mathématiques.

Le sur-mesure a désorganisé la semaine. Du temps des séries, les élèves d’une terminale S suivaient pour l’essentiel les mêmes cours, aux mêmes heures, dans la même salle. Depuis la réforme, chaque lycéen reste rattaché à une classe administrative, celle de l’appel et des cours communs, mais il rejoint pour ses spécialités des groupes qui mêlent des élèves venus de plusieurs classes. Les proviseurs doivent faire tenir dans une même grille les combinaisons choisies par des centaines d’élèves, les enseignements communs, les langues, les options, les salles disponibles et les heures dues par chaque professeur. Supprimer une heure creuse pour un groupe peut en créer une pour d’autres élèves.

Le sociologue de l’éducation François Dubet résume ce mécanisme sur franceinfo : avec des bacs individualisés, construire des emplois du temps concentrés et homogènes est devenu très compliqué. Le volume de cours n’a pas bougé, les combinaisons se sont multipliées, et chaque combinaison de plus ajoute une contrainte à la grille. Les heures creuses dénoncées à Caen et à Villeneuve-d’Ascq mesurent ce coût d’organisation.

Les syndicats enseignants tirent la même conclusion et nomment le responsable. La section des Hauts-de-Seine du SNES-FSU rapporte que les lycéens dénoncent des emplois du temps dégradés par la réforme du bac Blanquer, et dit partager pleinement leur analyse. SUD éducation réclame une réorganisation des emplois du temps « rendus inhumains par la réforme Blanquer ».

Les lycéens, eux, demandent un remède avant de désigner une cause. Ils sont tous d’accord pour « réduire massivement les emplois du temps », a fait valoir Marius Mesnil, co-secrétaire général de l’Union syndicale lycéenne (USL), principale organisation lycéenne, le 3 octobre sur franceinfo. Ce remède passe par la grille horaire, que la réforme a dessinée.

Spécialités et notes sous l’œil de Parcoursup

L’USL dénonce aussi, dans son appel à la mobilisation du 29 septembre, le « stress engendré par Parcoursup ». Parcoursup, la plateforme d’admission dans l’enseignement supérieur, a été créée en 2018 par la loi relative à l’orientation et à la réussite des étudiants, portée par la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal. Jean-Michel Blanquer a conçu la réforme du lycée la même année, en l’articulant à la plateforme.

Les deux textes ont avancé l’heure du choix. Dès la seconde, à 15 ans, l’élève doit anticiper les attendus des formations du supérieur (les compétences et les parcours que chacune affiche sur Parcoursup), repérer les spécialités jugées cohérentes avec un projet qu’il n’a souvent pas encore, et vérifier que son lycée les enseigne. À la fin de la première, il en abandonne une. Le ministère a d’abord placé les épreuves de spécialité en mars, pour qu’elles comptent dans les dossiers, puis les a repoussées en juin à partir du bac 2024. Les formations jugent donc sur les bulletins et sur l’intitulé des spécialités suivies, si bien que le choix fait en seconde entre dans le dossier.

Le ministère a alourdi ce choix sans garantir l’accompagnement pour le faire. Les 54 heures annuelles d’orientation prévues en première et en terminale sont fixées « à titre indicatif », et la Cour des comptes, juridiction chargée de contrôler l’usage de l’argent public, a relevé en 2025 qu’elles ne bénéficient d’aucun moyen fléché, ni crédit ni poste réservé. La Défenseure des droits, autorité indépendante chargée notamment de la lutte contre les discriminations, décrit un système d’orientation « peu lisible, morcelé et inégalitaire », où, à résultats scolaires comparables, les décisions varient selon l’origine sociale. Les familles qui connaissent l’enseignement supérieur comblent cet écart quand elles le peuvent.

Les bulletins lus par Parcoursup portent aussi les notes de l’année, que la réforme a chargées d’un poids nouveau. Jean-Michel Blanquer a confié au contrôle continu, les notes obtenues en cours d’année, 40 % de la note finale du baccalauréat. Une même note sert depuis à apprendre, compte pour le diplôme et figure dans le dossier d’admission. Le ministère a renforcé à la rentrée 2025 le « projet d’évaluation », le document où chaque lycée explicite ses règles de notation : certaines évaluations peuvent y recevoir un coefficient zéro, et servir à apprendre sans compter pour le bac. En créant ce coefficient zéro, le ministère a confirmé que les deux usages de la note s’étaient confondus.

Les enseignants reprennent ce grief à leur compte. Dans un texte de soutien aux lycéens mobilisés, publié le 1er octobre, la section de Clermont-Ferrand du SNES-FSU dénonce l’« évaluationnite venue de la réforme du lycée Blanquer ». Elle exige toujours le retrait de la réforme, l’abrogation du grand oral (l’épreuve orale finale créée par la réforme) et le retour d’épreuves anonymes et nationales, passées en fin de cursus. Les anciennes séries étaient elles-mêmes hiérarchisées et socialement marquées ; la réforme a multiplié les combinaisons à déchiffrer et les notes qui comptent.

Pénurie de professeurs, grilles trouées

Ces griefs passent après une revendication plus massive. Dans un communiqué publié sur Instagram, l’USL résume son combat : des professeurs remplacés, davantage de moyens, des conditions d’apprentissage décentes. Son président, Ryad Rani, cite les élèves privés de professeur de français pendant plusieurs mois l’année du bac de français. Édouard Geffray a lui-même confirmé sur RTL que 7 % des heures de cours ne sont pas assurées.

La réforme rend cette pénurie plus lourde à vivre. Un professeur absent et non remplacé laisse une heure vide dans une grille déjà trouée par les groupes de spécialité, si bien que l’élève cumule l’heure creuse née d’une combinaison et l’heure perdue d’un cours annulé. Le lycéen du « 8h-18h » paie les deux.

La dispersion des élèves aggrave l’effet. L’Association des professeurs de sciences économiques et sociales (APSES) a fait de la « disparition progressive du groupe-classe », la classe comme collectif stable suivant les mêmes cours, l’un de ses principaux griefs lors de son colloque de mars 2026. L’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGÉSR), le corps chargé d’évaluer les politiques éducatives pour le ministère, appelait dès 2023 à restaurer le travail collectif dans les lycées. Quand un professeur de spécialité manque, les élèves de son groupe, venus de plusieurs classes, se dispersent chacun vers une heure creuse de plus.

Mathématiques, la correction du ministère

L’État a déjà dû revenir sur l’un des choix de 2018. La réforme a retiré les mathématiques du tronc commun de première et de terminale générales pour en faire une spécialité, abandonnable à la fin de la première. En 2025, 33,7 % des filles de terminale générale la suivaient, contre 58,8 % des garçons.

Le ministère a corrigé le tir en deux temps. Il a réintroduit un enseignement de mathématiques pour une partie des élèves de première, puis créé une épreuve anticipée de mathématiques, passée un an avant le reste du bac, pour la première fois en juin 2026. Ces deux mesures reviennent sur une décision de Jean-Michel Blanquer, huit ans après qu’il l’a prise.

À Matignon, la promesse d’après-Toussaint

Les emplois du temps sont le premier chantier sur lequel le gouvernement s’engage. Édouard Geffray a reçu les organisations lycéennes le 2 octobre ; Marius Mesnil a regretté le lendemain sur franceinfo qu’il ne leur ait annoncé aucune mesure concrète. Sébastien Lecornu a depuis inscrit dans sa feuille de route une révision des emplois du temps, avec de premières améliorations prévues au retour de la Toussaint.

Le mouvement a pris de l’ampleur entre-temps. Le 1er octobre, l’Agence France-Presse recensait 340 actions devant des lycées, selon des remontées policières, et les trois principales organisations étudiantes, la Fage, l’Union étudiante et l’Unef, ont appelé à manifester et à bloquer à leur tour. En Île-de-France, la présidente (LR) de la région, Valérie Pécresse, a annoncé la fermeture ce lundi de plus de 160 des 468 lycées publics.

L’USL appelle à rejoindre mardi 6 octobre l’acte III, une journée de manifestation nationale à laquelle se joignent la CGT et Solidaires. Le SNES-FSU et ses deux syndicats voisins de la FSU, le SNUEP-FSU pour l’enseignement professionnel et le SNEP-FSU pour l’éducation physique, appellent les personnels à la grève ce jour-là, en soutien aux revendications des lycéens.



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