FAMAS, la souveraineté perdue d’un fusil français

FAMAS, arme emblématique, finit en Ukraine tandis que la France achète son successeur à l’étranger. Histoire d’une souveraineté abandonnée.

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Quarante ans de service, deux guerres majeures, un concepteur qui n’a reçu qu’une prime. Le FAMAS, fusil d’assaut au profil de clairon, n’a pas été vaincu sur un champ de bataille : il a été supprimé par une décision comptable prise dans un ministère en 2001. Ce que révèle son agonie n’est pas l’histoire d’une arme devenue obsolète, c’est celle d’un pays qui a choisi, sans presque s’en apercevoir, de ne plus savoir fabriquer les instruments de sa propre défense. Aujourd’hui, la gendarmerie démonte ses propres fusils pour en réparer d’autres, et le RAID commande son successeur sans exiger qu’il soit français.

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Cinq cents fusils cherchent un fabricant

Dans les locaux du ministère de l’Intérieur, un appel d’offres attend ses candidats. Le document, publié le 31 décembre 2025, porte sur 500 fusils d’assaut calibre 5,56 mm OTAN destinés au RAID et à la Brigade de Recherche et d’Intervention de la Préfecture de Police de Paris. L’accord-cadre court sur quarante-huit mois, pour un plafond de 4,6 millions d’euros. Le cahier des charges ne comporte aucune clause d’origine nationale.

Ce détail administratif, noyé dans les publications de fin d’année, n’a fait l’objet d’aucune communication officielle. Ces unités d’élite, présentes sur les scènes des attentats de 2015, filmées lors des opérations Sentinelle dans les gares et aéroports, commandent leurs futures armes sur le marché ouvert, comme n’importe quel acheteur. La date de clôture des offres était fixée au 5 mai 2026.

La Gendarmerie nationale se trouve dans une situation différente, mais symétrique. Au soir du 31 décembre 2025, ses 110 millions d’euros de remplacement n’étaient toujours pas budgétés. Le 18 décembre 2025, le sénateur Philippe Paul (Finistère, LR) avait déposé une question formelle au ministère de l’Intérieur pour signaler que les FAMAS de la gendarmerie « ne seront plus soutenus par l’armée de Terre à compter de 2026 ». La réponse n’était pas encore parvenue.

En quelques jours, deux institutions héritières du même fusil avaient acté, par des voies administratives distinctes, qu’elles ne savaient plus comment le remplacer ni combien cela coûterait. L’un des deux aura bientôt un successeur étranger. L’autre cannibalise ses pièces.

La gendarmerie cannibalise ses propres fusils

Le 29 octobre 2025, le général d’armée Hubert Bonneau, directeur général de la gendarmerie nationale, est auditionné au Sénat dans le cadre de l’examen du projet de loi de finances pour 2026. Il décrit ses FAMAS comme des équipements « à bout de souffle » et précise que l’armée de Terre cessera d’en assurer le soutien technique « au-delà de 2026 ». Quarante ans de service. Aucun successeur prévu.

La conséquence pratique a un nom précis dans le jargon militaire : la cannibalisation. Faute de pièces détachées disponibles et d’un industriel capable de les produire, les unités démontent les fusils hors d’usage pour en réparer d’autres. Le parc opérationnel, le nombre total de fusils en état de tirer, se réduit mécaniquement. Il ne s’agit pas d’un dysfonctionnement : c’est la procédure officiellement anticipée.

Un programme de remplacement baptisé « Système d’arme de demain » existe sur le papier. En janvier 2026, il n’avait pas dépassé la phase de définition du besoin technique. Le rapport sénatorial évalue le remplacement à 110 millions d’euros, une somme équivalente à environ un tiers du budget annuel d’équipement de la gendarmerie nationale, lequel s’établissait à 200 millions d’euros en légère hausse pour 2026. Ces 110 millions ne figurent dans aucune loi de programmation militaire en vigueur.

La gendarmerie compte environ 103 000 personnels actifs. Combien portent encore un FAMAS opérationnel à ce jour ? Le ministère de l’Intérieur n’a pas répondu à la question du sénateur Paul. C’est dans ce silence que se joue, discrètement, la dernière phase d’une arme qui n’aurait pas dû disparaître sans successeur.

La DGA reconnaît avoir eu tort

Le 4 décembre 2024, Emmanuel Chiva, délégué général pour l’armement, le responsable des achats militaires de l’État français, est entendu par la commission de la Défense nationale de l’Assemblée nationale. Le sujet est l’« économie de guerre », l’expression employée par Emmanuel Macron pour désigner l’effort de réarmement lancé après l’invasion de l’Ukraine en 2022. Chiva formule une phrase qui n’a pas eu l’écho qu’elle méritait.

La position tenue pendant des années par la Direction générale de l’armement, a-t-il indiqué, était qu’il « n’y avait pas besoin d’une filière nationale de munitions de petit calibre ». Cette position était erronée. « On s’est réinterrogé puisque le monde bouge », a-t-il déclaré. Trois mots pour vingt ans de politique industrielle.

Le lien de causalité est direct. La fermeture de la Manufacture d’Armes de Saint-Étienne en 2001, puis celle de l’atelier de munitions GIAT au Mans, avaient supprimé la capacité nationale à produire douilles et armes légères. La France s’était retrouvée dépendante de l’étranger pour alimenter son propre fusil d’assaut. Cette dépendance avait des conséquences opérationnelles documentées.

La DGA annonce désormais vouloir imposer, par clause de sécurité nationale, la localisation d’une usine 5,56 mm en France d’ici 2028. Une lettre d’intention a été signée en mai 2024 avec la Belgique, associant potentiellement FN Browning pour le rachat de Sofisport, l’un des derniers fabricants français de munitions. Deux rapports parlementaires, publiés en décembre 2024, demandent une filière française opérationnelle avant 2030. Délai annoncé : quatre ans. Retard accumulé depuis la fermeture de la MAS : vingt-trois ans.

Le FAMAS finit sa carrière en Ukraine

Le 4 mars 2024, le ministère des Armées publie la liste complète des équipements militaires livrés à l’Ukraine depuis le 24 février 2022. On y trouve des canons Caesar, des véhicules blindés AMX-10, des missiles sol-air, et près de 1 000 fusils FAMAS, accompagnés de 1,1 million de munitions en calibre 5,56 mm et 9 mm. Au total, la France a livré pour 5,135 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine entre février 2022 et mai 2024, dont 3,035 milliards d’euros d’équipements, le reste transitant par la Facilité Européenne pour la Paix.

L’arme déclarée obsolète par l’armée française en 2016 combat dans des tranchées actives en 2024. Elle est déployée dans les mains de soldats qui n’ont jamais eu une semaine pour se former à ses particularités techniques. Le FAMAS F1 n’est pas compatible avec les chargeurs STANAG, les chargeurs rectangulaires standardisés utilisés par la quasi-totalité des armées de l’OTAN depuis les années 1980 : il impose ses propres chargeurs propriétaires à 25 coups. Les forces ukrainiennes reçoivent avec le fusil la contrainte logistique qui allait avec.

La France a livré ces armes parce qu’elle en disposait en stock, et parce que ses soldats n’en avaient plus besoin. Depuis 2017, l’armée de Terre remplace progressivement ses FAMAS par le HK416F, un fusil fabriqué par l’allemand Heckler & Koch, dans le cadre d’un contrat de 117 000 armes pour un montant estimé à 350 millions d’euros, accessoires et formation inclus. Les fusils rendus aux arsenaux constituent une réserve mobilisable pour l’aide extérieure. C’est ainsi qu’une arme nationale finit sa vie sur un front étranger.

La question que personne ne pose officiellement : si le FAMAS était trop obsolète pour les soldats français, comment est-il encore opérationnel dans les conditions les plus dures d’Europe ?

Saint-Étienne, 1764 – 2001 : la fin d’une manufacture

La Manufacture d’Armes de Saint-Étienne a été fondée en 1764, sous l’autorité de Louis XV. Elle a produit les fusils Gras et Chassepot qui équipèrent les armées de la IIIe République. Elle a armé les poilus de 1914. Elle a fabriqué les armes de la Résistance et de la Libération. En 2001, elle a fermé ses portes.

La fermeture intervient dans le cadre d’une restructuration du groupe GIAT Industries, constitué en 1989 par regroupement des établissements d’armement terrestres de l’État. L’argument est économique : les volumes de production sont insuffisants pour rentabiliser les lignes. Le FAMAS, dont la production avait déjà cessé en 1992, n’est plus fabriqué depuis neuf ans. La MAS n’est plus qu’un atelier de maintenance.

Sa fermeture entraîne la disparition de deux savoir-faire distincts : la maintenance des armes légères françaises et la production de douilles en acier spécifiques au FAMAS F1. Ces douilles, différentes des douilles en laiton utilisées par les armées de l’OTAN, sont au cœur d’une crise qui éclate cinq ans plus tard. En 2016, Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense, constate devant la presse : « il n’existe plus en France d’entreprises françaises capables de produire ce type d’armement ». Ce n’était pas un programme, c’était un bilan.

L’ingénieur général Paul Tellié, concepteur du FAMAS, avait refusé de mettre au point un lance-flammes au motif que l’arme était « trop cruelle ». Pour 400 000 fusils produits sur deux décennies, il n’avait reçu qu’une « simple prime », selon sa veuve. Il est décédé en 2014 à l’âge de 95 ans, à Sorède, dans les Pyrénées-Orientales. La manufacture qui portait son œuvre avait fermé treize ans avant lui, sans que personne n’ait désigné de successeur pour l’arme qu’elle produisait.

1967 : un ingénieur et une injonction ministérielle

En 1968, Paul Tellié et ses équipes à la Manufacture d’Armes de Saint-Étienne travaillent sur deux prototypes de ce qui va devenir le FAMAS. Tellié avait rencontré Eugene Stoner, le père du M16 américain, lors d’un voyage aux États-Unis. Les deux hommes s’étaient accordés sur le calibre 5,56×45 mm comme munition d’avenir, plus légère que le 7,62 mm alors standard, ce qui permettait à chaque soldat d’en porter davantage sans alourdir son équipement. Le premier prototype français est achevé en 1971.

En avril 1975, le ministre de la Défense Yvon Bourges décrète que le nouveau fusil d’assaut français « doit être de conception française ». Cette injonction ferme la porte aux solutions étrangères alors en concurrence, dont le SIG 540 suisse, et engage l’État sur une voie sans alternative. L’adoption officielle suit en mai 1977. Les premières livraisons à l’armée de Terre démarrent en juillet 1979.

Le choix de la configuration bullpup, un agencement où le mécanisme de tir est intégré dans la crosse, derrière la poignée, permettant un canon long dans un encombrement réduit, produit une arme de 760 mm de long aussi précise qu’un fusil de combat classique. La cadence de tir atteint 1 000 coups par minute, contre 800 pour le M16A1 américain de l’époque. La culasse retardée par levier, un système qui ralentit l’ouverture de la chambre après le tir pour éviter les incidents, est inspirée d’un brevet hongrois du début du XXe siècle, réadapté et breveté par Tellié.

En mai 1978, avant même la fin de la mise au point industrielle, l’urgence de l’opération Kolwezi au Zaïre, l’évacuation de plus de 2 000 otages européens par les parachutistes de la Légion étrangère, force l’engagement du fusil dans des conditions non prévues. Certaines unités partent avec des SIG 540 suisses, faute de FAMAS disponibles en quantité suffisante. L’injonction de souveraineté nationale de 1975 et la fermeture de la MAS en 2001 sont les deux actes politiques qui bornent l’histoire du FAMAS. L’un l’a créé en imposant une origine française. L’autre l’a condamné à mourir sans descendance en supprimant la capacité à en fabriquer un successeur.

Les munitions émiraties qui explosaient dans les mains

En 2006, après la fermeture de la filière nationale de munitions, le ministère de la Défense lance un appel d’offres international pour alimenter le FAMAS. Le marché est remporté par la société émiratie ADCOM Manufacturing, qui produit des cartouches 5,56 mm à douilles en laiton conformes aux standards OTAN.

Le FAMAS F1 a été conçu pour des douilles en acier laquées, produites par l’atelier GIAT du Mans. Les douilles en laiton OTAN, plus dures et aux tolérances dimensionnelles différentes, interagissent différemment avec la culasse non calée du fusil, une culasse qui ne bloque pas la douille au moment du tir comme le font la plupart des armes modernes. Entre 2006 et 2009, sur 20 millions de cartouches livrées, 37 incidents de tir sont enregistrés. Des soldats en Afghanistan rapportent des ruptures de culots d’étui, la base de la douille se fracture à l’intérieur de la chambre.

En 2009, le ministère de la Défense interdit les munitions ADCOM. L’armée française se retrouve alors dans la situation d’avoir un fusil dont les munitions d’origine ne sont plus fabriquées en France, et dont les munitions alternatives disponibles sur le marché international ne sont pas toutes compatibles. La solution est trouvée à court terme : de nouveaux fournisseurs étrangers, de nouvelles munitions, un problème contourné plutôt que résolu. La question de fond reste sans réponse pendant quinze ans, jusqu’au mea culpa de la DGA en décembre 2024.

Entre l’interdiction des munitions ADCOM en 2009 et la décision de relocaliser la production en France d’ici 2028, la France aura attendu dix-neuf ans. L’urgence déclarée aujourd’hui a le visage d’une décision que les gouvernements successifs ont repoussée depuis la fermeture de la MAS.

Quarante ans après Kolwezi, le râtelier est vide

Dans les casernes de gendarmerie, les FAMAS toujours en râtelier sont désormais comptés comme des réserves de pièces autant que comme des armes. Le musée d’Art et d’Industrie de Saint-Étienne expose déjà un exemplaire dans son parcours permanent consacré à l’armement de la ville. L’arme est entrée au musée avant d’avoir quitté tous les arsenaux.

L’appel d’offres du ministère de l’Intérieur clôturé le 5 mai 2026 ne mentionne pas le mot « France » dans les critères de sélection du fabricant. Quatre virgule six millions d’euros. Cinq cents fusils. Quarante-huit mois de contrat. Aucune clause d’origine.



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