Le futur lance-roquettes de l’armée française sera-t-il testé en Ukraine avant son entrée en service ?

Commandé en septembre à MBDA et Safran pour remplacer les lance-roquettes de l'armée de Terre, le THUNDART sera-t-il éprouvé sur le front ukrainien avant 2030 ? Origine de l'hypothèse, calendrier du programme et risques d'un tel essai : ce que l'on sait.

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Le 14 avril 2026, MBDA et Safran ont tiré pour la première fois la roquette THUNDART sur l’île du Levant, en Méditerranée. Le lance-roquettes, conçu pour frapper à 150 kilomètres, doit entrer en service dans l’armée de Terre à partir de 2030. D’ici là, ses concepteurs doivent prouver qu’il garde sa précision sous brouillage et échappe aux tirs de riposte, deux contraintes que seul un front réel impose en permanence. L’idée de l’éprouver en Ukraine circule, sans qu’aucune autorité l’ait reprise à son compte.

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Le marché est signé. Le 10 septembre, le missilier européen MBDA et Safran Electronics & Defense, la branche d’électronique de défense du groupe Safran, ont annoncé que la Direction générale de l’armement (DGA), l’agence qui achète les équipements des armées françaises, leur avait notifié, c’est-à-dire formellement attribué, le contrat de la future capacité de frappe terrestre à longue portée. Leur lance-roquettes, le THUNDART, remplacera les lance-roquettes unitaires (LRU) de l’armée de Terre. Aucun des deux industriels n’a évoqué l’Ukraine à cette occasion.

Ce silence pèse, car l’hypothèse d’un passage par le front ukrainien circulait déjà depuis sept semaines. Le 23 juillet, le compte spécialisé French Aid to Europe a affirmé sur le réseau social X, en citant une source anonyme, que des prototypes du THUNDART pourraient être éprouvés en Ukraine. L’objectif avancé : obtenir un retour d’expérience, les enseignements tirés d’un emploi réel, en conditions de combat, avant même que le système ne rejoigne les régiments français.

Plusieurs médias spécialisés ont repris le message. Aucun n’y a joint un document, un témoignage attribué ou un détail vérifiable. Nul n’a précisé combien de prototypes seraient envoyés, sur quelle portion du front ils tireraient, ni à quelle date. L’information a circulé pendant deux mois sans jamais gagner en substance, chaque reprise renvoyant au même message initial.

Ceux qui pourraient trancher se taisent. Au 29 septembre, le ministère des Armées, la DGA, MBDA et Safran n’ont confirmé publiquement ni l’envoi d’un prototype en Ukraine ni l’existence d’un programme d’essais sur place. Les autorités ukrainiennes, qui accueilleraient ces tirs, n’ont rien dit non plus.

Le scénario tient donc à un seul message, publié par un seul compte, lequel s’appuie sur une source dont personne ne connaît l’identité ni la place dans le programme. Faute d’éléments sur cette source, aucun lecteur ne peut juger directement de sa fiabilité. Personne, en revanche, ne l’a démentie.

Or le ministère et les industriels ont eu, entre juillet et septembre, l’occasion la plus visible de s’exprimer sur le programme. La notification du 10 septembre a donné lieu à un communiqué fixant une échéance de mise en service. Ils auraient pu y confirmer l’hypothèse ukrainienne comme l’écarter. Ils ne l’ont fait ni dans un sens ni dans l’autre.

Un seul tir, sur l’île du Levant

Le THUNDART a peu tiré. Le 14 avril 2026, MBDA et Safran Electronics & Defense ont lancé une première munition depuis l’île du Levant, avec le concours de DGA Essais de missiles, le centre d’essais de l’agence d’armement. Selon les deux industriels, ce tir a validé les principaux choix de conception et le fonctionnement de la propulsion.

Cette démonstration portait sur la roquette seule, tirée dans le cadre contrôlé d’un champ de tir national. La qualification du système d’armes complet, sa validation officielle par l’État, du camion à la conduite de tir, reste à mener. Aucun essai en situation de combat n’a été conduit.

Dix-huit mois seulement séparent les premières études de ce tir d’avril. Pour tenir ce délai, MBDA, Safran et Roxel, la filiale de MBDA spécialisée dans la propulsion, ont assemblé des technologies qu’ils maîtrisaient déjà : propulsion, navigation, guidage, précision terminale.

Cette rapidité a un revers. L’hypothèse ukrainienne évoque des prototypes, ce qui suppose un lanceur complet, capable de rouler, de viser et de tirer. MBDA et Safran n’ont annoncé aucun essai d’un tel ensemble. Le seul tir documenté concerne une munition, tirée depuis le sol français.

2029 ou 2030, la fenêtre d’un éventuel essai

Le programme a accéléré en 2026. Le 15 juin, au salon d’armement terrestre Eurosatory, la ministre des Armées, Catherine Vautrin, a annoncé l’ouverture de négociations exclusives avec MBDA et Safran Electronics & Defense. Trois mois plus tard, la DGA notifiait le marché. Le ministère et les industriels ont gardé confidentiels son montant, le nombre de lanceurs de la première tranche, la commande ferme initiale, et les options éventuelles.

Le Parlement a fixé la cible. La loi actualisant la programmation militaire, le texte qui arrête les équipements et les budgets des armées, a été promulguée le 16 août 2026. Elle prévoit l’acquisition de 26 systèmes de conception souveraine, conçus sous contrôle national, d’ici à 2030. Ce nombre pourra passer à 52 en 2035, si les besoins et le budget le justifient. Pour produire ces lanceurs, Safran et MBDA créeront en janvier 2027, en région parisienne, une coentreprise détenue à parts égales. Elle pilotera le développement, la production et le soutien en service du THUNDART, ainsi que ses adaptations pour les marchés alliés.

Les échéances varient selon l’interlocuteur. Scania, le constructeur suédois de poids lourds dont l’usine d’Angers assemblera les châssis, attend les premières livraisons en 2029. MBDA évoquait en juin une entrée en service à partir de 2030, année que le communiqué de notification retient pour la pleine autonomie d’emploi des forces françaises. Ces dates restent des objectifs : les campagnes de qualification et la montée en cadence des usines peuvent les décaler.

L’entrée en service s’étale ainsi sur deux ans, de la première livraison à l’autonomie complète. Un essai préalable en Ukraine pourrait, en théorie, se glisser à tout moment d’ici là. Aucun des jalons rendus publics par le ministère ou les industriels ne prévoit pourtant de tirs hors du territoire français. L’Ukraine a déjà accueilli, en revanche, les lance-roquettes que le THUNDART doit remplacer.

Quatre LRU déjà livrés à Kiev

Avant le 31 décembre 2023, la France a livré quatre LRU à l’Ukraine, selon la liste publiée par le ministère des Armées. Ces lanceurs, dont le châssis dérive du lance-roquettes américain M270, tirent des munitions d’une portée de 70 à 80 kilomètres environ.

Des documents parlementaires recensent neuf LRU encore inscrits au parc de l’armée de Terre. Leurs châssis vieillissent et doivent être remplacés à la fin de la décennie. Tous ne seraient pas en état de tirer : auditionné au Sénat le 25 février 2026, Léo Péria-Peigné, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri), estimait que la France ne disposait en 2025 que de quatre à cinq lanceurs opérationnels. L’état-major n’a publié aucun chiffre de disponibilité qui confirme ou corrige cette estimation.

Paris a donc cédé à Kiev près d’un tiers des LRU dont il disposait encore. Des roquettes françaises à longue portée tirées sur le front ukrainien n’auraient rien d’inédit. Mais la flotte restée en France, réduite à quelques lanceurs, rend chaque matériel précieux. Chaque prototype du THUNDART l’est aussi, puisque c’est lui qui doit combler ce trou d’ici à 2030.

Brouillage et contre-batterie à l’épreuve du front

Le THUNDART doit porter deux fois plus loin que les LRU. MBDA annonce une portée de 150 kilomètres, de quoi atteindre des objectifs plus profonds dans le dispositif adverse tout en tenant le lanceur plus éloigné de la ligne de front. Le système repose sur un camion Scania 8×8, à huit roues motrices réparties sur quatre essieux, doté d’une cabine blindée pour trois militaires. Une tourelle y porte deux pods, des conteneurs de quatre roquettes guidées chacun, soit huit munitions prêtes au tir. Une conduite de tir intégrée, le calculateur qui prépare et commande les tirs, les pilote.

Le missilier met en avant deux promesses. Il revendique d’abord une précision métrique, à un mètre près, maintenue dans les environnements brouillés ou privés de GNSS, les signaux de positionnement par satellite. La roquette associe pour cela une navigation inertielle, qui calcule sa position à partir de ses propres mouvements, à un guidage satellitaire. MBDA l’a dotée de technologies dérivées de l’armement air-sol modulaire (AASM), une munition guidée tirée depuis des avions.

MBDA insiste ensuite sur la mobilité du lanceur, capable de tirer puis de quitter aussitôt sa position. Cette manœuvre vise à échapper à la contre-batterie, les tirs de riposte que l’adversaire déclenche après avoir localisé l’origine d’une salve. Le THUNDART sera enfin raccordé d’origine à ATLAS, le système de conduite et de coordination des feux de l’armée de Terre.

Aucune de ces performances n’a été vérifiée en opération, du moins publiquement : elles restent celles que MBDA revendique pour un matériel en développement. Or le front ukrainien concentre précisément ce que le constructeur promet d’affronter. Le brouillage électronique y est constant, les drones y surveillent les arrières en permanence, la contre-batterie y frappe les lanceurs repérés. Un champ de tir reproduit mal ces conditions.

Entre retour d’expérience et risque de capture

Un essai en Ukraine fournirait aux ingénieurs ces données que les champs de tir ne livrent pas. Les risques grandissent pourtant avec la valeur des technologies engagées. Un prototype détruit ou capturé livrerait à la Russie des technologies sensibles, à commencer par les briques dérivées de l’AASM, celles-là mêmes que l’essai viserait à éprouver. Chaque tir offrirait à l’adversaire une occasion de collecter du renseignement. Un échec pèserait enfin sur la réputation industrielle du programme, alors que la future coentreprise de MBDA et Safran aura la charge de le proposer aux alliés.

Le lieu des tirs poserait une autre question. Une roquette française à longue portée, employée contre des objectifs situés en territoire russe, engagerait Paris au-delà d’un protocole d’essai, sur un terrain politique et opérationnel. L’échéance fixée par la programmation militaire, 26 systèmes d’ici à 2030, laisse au gouvernement un peu plus de trois ans pour trancher.



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