Que devient Bruno Le Maire ?

Conseiller chez Macro Advisory Partners depuis janvier, Bruno Le Maire a publié un manifeste et dit réfléchir à 2027. Reste à assumer son bilan à Bercy.

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Conseiller du groupe néerlandais ASML en 2025, nommé ministre des armées pour moins d’une journée en octobre de la même année, Bruno Le Maire a passé les deux années qui ont suivi son départ de Bercy au plus près des dossiers qu’il y traitait. Le 24 août, l’ancien ministre de l’économie a diffusé un manifeste de soixante pages. Le 13 septembre, il a défendu un effort budgétaire de l’ordre de 30 milliards d’euros. Son expérience du conseil sert désormais une ambition présidentielle, qui se heurte à une dette publique qu’il a gérée pendant plus de sept ans.

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« Bien sûr que j’y réfléchis », a répondu Bruno Le Maire le 11 septembre sur LCI, interrogé sur une éventuelle candidature à l’élection présidentielle de 2027. L’ancien ministre de l’économie et des finances, qui a occupé Bercy de mai 2017 à septembre 2024, a laissé la question ouverte, en « homme totalement libre » selon ses propres mots. Au 20 septembre, il n’a déclaré aucune candidature. Il agit pourtant en candidat : depuis l’été, il a publié un manifeste, chiffré des économies budgétaires, plaidé pour une nouvelle réforme des retraites et lancé des idées sur l’école et les institutions.

La liberté qu’il revendique a une adresse professionnelle. Depuis janvier 2026, Bruno Le Maire est conseiller senior chez Macro Advisory Partners, un cabinet international de conseil sur les questions géopolitiques, économiques et réglementaires. Il y travaille surtout sur les dossiers européens, aux côtés du fondateur du cabinet, Nader Mousavizadeh, de ses associés et de ses autres conseillers. En annonçant son arrivée, Macro Advisory Partners a mis en avant sa connaissance de l’environnement géopolitique et macroéconomique, européen comme mondial.

Ces sujets, il les a traités sept ans durant comme ministre. À Bercy, il avait la charge des investissements étrangers, de la politique industrielle, des sanctions économiques, de l’énergie, de la sécurité économique et des technologies stratégiques. En le recrutant, le cabinet s’est attaché une expérience acquise au cœur de l’État, sur les terrains mêmes où il conseille ses clients.

Il exerce cette activité depuis Paris. Seize mois après avoir annoncé son départ pour la Suisse, où il devait enseigner, il a réinstallé sa vie professionnelle dans la capitale, là où se prépare l’élection qu’il envisage.

Bruno Le Maire y trouve aussi ce que la fonction ministérielle lui refusait. Pendant sept ans, il a dû défendre en public, au nom de la solidarité gouvernementale, les arbitrages rendus à l’Élysée et à Matignon. Salarié d’un cabinet privé, il ne parle plus qu’en son nom lorsqu’il s’exprime à la radio ou à la télévision. Il peut critiquer le président qu’il a servi et avancer des mesures que les gouvernements successifs n’ont pas retenues. L’« homme totalement libre » du 11 septembre est d’abord un conseiller du privé, affranchi de toute discipline gouvernementale.

Cette liberté, il l’emploie depuis l’été à occuper le débat public. Il s’avance ainsi vers la campagne de 2027 sans s’y engager encore, et intervient à chaque fois depuis la même position : celle d’un ancien ministre revenu du pouvoir, que son métier maintient au contact des dossiers de l’État. Depuis janvier, Bruno Le Maire mène de front ses deux activités et tire de son travail de conseiller l’argument de sa pré-campagne. Il avait rejoint le cabinet au terme d’une année 2025 partagée entre un industriel néerlandais et, très brièvement, un ministère.

Des amphithéâtres de Lausanne aux puces d’ASML

« Respirer un air différent » de celui de la politique : c’est ce que Bruno Le Maire disait rechercher en quittant Bercy, en septembre 2024. « À bientôt », concluait-il pourtant dans son discours d’adieu.

L’Université de Lausanne a annoncé le même mois sa nomination comme professeur invité à Enterprise for Society (E4S), une structure commune à l’université, à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et à l’International Institute for Management Development (IMD). Il devait y enseigner les politiques publiques et la géopolitique. Certaines de ses présentations professionnelles mentionnent encore ces cours, dont il se serait retiré en août, selon des informations de presse.

À la fin de 2024, il a rejoint ASML, le groupe néerlandais qui fabrique les machines de lithographie, capables de graver les circuits des puces électroniques les plus avancées. À compter du 1er janvier 2025, il a conseillé son directoire, l’instance qui dirige l’entreprise, sur les investissements susceptibles de renforcer la filière européenne des semi-conducteurs. Or, à Bercy, il avait fait de ces composants une pièce centrale de sa politique de souveraineté industrielle et participé au déploiement d’aides publiques à leur production en Europe.

La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), chargée de contrôler la reconversion des anciens ministres, a tenu compte de cette proximité. Elle a autorisé la mission en interdisant à l’ancien ministre toute démarche de représentation d’intérêts, autrement dit de lobbying, auprès des membres des gouvernements auxquels il avait appartenu, de ses anciens collaborateurs et des administrations placées sous son autorité. Professeur de géopolitique, puis conseiller d’un industriel des puces, Bruno Le Maire est resté sur le terrain du ministre.

La mission a pris fin à l’automne 2025. ASML a confirmé à Reuters, le 6 octobre, que l’ancien ministre ne conseillait plus son directoire, sans préciser les circonstances de ce départ.

Moins d’un jour au ministère des armées

Ce départ coïncide avec un retour au gouvernement. Le 5 octobre 2025, la veille de la confirmation d’ASML, Bruno Le Maire devient ministre d’État, un titre qui le place en tête de l’ordre protocolaire, ministre des armées et des anciens combattants, dans le gouvernement du premier ministre Sébastien Lecornu. Plusieurs responsables de droite dénoncent aussitôt le retour d’une figure centrale du macronisme et remettent en avant son bilan budgétaire. Le lendemain de la présentation de son équipe, Sébastien Lecornu remet sa démission à Emmanuel Macron. Bruno Le Maire offre alors de se retirer « sans délai », selon ses termes, et n’assure pas l’expédition des affaires courantes, la gestion des dossiers urgents confiée à un gouvernement démissionnaire. Il sera resté ministre des armées moins d’une journée.

Du conseil d’un industriel à un ministère régalien, de ceux qui exercent les missions de souveraineté de l’État, il est donc passé sans transition apparente. En le nommant, Emmanuel Macron et Sébastien Lecornu l’ont jugé apte à diriger les armées. Ses adversaires de droite, eux, lui ont opposé son bilan, qu’il retrouvera sur la route de 2027.

« L’An I », un manifeste de soixante pages

Le retour politique a pris forme pendant l’été. Le week-end des 22 et 23 août, Bruno Le Maire a rendu public L’An I – Manifeste pour une autre France, une soixantaine de pages qu’il a largement diffusées le 24. Il les ordonne autour de trois priorités : « l’autorité », « la prospérité » et « la souveraineté ». L’auteur, « homme libre » selon sa formule, présente le texte comme une contribution au débat présidentiel. Il y réunit pourtant les pièces d’un programme : un diagnostic, une réforme des institutions, des mesures économiques et sociales, un projet européen.

Le modèle français serait « à bout de souffle », estime-t-il. Il veut recentrer l’État sur la sécurité du territoire, la protection de la population, l’éducation et la santé, et déléguer davantage le reste.

Sa ligne économique le situe à droite, dans sa version libérale. Il veut porter l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans, introduire dans le système une part de capitalisation, c’est-à-dire d’épargne placée pour financer les pensions, et réduire les dépenses sociales.

La mesure la plus discutée touche la TVA. Bruno Le Maire veut relever de deux à trois points le taux normal, celui qui s’applique à la plupart des achats, en épargnant les produits de première nécessité. Ces recettes financeraient une baisse des cotisations salariales, prélevées sur le salaire brut, pour augmenter aussitôt le salaire net, en même temps que le smic. Il reprend ainsi le principe de la « TVA sociale », qui fait financer par la consommation une partie de la protection sociale aujourd’hui prélevée sur le travail. Or la TVA pèse proportionnellement plus sur les ménages qui dépensent l’essentiel de leurs revenus. Leur gain final tiendra au taux retenu, à la liste des produits protégés et à la hausse de salaire obtenue.

Sur les institutions, il veut limiter à dix le nombre de ministres de plein exercice, hors ministres délégués et secrétaires d’État, et supprimer le recours ordinaire au 49.3, l’article de la Constitution qui autorise le gouvernement à faire adopter un texte sans vote, sauf si les députés le renversent par une motion de censure. Il prône aussi une motion de censure constructive, qui obligerait les députés renversant un gouvernement à en désigner un autre, l’extension du référendum et un contrôle parlementaire renforcé.

Le volet européen va le plus loin. Jugeant l’Union à vingt-sept trop lente et trop divisée face aux États-Unis et à la Chine, Bruno Le Maire plaide pour une « fédération d’États-nations » réunissant la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Pologne et les Pays-Bas. Ces six pays mettraient en commun les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, la finance, les diplômes universitaires et le contrôle des frontières, les autres membres de l’Union pouvant les rejoindre plus tard. Aucun des cinq autres gouvernements concernés ne s’est engagé dans ce projet, dont l’auteur n’a pas précisé l’articulation avec les traités européens.

Les semi-conducteurs ouvrent la liste. Bruno Le Maire en avait fait une priorité à Bercy, puis y avait consacré sa mission chez ASML. Il les place désormais en tête des compétences de sa fédération : le conseiller nourrit le programme du présidentiable.

30 milliards d’effort, 3 % en 2029

Le 13 septembre, invité du Grand Jury RTL–Public Sénat–Ouest-France–M6, Bruno Le Maire a détaillé la façon dont il ramènerait le déficit public à 3 % du produit intérieur brut (PIB) en 2029. Il préconise une sous-indexation d’un point de toutes les pensions de retraite, qui seraient revalorisées d’un point de moins que l’inflation, à l’exception du minimum vieillesse, l’allocation versée aux retraités les plus modestes. Il veut aussi désindexer certaines prestations sociales, c’est-à-dire ne plus les revaloriser automatiquement avec les prix, en protégeant le revenu de solidarité active (RSA), et geler le point d’indice qui sert au calcul des traitements des fonctionnaires. Ce premier ensemble rapporterait environ 15 milliards d’euros, selon ses calculs.

Pour doubler la mise et atteindre 30 milliards, il ajoute le maintien de la surtaxe d’impôt sur les sociétés, une contribution supplémentaire demandée aux grandes entreprises sur leurs bénéfices. Il y joint la suppression de l’abattement de 10 %, la déduction forfaitaire appliquée aux pensions avant le calcul de l’impôt, le gel de l’avancement des fonctionnaires et une baisse de la contribution française au budget européen. Bruno Le Maire est seul à avoir chiffré ces montants : ni la Cour des comptes, ni l’Insee, l’institut national de la statistique, ni le Haut Conseil des finances publiques, chargé d’examiner les prévisions budgétaires du gouvernement, n’ont publié de chiffrage de l’ensemble, et il n’a pas présenté de programme détaillé année par année. « Je ne propose pas l’austérité, je propose la responsabilité », assure-t-il, jugeant urgent d’« activer le frein d’urgence ».

La France approche « à grands pas d’un accident financier majeur », a alerté l’ancien ministre à la mi-septembre, en comparant la situation à celle de 1958. Un budget doit être adopté « quoi qu’il arrive », même imparfait, plaide-t-il, pour éviter une nouvelle crise.

Dans le même mouvement, il impute une partie du décrochage budgétaire à la dissolution de l’Assemblée nationale décidée par Emmanuel Macron en juin 2024. Le président aurait pu, selon lui, choisir à ce moment-là un plan de redressement des comptes. Bruno Le Maire trace ainsi, par la dette, sa ligne de partage avec l’Élysée. Or toute candidature à la succession d’Emmanuel Macron suppose de s’en distinguer.

L’héritage des « 1 000 milliards »

Bruno Le Maire sonne l’alarme sur des comptes qu’il a tenus pendant plus de sept ans. L’Insee en mesure l’état. À la fin du deuxième trimestre 2024, dernier trimestre complet avant son départ, la dette publique atteignait 3 232,4 milliards d’euros, soit 111,6 % du PIB. À la fin de l’année, l’institut l’évaluait à 3 306,1 milliards d’euros (112,6 % du PIB), pour un déficit de 169,1 milliards (5,8 %).

La pente ne s’est pas inversée depuis. En 2025, l’Insee a mesuré un déficit ramené à 152,5 milliards (5,1 %) et une dette portée à 3 460,5 milliards (115,7 %). Fin mars 2026, dernier point trimestriel publié, elle atteignait 3 536,1 milliards, soit 117,5 % du PIB. Bruno Le Maire n’avait plus la main sur ces comptes. Ces chiffres montrent pourtant que le problème placé au centre de son retour s’est aggravé depuis son départ.

« L’homme aux 1 000 milliards d’euros de dette supplémentaire », répètent ses adversaires. Ils visent la hausse nominale de la dette pendant ses années à Bercy, un chiffre qui varie selon les dates retenues et que l’Insee oblige à recalculer à chaque révision des comptes nationaux, les statistiques officielles de l’économie. Ils y additionnent, sans les distinguer, les dépenses courantes et les mesures d’urgence prises face à la pandémie de Covid-19, à la crise énergétique et à l’inflation : chômage partiel, aides aux entreprises, plan de relance, bouclier tarifaire sur les prix de l’énergie.

Ces crises n’expliquent pas tout. Une fois la croissance revenue, les gouvernements successifs n’ont pas résorbé le déficit structurel, celui qui subsiste une fois retirés les effets de la conjoncture, et Bruno Le Maire doit encore expliquer pourquoi la dépense n’a pas été mieux tenue.

La commission des finances du Sénat a instruit ce reproche dès juin 2024, dans un rapport intitulé Dégradation des finances publiques : entre pari et déni. Les sénateurs y critiquaient les hypothèses de recettes du gouvernement, la lenteur de sa réaction et l’information insuffisante du Parlement. Auditionné le 7 novembre 2024, Bruno Le Maire a rejeté toute dissimulation volontaire et invoqué une erreur exceptionnelle dans la prévision des recettes. Les sénateurs ont relevé l’écart entre les alertes qui circulaient dans l’administration et les éléments transmis au Parlement, et contesté l’idée qu’aucune autre intervention budgétaire n’était possible.

Les décisions engageaient l’ensemble de l’exécutif : le président de la République, les premiers ministres successifs, les ministres chargés des comptes publics. Bruno Le Maire a toutefois incarné cette politique économique pendant plus de sept ans, et son manifeste en porte la trace. Il y réclame pour le ministre des finances le droit de bloquer les annonces coûteuses de ses collègues et veut restreindre le droit d’amendement des parlementaires, leur faculté de modifier le budget en séance. Un ministre ainsi armé tiendrait mieux les comptes. En le décrivant, Bruno Le Maire dessine en creux les limites de son propre pouvoir à Bercy, où il n’a pas imposé la discipline qu’il juge aujourd’hui indispensable. D’où une question que chacune de ses propositions rend plus pressante : pourquoi ces mesures, urgentes en 2026, ne l’étaient-elles pas quand il était ministre ?

Maternelle à un an, l’essai et le repli

« Avancer la maternelle de trois ans à un an » : début septembre, après la publication de mauvais résultats scolaires, Bruno Le Maire a lancé l’idée pour réduire au plus tôt les inégalités d’apprentissage du langage. Les professionnels de la petite enfance, des représentants de parents et le ministre de l’éducation nationale ont aussitôt contesté l’idée de placer des enfants d’un an dans un cadre scolaire.

Il est « hors de question » de faire des enfants d’un an des écoliers, a rectifié l’ancien ministre le 13 septembre. Il défend désormais une solution de garde garantie à toutes les familles, en crèche publique, privée ou associative, tournée vers le langage, l’éveil et la socialisation. Il avait choisi, a-t-il expliqué, une formule faite pour « surprendre » et ouvrir le débat.

Faute de parti pour relayer ses idées, Bruno Le Maire use de la formule choc pour occuper les plateaux, quitte à la corriger ensuite. Il obtient l’attention des médias, au prix d’un soupçon d’imprécision.

Sans parti ni mandat

Ce défaut d’appareil pèse d’abord sur les conditions matérielles. Sans mandat électif ni parti construit autour de sa personne, Bruno Le Maire devrait réunir des financements, une organisation dans les territoires et 500 présentations d’élus, les « parrainages » exigés pour figurer au premier tour.

Lors de la primaire de la droite et du centre de 2016, le scrutin ouvert qui désignait le candidat commun de ce camp, il avait recueilli 102 168 voix, soit 2,38 % des suffrages, et terminé cinquième sur sept candidats. Il concourait alors sous les couleurs de sa famille politique, Les Républicains. Entré au gouvernement d’Édouard Philippe en 2017, il a adhéré à La République en marche en septembre de la même année. Il y a gagné sept ans à Bercy, et la rancune d’une partie de la droite, celle-là même qui a contesté son retour aux armées en octobre 2025.

En 2016, avec le soutien d’un parti, il n’avait pas atteint 3 %. Il aborde 2027 seul. Il peut faire valoir sa notoriété, son expérience gouvernementale et sa connaissance des dossiers économiques. Il lui manque encore les militants et les parrainages.

Trois chemins s’ouvrent à lui. Candidat déclaré, il porterait une droite libérale, européenne et régalienne, centrée sur la dette, le travail, l’autorité et la souveraineté industrielle. Sans se présenter, il pourrait se servir de son manifeste pour peser sur le projet du candidat du bloc central, qui rassemble les partis macronistes et leurs alliés, ou sur celui d’une partie de la droite, sans risquer une nouvelle défaite personnelle. Si les candidatures déjà installées s’affaiblissent, ou si le camp central ne parvient pas à se rassembler, il pourrait enfin se poser en recours et faire valoir son expérience, sa connaissance de l’économie et ses réseaux européens. Ces réseaux, il les entretient depuis janvier chez Macro Advisory Partners.



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