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Ni armée européenne, ni partage de la dissuasion nucléaire : La France insoumise (LFI) et le Rassemblement national (RN) défendent depuis des années les mêmes refus face à l’Europe de la défense. En 2024, aucun des deux groupes n’a voté l’accord de sécurité franco-ukrainien, et tous deux contestaient l’avion de combat franco-allemand avant que Dassault Aviation n’en arrête le volet avion, en 2026.
Emmanuel Macron a tranché jeudi 24 septembre. Le président de la République a annoncé l’envoi de soldats, de radars et de systèmes de défense pour protéger le site pétrolier de Yanbu, sur la côte saoudienne de la mer Rouge. Il présente ce déploiement comme strictement défensif et le justifie par la détente qu’il doit apporter aux marchés pétroliers.
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Le Rassemblement national et La France insoumise ont aussitôt fait savoir leur opposition. Sébastien Chenu, député RN du Nord, invoque l’absence de tout accord de défense mutuelle entre Paris et Riyad, et le risque que prendraient les militaires envoyés sur place. Jean-Luc Mélenchon, fondateur de LFI, réclame un vote du Parlement et alerte sur l’engrenage : si le dispositif français venait à être attaqué, la France deviendrait belligérante, c’est-à-dire partie au conflit.
Ces deux oppositions s’appuient sur des arguments distincts. Le RN insiste sur la protection des soldats, sur l’absence d’alliance formelle avec le royaume et sur une définition restrictive de l’intérêt national. LFI met en avant le contrôle parlementaire, le risque d’engrenage militaire et la nature du régime saoudien.
Les deux argumentaires aboutissent pourtant à la même objection. Il manque à l’engagement de Yanbu, aux yeux du RN, un traité qui obligerait la France ; il lui manque, pour LFI, l’aval de la représentation nationale. Dans les deux cas, le reproche vise la même chose : des soldats français exposés en vertu d’une décision prise hors du cadre que chacun tient pour légitime.
La demande de Jean-Luc Mélenchon va d’ailleurs au-delà du droit en vigueur. L’article 35 de la Constitution oblige seulement le gouvernement à informer le Parlement dans les trois jours qui suivent une intervention à l’étranger ; les députés et les sénateurs ne votent qu’au-delà de quatre mois d’engagement. En réclamant un scrutin immédiat, le leader insoumis conteste au chef de l’Etat la faculté d’engager seul les forces pendant ces quatre premiers mois.
Ce réflexe précède Yanbu de plusieurs années. LFI et le RN refusent de longue date tout transfert de la décision militaire hors des institutions nationales, et les deux formations se montrent souvent plus réticentes que les partis de gouvernement à envoyer des troupes hors du territoire. Le déploiement saoudien applique à une opération bilatérale un principe que tous deux défendent avec constance ailleurs.
L’accord sur Yanbu ne vaut toutefois que pour ce déploiement. Sur l’ensemble des interventions extérieures, les deux partis ne se retrouvent que ponctuellement, et leurs votes sur la programmation des armées s’opposent frontalement depuis dix mois. Le principe invoqué ce 25 septembre les réunit de façon bien plus stable sur un autre terrain : l’Europe de la défense.
Armée européenne et dissuasion, deux lignes rouges
Sur l’Europe, ce refus prend la forme d’une liste précise. LFI et le RN rejettent la création d’une armée européenne supranationale, le transfert à l’Union européenne de la décision d’engager les forces françaises et toute mutualisation politique de la dissuasion nucléaire, l’arsenal destiné à décourager toute agression contre les intérêts vitaux du pays, dont l’emploi relève aujourd’hui du seul président de la République. Ils refusent encore l’achat de matériels étrangers au détriment de la base industrielle et technologique de défense, ce tissu d’entreprises françaises qui conçoivent et fabriquent les armements. Ils combattent enfin l’idée d’une défense européenne réduite au rôle de pilier régional de l’OTAN, l’alliance militaire qui lie depuis 1949 les Etats-Unis, le Canada et la plupart des pays européens.
Ces refus identiques naissent de deux doctrines que rien ne rapproche. Le RN les rattache à une vision nationale et identitaire de la puissance. LFI les tire du non-alignement (le refus d’appartenir à un bloc militaire), de la souveraineté populaire et de sa critique d’une sécurité européenne organisée autour de l’OTAN : une défense européenne arrimée à l’Alliance reviendrait, selon elle, à consolider le bloc dont elle veut sortir la France.
Aucun des deux partis ne ferme pour autant la porte aux partenaires européens. Tous deux acceptent des coopérations industrielles ou opérationnelles, à condition que la France en garde la maîtrise, même si chacun place la limite à un niveau différent et n’exige pas les mêmes garanties démocratiques.
Ces coopérations tolérées ont leurs exceptions. LFI et le RN ont trouvé à leur refus commun un terrain concret : l’avion de combat franco-allemand.
SCAF : trois ans de rapprochement
Le Système de combat aérien du futur (SCAF) devait donner à la France et à l’Allemagne l’avion de combat appelé à succéder au Rafale, conçu par Dassault Aviation avec Airbus. En 2023, lors de l’examen de la loi de programmation militaire (LPM), le texte qui fixe pour plusieurs années les moyens des armées, le RN réclamait l’arrêt du SCAF et du MGCS, le char de combat franco-allemand, au profit de programmes nationaux. LFI se bornait alors à exiger que chaque étape du SCAF soit soumise à la validation du Parlement.
L’écart s’est refermé en trois ans. En janvier 2026, Jean-Luc Mélenchon a publiquement soutenu le refus d’un avion de chasse franco-allemand. Une députée insoumise est allée plus loin dans une question écrite au gouvernement : elle y qualifie le partenariat de « caduc » et dénonce les conflits de gouvernance, de propriété intellectuelle et de partage industriel entre Dassault et Airbus.
En juin 2026, Dassault Aviation a annoncé l’arrêt du pilier NGF (Next Generation Fighter, l’avion lui-même) et ouvert des discussions avec l’Etat pour un démonstrateur alternatif, un prototype destiné à valider les technologies, développé par la France seule ou dans le cadre d’une autre coopération.
Pôle public contre champions privés
LFI et le RN poursuivent le même but : que la France n’ait à solliciter aucun fournisseur étranger pour ses capacités militaires critiques. Leurs moyens s’opposent. Le RN mise sur les champions industriels français, la relocalisation des productions stratégiques, la protection des technologies nationales et les programmes dirigés par des industriels français, dans une industrie privée soutenue par la commande publique.
LFI plaide pour un pôle public de l’armement, une planification plus poussée par l’Etat et des exportations subordonnées aux orientations diplomatiques comme au droit international. La souveraineté industrielle, dans le programme insoumis, suppose de modifier la propriété, la gouvernance et le contrôle démocratique des entreprises de défense. Le projet du RN s’accommode de leur actionnariat actuel.
Les deux partis s’accordent sur l’objectif, et sur lui seul. Sur l’OTAN, leur accord a longtemps porté sur une mesure précise.
À l’OTAN, un front fissuré depuis 2024
Pendant des années, LFI et le RN ont réclamé que la France quitte le commandement militaire intégré de l’Alliance, les états-majors communs qui planifient et dirigent ses opérations, que Paris avait réintégré en 2009 sous la présidence de Nicolas Sarkozy. En 2022 encore, le projet de défense porté par Marine Le Pen associait ce retrait à la modernisation de la dissuasion, au nom de l’indépendance diplomatique, militaire et nucléaire du pays.
Affirmer aujourd’hui que les deux partis veulent sortir la France de l’OTAN revient donc à prêter au RN une position qu’il a mise en suspens. Les deux formations conservent une critique commune de l’alignement stratégique sur Washington. LFI la pousse jusqu’à la sortie de l’Alliance ; le RN en a subordonné la traduction à la fin du conflit ukrainien, celui-là même qui a mis leurs positions à l’épreuve dans l’Hémicycle.
Ukraine : 88 abstentions, 75 voix contre
Le 12 mars 2024, l’Assemblée nationale a approuvé l’accord de sécurité conclu entre la France et l’Ukraine par 372 voix contre 99, avec 101 abstentions. Aucun des deux groupes ne l’a soutenu : les 88 députés RN se sont abstenus, les 75 députés LFI ont voté contre.
Leurs objections se recoupaient largement. Les deux groupes contestaient l’éventualité d’une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, l’absence de limites précises à l’engagement français et le risque d’escalade avec la Russie.
De ces critiques partagées, ils ont tiré deux votes distincts. Le RN a justifié son abstention par sa volonté de manifester son soutien à l’Ukraine, tandis que LFI rejetait un engagement stratégique qu’elle jugeait excessif et insuffisamment débattu.
Sur la guerre, les deux groupes partagent donc les craintes que suscite l’engagement de la France, sans en tirer la même conclusion au moment du scrutin. Dans les votes qui ont suivi, ce décalage s’est creusé jusqu’à l’opposition.
36 milliards, le point de rupture
Le 10 décembre 2025, les députés se prononçaient sur la stratégie nationale de défense, dans le cadre de l’article 50-1 de la Constitution, qui prévoit une déclaration du gouvernement suivie d’un vote sans portée contraignante. Le texte annonçait une hausse de 6,7 milliards d’euros des crédits de défense en 2026, une production accrue de munitions et de drones, le renforcement du pilier européen de l’OTAN et une préférence pour l’industrie européenne. Le RN a apporté 101 voix pour ; les 71 députés LFI ont voté contre.
Sept mois plus tard, le même clivage s’est reproduit sur un texte de loi. Le 1er juillet 2026, l’Assemblée a adopté définitivement l’actualisation de la LPM 2024-2030 par 375 voix contre 113, avec 2 abstentions. Parmi les suffrages exprimés, 97 députés RN ont voté pour et 62 députés LFI contre. Validée par le Conseil constitutionnel le 6 août, la loi a été promulguée le 16 août sous le n° 2026-791. Elle ajoute 36 milliards d’euros entre 2026 et 2030, dont 10 milliards dès 2026-2027, pour les munitions, les drones, la défense sol-air (la protection contre les avions, les drones et les missiles), l’espace, la guerre électronique (le brouillage et l’interception des radars et communications adverses), l’entraînement des forces et la dissuasion.
Le RN revendique sa participation au réarmement. Il avait déjà voté la LPM initiale, et son projet présidentiel de 2022 prévoyait un budget annuel moyen de 55 milliards d’euros pour les armées. La trajectoire désormais votée porte les crédits de la mission « Défense », l’enveloppe des armées dans le budget de l’Etat, de 57,1 milliards d’euros en 2026 à 76,3 milliards en 2030.
LFI refuse de fixer les dépenses militaires à partir d’un objectif financier, qu’il s’agisse autrefois des 2 % du produit intérieur brut ou, désormais, des engagements renforcés pris au sein de l’OTAN. Le mouvement réclame une programmation tirée d’une doctrine stratégique et de besoins identifiés. En juillet 2025, son groupe dénonçait déjà dans l’accélération budgétaire annoncée par Emmanuel Macron un alignement sur les demandes américaines, financé selon lui au détriment des services publics. Contre la LPM actualisée, les insoumis ont fait valoir une hausse insuffisamment justifiée, une trajectoire repoussée après 2027 et des programmes qu’ils jugent mal adaptés.
L’arme nucléaire donne à ce vote sa portée doctrinale. Le RN défend sans réserve le maintien et la modernisation des deux composantes de la dissuasion française, les sous-marins et les avions porteurs de missiles. LFI veut relancer le désarmement nucléaire multilatéral, négocié entre puissances nucléaires, et participer comme observateur au traité sur l’interdiction des armes nucléaires, adopté à l’ONU en 2017 sans qu’aucune de ces puissances ne le signe ; son programme privilégie un processus coordonné, sans renoncement unilatéral de la France. Or l’actualisation de 2026 renforce précisément la dissuasion et poursuit la modernisation de ses composantes.
Le RN a donc voté, le 1er juillet, les crédits qui financent le renouvellement de la force de frappe. LFI, qui prévoit de confier à un « commissariat à la dissuasion de demain » l’étude de solutions de remplacement à l’arme nucléaire, les a rejetés.


