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Le 23 juillet 2024, les partis du Nouveau Front populaire désignaient Lucie Castets comme leur candidate à Matignon, où elle n’est jamais entrée. Vingt mois plus tard, la liste qu’elle conduisait dans le 12e arrondissement de Paris l’emportait avec 47,51 % des voix. Le 9 juillet 2026, les militants socialistes ont enterré la primaire unitaire qu’elle portait pour 2027. L’ancienne haute fonctionnaire joue désormais son avenir dans une mairie qui ne maîtrise ni son budget ni sa fiscalité.
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Les 9 et 10 octobre, une partie de la gauche désignera en ligne son candidat à l’élection présidentielle de 2027. Le nom de Lucie Castets ne figurera pas sur la liste. Il y a deux ans, le Nouveau Front populaire (NFP), l’alliance des partis de gauche formée pour les législatives de 2024, la présentait comme sa future première ministre. Elle occupe aujourd’hui trois fonctions électives, qu’elle n’avait pas encore briguées à l’époque.
Au 20 septembre, le site de la mairie du 12e arrondissement et la fiche officielle de la Métropole du Grand Paris lui attribuent les mêmes titres : maire du 12e, conseillère de Paris et conseillère métropolitaine déléguée à la réduction des inégalités. Elle les a réunis en moins de trois mois. Le 6 avril, le conseil d’arrondissement, l’assemblée locale élue par les habitants et chargée ensuite de désigner le maire, l’a portée à la tête de la mairie lors de sa première séance. Le 29 avril, les conseillers de la Métropole, la structure de coopération qui regroupe Paris et 130 communes voisines, l’ont fait entrer au bureau, l’instance qui dirige l’institution aux côtés de son président. En juin, le nouvel exécutif métropolitain l’a chargée d’un domaine précis, la réduction des inégalités.
Lucie Castets siège ainsi à trois niveaux de décision. Comme maire, elle conduit l’exécutif de l’arrondissement, l’équipe de ses adjoints, et reçoit les demandes des habitants d’un quartier de l’est parisien. Comme conseillère de Paris, elle vote au Conseil de Paris, l’assemblée qui fait office de conseil municipal pour toute la capitale. Comme déléguée métropolitaine, elle travaille au-delà du périphérique, sur les écarts de ressources et de services entre les communes du Grand Paris.
À l’été 2024, sa notoriété venait d’un accord conclu entre les directions du Parti socialiste, des Écologistes, du Parti communiste et de La France insoumise (LFI). Aucun électeur ne s’était prononcé sur son nom. En 2026, chacune de ses fonctions procède d’un vote : celui des habitants du 12e d’abord, puis celui des conseillers qu’ils ont élus, à l’arrondissement comme à la Métropole. Pour la première fois, Lucie Castets peut opposer un scrutin à ceux qui la décrivent comme une création des appareils.
Cette légitimité lui a coûté de l’audience nationale. Dans la même période, les partis de gauche ont abandonné le projet qu’elle portait en parallèle : une primaire commune pour 2027. L’ancienne candidate à Matignon, dont le nom circulait dans tous les médias à l’été 2024, parle désormais depuis une mairie d’arrondissement et un bureau métropolitain.
En moins de deux ans, elle a donc traversé trois positions : haute fonctionnaire inconnue du grand public, candidate désignée sans mandat, puis élue à la tête d’une majorité locale. La dernière est la seule qu’elle ait obtenue dans les urnes, et elle l’a conquise presque par accident.
Une tête de liste de dernière minute dans le 12e
En janvier 2026, rien ne la destinait au 12e arrondissement. Emmanuel Grégoire, candidat de l’union de la gauche à la mairie de Paris, l’avait placée parmi les dix premiers noms de sa liste centrale, les 163 candidats présentés à l’échelle de toute la ville pour le Conseil de Paris. Il comptait sur son expertise des services publics et des finances locales.
Ce calendrier a basculé avec le retrait d’Emmanuelle Pierre-Marie. La maire écologiste sortante du 12e était mise en cause par d’anciens collaborateurs, qui lui reprochaient des pratiques managériales qu’ils qualifiaient de « toxiques ». Ces accusations avaient déjà provoqué plusieurs départs dans son entourage. Elle a renoncé à conduire la liste de gauche.
À quelques semaines du scrutin, Lucie Castets a pris sa place à la tête de la liste d’union de la gauche et des écologistes, conclue sans LFI. Présentée comme apparentée écologiste, une étiquette qui signale une proximité avec le parti sans établir d’adhésion, elle a aussi récupéré la huitième position sur la liste centrale d’Emmanuel Grégoire.
Le pari comportait un risque. L’ancienne candidate à Matignon ne pouvait se prévaloir d’aucune implantation ancienne dans l’arrondissement, et sa désignation pouvait passer pour une solution d’urgence arrêtée par les états-majors de la coalition parisienne. Elle avait pour elle sa notoriété nationale et une connaissance intime de l’administration municipale, acquise à la direction des finances et des achats de la Ville, où elle avait appris les circuits de décision et les contraintes budgétaires de la collectivité.
Sa liste est arrivée en tête au premier tour avec 41,85 % des suffrages. Le 22 mars, au second, elle a rassemblé 47,51 % des voix, soit 28 358 bulletins, et remporté 25 des 33 sièges du conseil d’arrondissement. La liste de la droite et du centre menée par Valérie Montandon a obtenu 33,01 %, la liste insoumise de Caroline Mécary 11,38 %, et celle de Clara Chassaniol, soutenue par Horizons et Renaissance, 8,10 %. La victoire de la liste n’est devenue celle de sa tête qu’avec le vote du conseil, deux semaines plus tard.
Comme en 2024, les états-majors de la gauche avaient choisi Lucie Castets dans l’urgence. En mars 2026, les électeurs ont validé ce choix.
Matignon, l’été d’une notoriété sans mandat
Ce choix d’appareil avait un précédent. Le 23 juillet 2024, après plus de deux semaines de négociations consécutives aux législatives anticipées, les partis du NFP se sont accordés sur son nom pour Matignon.
Le grand public découvrait une haute fonctionnaire au parcours classique. Diplômée de Sciences Po, de la London School of Economics et de l’École nationale d’administration (ENA), elle avait débuté à la direction générale du Trésor, l’administration du ministère de l’Économie chargée de la politique économique, puis rejoint Tracfin, le service de renseignement financier chargé de la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. En septembre 2020, Anne Hidalgo, maire de Paris, l’avait recrutée à son cabinet comme conseillère chargée notamment du budget et des finances, avant de la nommer directrice des finances et des achats de la Ville au 1er octobre 2023. En 2021, elle avait cofondé Nos services publics, un collectif d’agents et d’anciens agents publics qui documente l’évolution des administrations.
Son absence d’étiquette en faisait un point d’équilibre acceptable pour quatre formations rivales. Elle connaissait pourtant la vie partisane : adhérente du PS de 2008 à 2011, elle avait figuré sur une liste socialiste dans le Calvados aux élections régionales normandes de 2015.
Le 26 août 2024, Emmanuel Macron a refermé la porte. Au terme de ses consultations, le président de la République a écarté un gouvernement fondé sur le programme et les partis du NFP, en arguant qu’il serait aussitôt renversé par une motion de censure à l’Assemblée nationale et en invoquant la « stabilité institutionnelle ». Lucie Castets n’a jamais été chargée de former un gouvernement. Le 5 septembre, Michel Barnier était nommé à Matignon.
La candidate se retrouvait sans parti, sans siège au Parlement et sans élection gagnée. L’indépendance qui avait rendu son nom acceptable la privait désormais de base électorale.
Entre l’Isère et Bercy, deux ans hors des urnes
Cette base, elle a d’abord cherché à la trouver en Isère. À l’automne 2024, le député insoumis Hugo Prevost ayant démissionné, une législative partielle, l’élection organisée pour remplacer un député en cours de mandat, devait se tenir dans la 1re circonscription du département. Lucie Castets a envisagé de s’y présenter, puis y a renoncé le 18 octobre. Elle a expliqué que les conditions n’étaient pas réunies et qu’elle tenait à rester un « trait d’union » entre les composantes de la gauche. LFI exigeait qu’elle rejoigne son groupe à l’Assemblée en cas de victoire, ce qu’elle refusait, et les socialistes locaux avaient investi leur propre candidate.
Pour entrer au Palais-Bourbon, Lucie Castets devait donc choisir une circonscription, une étiquette et un groupe parlementaire. En se retirant, elle a préservé son image de personnalité transversale et elle est restée sans mandat.
Sa situation professionnelle a suivi le même flottement. Le 29 août 2024, elle avait annoncé quitter la direction des finances de la Ville sans démissionner de la fonction publique, en envisageant une mise en disponibilité, la position qui suspend la carrière d’un fonctionnaire sans rompre son lien avec l’administration. En 2025, selon le magazine Challenges, elle a créé une activité de conseil en lutte contre le blanchiment et réalisé à ce titre un audit pour une organisation non gouvernementale à Tunis. À l’automne 2025, elle a retrouvé le ministère de l’Économie, à Bercy, affectée temporairement auprès du Médiateur des entreprises, le service chargé de régler à l’amiable les litiges entre entreprises, ou entre entreprises et acteurs publics. Ni le ministère ni l’intéressée n’ont rendu publique la durée de cette mission, ni indiqué si elle se poursuit depuis son élection.
Sa ligne politique, elle l’a fixée en mai 2025, avec la parution au Seuil de Où sont passés nos milliards ?. Lucie Castets y examine l’écart entre la hausse globale des dépenses publiques et la dégradation ressentie dans la santé, l’éducation ou la justice, qu’elle impute à des choix politiques. Elle y plaide pour une fiscalité plus lourde sur le patrimoine et les successions, dans le prolongement des travaux de Nos services publics.
Bagneux contre « Choisir 2027 »
Faute de siège, Lucie Castets a tenté de peser sur la présidentielle. Le 2 juillet 2025, elle réunissait à Bagneux (Hauts-de-Seine) Olivier Faure, premier secrétaire du PS, Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, et les députés Clémentine Autain et François Ruffin, tous favorables à une désignation commune. LFI, Place publique, le parti de Raphaël Glucksmann, et le Parti communiste restaient à l’écart.
Elle y réclamait une primaire « la plus large possible » et se présentait comme l’une des organisatrices du processus, une position qui lui conservait son rôle de médiatrice. Début 2026, les promoteurs du projet ont annoncé une consultation pour le 11 octobre, avec des bureaux de vote physiques, des parrainages exigés des candidats et l’ambition de mobiliser plusieurs millions d’électeurs.
Les partis ont défait ce calendrier. LFI refusait le principe même d’une primaire, et Place publique ne voulait pas rejoindre le dispositif dans les conditions proposées, tandis que le PS se divisait sur le périmètre. Le 9 juillet 2026, les militants socialistes ont tranché : à 55,5 %, ils ont retenu une désignation limitée à l’espace socialiste et à ses partenaires, contre l’option ouverte défendue par Olivier Faure. Ce vote a mis fin au processus unitaire.
La consultation en ligne d’octobre, baptisée « Choisir 2027 », prévoit un éventuel second tour les 16 et 17 octobre. Elle associe le PS, Place publique et la Gauche républicaine et socialiste (GRS), un petit parti issu de l’aile gauche socialiste. Cinq candidatures y ont été validées : celles d’Olivier Faure, de Raphaël Glucksmann, du député socialiste Jérôme Guedj, d’Emmanuel Maurel, figure de la GRS, et de Ségolène Royal, candidate socialiste à la présidentielle de 2007. Lucie Castets n’est ni candidate ni au nombre des responsables connus du dispositif. En un an, la gauche socialiste est passée des bureaux de vote physiques annoncés pour le 11 octobre à un scrutin en ligne réservé à ses propres partenaires.
Ce retrait éclaire le rapport de Lucie Castets aux partis. Pendant la campagne municipale, elle refusait de « fermer la porte à personne », alors qu’Emmanuel Grégoire excluait toute alliance avec la liste insoumise de Sophia Chikirou. Elle siège aujourd’hui au Conseil de Paris dans le groupe Écologiste et Social de Paris, sans que ni elle ni les Écologistes aient fait état d’une adhésion. Elle pouvait rapprocher des formations tant qu’elles y consentaient. Quand leurs intérêts ont divergé, elle n’avait ni groupe parlementaire ni réseau militant à mettre dans la balance.
Un état spécial sous la tutelle du Conseil de Paris
Son nouveau pouvoir a des bornes précises. Depuis avril, Lucie Castets préside le conseil d’arrondissement et exerce les compétences propres de la mairie : état civil, caisse des écoles, l’établissement qui gère notamment la restauration scolaire, crèches, logement. Elle gère aussi l’état spécial, l’enveloppe qui finance les équipements de proximité. Le Conseil de Paris arrête en revanche le budget général de la Ville, la fiscalité, les grands projets d’urbanisme et les orientations stratégiques, car une mairie d’arrondissement n’a pas les attributions d’une commune de plein exercice.
À l’Hôtel de Ville, siège de la mairie centrale, elle appartient à la majorité d’Emmanuel Grégoire, élu maire de Paris le 29 mars 2026 avec 103 voix. Elle y siège dans la 5e commission, chargée de l’urbanisme, du logement, du Grand Paris, de la politique de la ville (l’action publique en faveur des quartiers défavorisés) et de l’accessibilité. Dans l’arrondissement, son équipe a lancé « Parlons 12e », une série de rencontres entre élus et habitants que la mairie présente comme un moyen de recueillir les attentes de la population et de débattre des priorités du début de mandat.
Logement, inégalités territoriales, accès aux services : le champ de sa commission et celui de sa délégation métropolitaine croisent les thèmes de son livre. Lucie Castets tient pour la première fois un terrain où appliquer sa ligne, dans une institution qui ne décide ni de son budget ni de ses impôts.
La personnalité transpartisane révélée en 2024 pourrait aussi se fondre dans les équilibres de la majorité parisienne. Les arbitrages budgétaires qu’elle préparait en 2023 comme directrice des finances, elle doit désormais les obtenir du Conseil de Paris.


