Comment le Service Action de la DGSE recrute ses agents et mène ses opérations clandestines

Le Service Action conduit les opérations clandestines de la DGSE. Ses missions, son recrutement militaire et ses rares opérations reconnues.

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En 1985, des agents de la DGSE, le service de renseignement extérieur français, coulaient le Rainbow Warrior dans le port d’Auckland et tuaient le photographe Fernando Pereira. Quatre décennies plus tard, le Service Action, bras clandestin de la DGSE, reste surtout connu par les opérations qui ont mal tourné. Ses opérateurs sont des militaires volontaires, sélectionnés puis formés pendant dix-huit mois à agir sans que la France puisse être désignée. Des sénateurs en dénombraient plus de 700 en 2014, dernier ordre de grandeur rendu public.

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Pour 2026, l’État a fixé le plafond d’emplois de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) à 6 453 équivalents temps plein travaillés. Ce plafond est le nombre maximal de postes que le budget autorise, exprimé dans une unité qui compte chaque agent au prorata de son temps de travail. Les documents budgétaires précisent qu’il est calculé hors Service Action. La composante la plus secrète du renseignement extérieur français échappe ainsi au seul décompte public des effectifs du service.

La DGSE dépend du ministre des armées. Elle agit hors du territoire national, au profit des autorités gouvernementales. En son sein, le Service Action (SA) concentre la capacité d’action clandestine. Depuis la réorganisation engagée en 2022, ses moyens relèvent de la Direction de la recherche et des opérations (DRO), qui a succédé à l’ancienne Direction des opérations. L’organigramme public de la DGSE ne fait pas apparaître le SA comme une direction autonome. Son organisation interne relève du secret de la défense nationale, la classification qui interdit, sous peine de poursuites pénales, toute divulgation des informations protégées.

Son existence est pourtant documentée. Des rapports parlementaires l’ont décrite et des responsables militaires l’ont évoquée lors d’auditions. En 2023, l’armée de terre a même consacré une publication officielle au Centre parachutiste d’instruction spécialisée (CPIS) de Perpignan, l’une de ses unités. Ces sources dessinent les contours d’un outil défini par une règle, la non-attribution : une opération du SA doit pouvoir se dérouler sans que l’on puisse l’imputer à la France.

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Cette règle le sépare des forces spéciales. Le Commandement des opérations spéciales (COS), qui dirige les forces spéciales des armées, regroupe les commandos marine, le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine, les commandos parachutistes de l’air et des unités spécialisées de l’armée de terre. Ces unités libèrent des otages, mènent des reconnaissances, frappent des cibles, assistent des armées partenaires ou évacuent des ressortissants. Le secret entoure souvent leur préparation et leur déroulement. Une fois l’opération achevée, le gouvernement garde le choix de la reconnaître, de la revendiquer ou de ne pas la commenter. Dans tous les cas, l’action reste attribuable à la France.

Le Service Action travaille à rendre cette attribution impossible, ou au moins difficile. Ses agents opèrent sous couverture, c’est-à-dire derrière une identité et une activité fictives qui justifient leur présence sur place. Ils emploient des identités d’emprunt, utilisent des moyens que rien ne rattache à un État et passent par des partenaires indirects. Le commanditaire de l’opération doit rester introuvable, même lorsque l’opération elle-même devient visible.

Les savoir-faire des deux structures se recoupent pourtant largement. Un opérateur du SA apprend le parachutisme, la survie et le combat spécialisé, comme un commando du COS. Ce qui les distingue tient donc à une seule question, celle de la signature qu’une opération laisse derrière elle.

Ce mode d’action ne place pas le service hors du droit. Les agents du SA interviennent sur ordre des autorités légitimes, selon des règles que protège le secret de la défense nationale. La clandestinité désigne la manière de conduire une opération et d’en masquer l’origine ; la décision de la lancer appartient aux autorités compétentes.

Du renseignement à l’élimination ciblée

L’État ne publie aucune liste des missions du Service Action. Les rapports parlementaires, les communications militaires et les enquêtes journalistiques en dessinent toutefois plusieurs familles.

La première touche au renseignement. Là où les canaux diplomatiques, les moyens militaires classiques et l’interception technique échouent, les opérateurs du SA vont chercher l’information sur place. Ils repèrent des itinéraires, nouent le contact avec un partenaire local, préparent une action future ou organisent la sortie d’une source menacée.

Cette sortie relève de l’exfiltration, deuxième famille de missions. Elle peut concerner une source française ou étrangère, un ressortissant exposé, un agent dont la couverture a été percée, ou une personnalité dont le maintien sur place ferait courir un risque politique ou sécuritaire majeur. Dans tous ces cas, l’opération doit soustraire une personne à un pays sans que ce pays puisse accuser Paris.

La troisième famille relève de la coercition. Dans sa publication de 2023 consacrée au CPIS, l’armée de terre mentionne des activités de guérilla, de renseignement, de cyberattaques et de campagnes de désinformation. Elle décrit ainsi un éventail de capacités associées à l’action clandestine, sans attribuer au Service Action la moindre opération précise. Le cas est singulier : une institution militaire a rendu publique la liste de ce que son unité sait faire, tout en conservant le silence sur ce qu’elle a fait.

Le sabotage appartient aux capacités historiquement associées au SA. Son exemple le plus célèbre a d’ailleurs fini par être reconnu par l’État.

Reste le registre le plus lourd. Des enquêtes journalistiques et des témoignages d’anciens responsables associent régulièrement les services français à des éliminations ciblées, désignées dans le jargon comme des « opérations homo », pour homicide. La DGSE n’a jamais publié de doctrine en la matière. Le mot « neutralisation », souvent employé, couvre d’ailleurs aussi la capture d’une cible, l’entrave à ses activités ou toute autre mise hors d’état de nuire qui n’entraîne pas sa mort.

Auckland, Somalie, Libye : trois secrets éventés

Ce sabotage reconnu remonte à 1985. Des agents de la DGSE coulent le Rainbow Warrior, navire de l’organisation écologiste Greenpeace, amarré dans le port d’Auckland, en Nouvelle-Zélande. Fernando Pereira, photographe de l’organisation, meurt à bord. L’opération visait à empêcher Greenpeace de perturber les essais nucléaires français à Mururoa, l’atoll de Polynésie française où la France testait alors ses armes.

La police néo-zélandaise arrête deux agents français, et l’enquête de la justice locale remonte la piste. Le gouvernement français nie d’abord toute implication, puis reconnaît la responsabilité de ses agents. Charles Hernu, ministre de la défense, démissionne. L’amiral Pierre Lacoste, directeur général de la DGSE, est remplacé. L’opération, conçue pour rester anonyme, a donc fini par coûter son poste à un ministre et à un chef de service.

Près de trente ans plus tard, en janvier 2013, une autre opération bascule dans l’espace public. Denis Allex, agent de la DGSE, est retenu en otage en Somalie depuis 2009. La tentative de libération échoue : deux militaires français sont tués pendant l’assaut, puis les ravisseurs annoncent la mort de l’otage. Les autorités françaises reconnaissent l’opération après son échec.

En juillet 2016, trois sous-officiers français meurent en Libye dans l’accident de leur hélicoptère. François Hollande, alors président de la République, reconnaît que la France conduit dans ce pays des opérations de renseignement à haut risque.

Les trois affaires ont été révélées par trois voies distinctes. À Auckland, une arrestation et une enquête judiciaire étrangère ont percé le secret. En Somalie, le combat, les pertes et la communication des ravisseurs l’ont rompu. En Libye, un accident l’a levé. Aucune de ces révélations ne procède d’une décision de communiquer prise à Paris.

Le public ne connaît donc des opérations du Service Action que celles qui ont déraillé : une arrestation d’agents, la mort d’un otage, un appareil perdu. Seuls ces échecs et ces accidents ont obligé l’État à parler.

Dix-huit mois de formation au CPIS de Perpignan

Aucun concours public n’ouvre le métier d’opérateur. Un militaire peut pourtant se porter candidat. L’armée de terre l’a écrit en 2023 à propos du CPIS de Perpignan : les volontaires se font connaître par l’intermédiaire de leur unité. Chaque année, un message de prospection circule dans les forces. Le recrutement combine ainsi la démarche individuelle du candidat et la détection, par l’institution, des profils qui l’intéressent.

Ce vivier vient de l’armée de terre, sans se limiter aux régiments parachutistes, aux commandos ou aux forces spéciales. Les sources officielles ne fixent aucune liste fermée d’unités d’origine. Elles mettent en avant l’expérience opérationnelle, les compétences individuelles et l’aptitude à supporter les contraintes de la clandestinité.

La sélection commence par une enquête de sécurité, qui vérifie le passé, les fréquentations et les vulnérabilités du candidat comme de son entourage. Suivent des entretiens psychotechniques, qui évaluent la personnalité et les aptitudes, des évaluations de mémoire et des mises en situation sur le terrain. Les recruteurs y mesurent la fiabilité, l’autonomie, la capacité d’adaptation et la faculté d’agir seul dans un environnement isolé et incertain.

La liste des qualités recherchées éclaire la nature du métier. L’armée de terre cite la rusticité, terme militaire qui désigne l’endurance aux conditions de vie difficiles, mais aussi l’empathie, la stabilité émotionnelle, la sûreté de jugement, l’honnêteté intellectuelle et la capacité à se fondre dans un environnement local. La discrétion et l’absence de recherche de reconnaissance personnelle complètent le portrait.

Ces critères traduisent en profil humain la règle de non-attribution. Un opérateur qui doit vivre sous une identité d’emprunt, au milieu d’une population étrangère, a besoin d’empathie et de stabilité avant d’avoir besoin de force. Un militaire qui accepte de ne jamais voir ses actions reconnues doit renoncer d’avance à toute gloire. L’armée cherche des soldats capables de disparaître dans un paysage.

Les candidats retenus entrent ensuite en formation pour dix-huit mois, selon la présentation de l’armée de terre en 2023. Le cursus alterne apprentissage technique, mises en situation au plus près du réel et synthèse finale. Les stagiaires y apprennent à préparer une mission, à survivre en milieu hostile, à sauter en parachute, à combattre et à travailler sous couverture.

Les civils, hors du vivier opérationnel

Ces stagiaires sont des militaires, comme la quasi-totalité du service. Les travaux parlementaires disponibles décrivent les membres du Service Action comme étant « quasiment tous » des militaires de carrière. La formule laisse une marge. Comme dans tout service de renseignement, des personnels chargés de la préparation, du soutien, de la logistique, de l’administration ou de l’analyse contribuent aux opérations sans partir eux-mêmes sur le terrain.

Pour ces fonctions, la DGSE recrute des civils par concours, par contrat ou par détachement. Elle cherche des spécialistes du renseignement, de la cybersécurité, des langues, de l’ingénierie, de l’informatique ou de la maintenance. Un candidat civil retenu ne choisit pas pour autant son affectation, et la DGSE ne publie aucune procédure qui mène un civil au poste d’opérateur du SA. L’accès au terrain clandestin passe par l’uniforme.

Cercottes, Perpignan, Quélern

Cet uniforme se forge sur plusieurs sites. Le plus anciennement associé au Service Action se trouve à Cercottes, dans le Loiret, près d’Orléans. Le Centre parachutiste d’entraînement spécialisé y est installé, et son rattachement au SA a été évoqué publiquement devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale.

Perpignan abrite le CPIS, héritier du 11e régiment parachutiste de choc. L’armée de terre le présente explicitement comme une unité du Service Action. Ses stagiaires s’y préparent à mener des actions clandestines dans le désert, la jungle, la montagne, en ville ou dans des zones de crise, soit à peu près tous les terrains où la France peut avoir intérêt à intervenir sans être vue.

Le Centre parachutiste d’entraînement aux opérations maritimes (CPEOM) occupe le site de Quélern, dans le Finistère, et porte les capacités maritimes du service. Les sources publiques mentionnent en outre une composante aérienne, dotée d’avions de transport tactique, conçus pour se poser sur des pistes sommaires, et d’hélicoptères. S’y ajoute l’Alizé, un bâtiment de soutien à la plongée qui sert de base flottante aux plongeurs.

De ces implantations, l’armée de terre n’a présenté officiellement qu’une seule comme appartenant au SA : Perpignan. C’est aussi la seule dont elle a détaillé le recrutement et la formation. La part de l’outil rendue publique coïncide avec celle qui doit attirer des candidats. Pour le reste, la DGSE ne détaille ni ses emprises, ni ses moyens aériens et maritimes, ni l’organisation de ses unités.

700 membres, un chiffre vieux de douze ans

Le nombre d’hommes qui servent dans ces unités n’est pas davantage publié. Les articles et les ouvrages consacrés au Service Action citent volontiers le chiffre de plusieurs centaines d’agents. Cet ordre de grandeur remonte aux rapports parlementaires des années 2010. En 2014, les auteurs d’un rapport du Sénat évoquaient plus de 700 membres pour le seul SA ; une autre source parlementaire de la même période avançait près de 800 personnels. Ces données décrivent le service d’il y a douze ans, et la DGSE n’en a publié aucune mise à jour.

Les budgets successifs retracent en revanche la croissance du reste de la DGSE, hors SA. Le plafond d’emplois est passé de 5 987 équivalents temps plein travaillés en 2024 à 6 123 en 2025, puis à 6 453 en 2026. Aucune règle de proportion ne relie cette hausse aux effectifs du service clandestin, et toute estimation tirée de ces chiffres serait sans fondement. En deux ans, la DGSE a vu son plafond d’emplois progresser de 7,8 %, une hausse calculée sans un seul militaire du Service Action.



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