Trump veut influencer les élections en France et en Europe en finançant les médias d’extrême droite

L'administration Trump veut financer les médias de la droite radicale en Europe. À sept mois de la présidentielle, la France n'a aucun texte pour s'y opposer.

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Le premier tour de l’élection présidentielle aura lieu le 18 avril 2027. D’ici là, une somme comprise entre un et trois millions de dollars versée par le gouvernement américain à une rédaction française serait parfaitement légale. Elle n’apparaîtrait dans aucun compte de campagne, ne serait examinée par aucune autorité de contrôle électoral, et n’obligerait son bénéficiaire, s’il est constitué en société commerciale, à aucune déclaration.

Le scénario n’a rien d’abstrait. Depuis juillet 2026, le Département d’État américain a ouvert des appels à candidatures destinés à financer, en Europe, des médias, des journalistes et des organisations défendant des positions qu’il qualifie de conservatrices. Le montant atteint au moins 25 millions de dollars.

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Trois guichets, une grille de lecture

Le 21 août, le Département d’État a prévenu le Congrès qu’il comptait allouer 4 millions de dollars à des médias européens de droite. Selon l’agence Reuters, cette notification porte en réalité sur au moins 15 millions de dollars, dont la finalisation était attendue pour la fin du mois de septembre. Elle s’ajoute à une dizaine de millions déjà rendus publics en juillet et en août par trois appels à candidatures.

Les 4 millions se répartissent en deux lignes. Trois millions doivent financer un programme chargé de documenter et d’analyser « le recul démocratique en Europe », en lien avec l’immigration, la situation des médias et les lois adoptées par les institutions européennes. Le million restant ira à la création d’un réseau de journalistes indépendants travaillant sur la souveraineté nationale, la liberté religieuse et les « droits naturels », une notion chère aux droites conservatrices américaines, qui désigne des droits présentés comme antérieurs et supérieurs à ceux que reconnaît la loi.

L’ensemble est piloté par le Bureau de la démocratie, des droits humains et du travail, un service du Département d’État que les diplomates américains désignent par ses initiales anglaises, DRL.

Ces documents sont publics, consultables sur les sites state.gov et grants.gov, avec leurs montants au dollar près. Le droit américain oblige l’administration à les publier. C’est par eux que l’on connaît la grille de lecture imposée aux candidats.

Le texte du premier appel demande de travailler sur la « souveraineté nationale, la migration, la censure et la guerre juridique ». Cette dernière expression, lawfare en anglais, désigne l’usage des tribunaux comme arme politique. Le document invoque une « philosophie politique partagée » et un « héritage civilisationnel occidental commun ».

Le cahier des charges décrit ainsi un profil avant même de désigner un lauréat. Une rédaction qui remplit ces quatre cases défend simultanément les intérêts diplomatiques et industriels des États-Unis, l’agenda de l’administration Trump face aux régulateurs européens, et un corpus de thèmes qui, en France, structure le discours du Rassemblement national, de Reconquête et, sur le volet souverainiste, de Debout la France. À l’échelle européenne, ce sont ceux de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) et de Reform UK, le parti de Nigel Farage. Aucune autre famille politique ne coche le formulaire. Les partis eux-mêmes sont exclus du dispositif, mais rien n’exclut les médias, fondations et associations qui gravitent autour d’eux.

Des quatre critères, celui de la guerre juridique est le plus directement inflammable en France. Marine Le Pen a été condamnée le 31 mars 2025 à cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire dans l’affaire des assistants parlementaires européens, décision aussitôt dénoncée par Donald Trump et Elon Musk. La cour d’appel de Paris a ramené cette peine le 7 juillet 2026 à 45 mois dont 30 avec sursis, la rendant éligible pour 2027. Elle s’est pourvue en cassation et s’est engagée dans la course. Un appel d’offres du Département d’État propose donc de financer des médias travaillant sur le lawfare dans un pays où la principale candidate d’extrême droite a passé quinze mois écartée du scrutin par une décision de justice, et où cette décision a été publiquement qualifiée de persécution politique par le président américain.

Une démarche entamée avant l’ouverture des guichets

Sarah Rogers, sous-secrétaire d’État à la diplomatie publique, pilote cette stratégie depuis le début de l’année 2026. Un portrait publié par le magazine américain Foreign Policy le 1er septembre chiffre à environ un milliard de dollars le budget annuel dont elle a la charge.

En décembre 2025, selon le Financial Times, Rogers a rencontré des responsables de Reform UK et leur a proposé un soutien financier pour diffuser les « valeurs américaines ». La rencontre s’est tenue plus de sept mois avant la publication du premier appel à candidatures. Une haute fonctionnaire américaine a donc démarché un parti de la droite radicale européenne avant même que les guichets ne soient ouverts.

Lors de ces échanges, elle a visé deux textes : l’Online Safety Act, la loi britannique qui oblige les plateformes à retirer certains contenus, et le Digital Services Act, le règlement européen équivalent. L’administration Trump y voit des instruments de censure dirigés contre les entreprises technologiques américaines. Rogers prépare par ailleurs un site baptisé « Freedom.gov », destiné à donner accès à des contenus interdits par certains gouvernements européens.

Ce détail déplace la nature du programme. Il ne s’agit pas seulement de soutenir des droites européennes. Il s’agit de financer, à l’intérieur des pays concernés, une clientèle hostile à une régulation que la France compte parmi les plus fermes à défendre.

Le vide juridique français

L’article L52-8 du code électoral est pourtant catégorique : aucun État étranger, aucune personne morale de droit étranger ne peut financer un candidat ou un parti français. La disposition est ancienne, connue, et elle a déjà servi. Elle a alimenté dix ans de controverse sur le prêt de 9,4 millions d’euros contracté en 2014 par le Front national auprès d’une banque russe, une affaire qui a précisément conduit le législateur à resserrer les règles d’emprunt des partis en 2017.

Elle ne s’applique pas ici.

L’argent du DRL ne va pas à un parti. Il va à des médias, à des associations, à des fondations, à des « réseaux de journalistes indépendants ». Aucune de ces structures n’entre dans le champ de L52-8. Un porte-parole du Département d’État l’a d’ailleurs formulé lui-même, en présentant l’initiative comme un « usage transparent et légal des ressources pour promouvoir les intérêts et valeurs américains à l’international » et en précisant que « ces fonds ne sont pas disponibles pour les partis politiques ».

La phrase se veut rassurante. Elle décrit surtout le périmètre exact du contournement. Un parti ne peut pas toucher directement l’argent. Rien n’indique en revanche qu’un média, une fondation ou une association gravitant dans l’orbite du Rassemblement national, de l’AfD ou de Reform UK en soit exclu.

Reste un garde-fou, mais il est étroit. La loi du 24 août 2021 dite « séparatisme » oblige les associations recevant plus de 153 000 euros de dons par an, ainsi que les fonds de dotation, à faire figurer en annexe de leurs comptes un état séparé des ressources venues de l’étranger. L’obligation est purement comptable, elle ne donne lieu à aucune publication centralisée, et son non-respect est puni d’une amende de 3 750 euros, soit moins de un pour mille d’une subvention de trois millions de dollars. Surtout, elle ne vise ni les sociétés commerciales ni les entrepreneurs individuels, c’est-à-dire la forme juridique de la plupart des médias en ligne français.

Quant au contrôle des comptes de campagne, il ne comble pas ce vide. La Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques examine les dépenses engagées par un candidat, pas l’écosystème éditorial qui l’entoure. Une rédaction subventionnée depuis l’étranger qui produit, pendant des mois, des contenus favorables à une famille politique ne dépense pas pour un candidat. Elle ne relève d’aucune ligne comptable.

Le calendrier

Pour la présidentielle de 2027, la période de comptabilisation des dépenses électorales s’ouvre six mois avant le premier jour du mois du scrutin, soit le 1er octobre 2026. À partir de cette date, tout ce qu’un candidat engage en vue de l’élection doit figurer dans son compte.

Les subventions américaines, elles, sont attribuées au même moment, à l’automne 2026. La coïncidence de dates n’a rien d’un problème juridique : ces fonds ne relèvent pas du compte de campagne, quelle que soit la date à laquelle ils arrivent. Elle dessine en revanche une fenêtre. Un média financé à l’automne 2026 dispose d’un peu plus de six mois pour construire une audience et installer des thèmes avant le 18 avril 2027, sans qu’aucun euro de cette dépense ne soit imputé à quiconque. Il n’a pas besoin de soutenir un candidat pour peser sur le scrutin. Il lui suffit de déplacer le centre de gravité du débat.

Pourquoi quelques millions changent l’échelle

Des experts cités par Foreign Policy estiment que quelques millions de dollars produisent en Europe un effet démultiplié, les budgets des organisations politiques et médiatiques spécialisées y étant très inférieurs à ceux de leurs équivalents américains. Une subvention de 1 à 3 millions de dollars ne se compare pas au budget d’une campagne présidentielle, plafonné à plus de 16 millions d’euros pour le premier tour. Elle se compare au budget d’une rédaction.

S’y ajoute un multiplicateur que l’argent n’achète pas. La production coûte cher, la diffusion est gratuite dès lors qu’elle est prise en charge par les grandes plateformes. Les publications de l’influenceuse allemande Naomi Seibt, qui se décrit comme libertarienne et soutient l’AfD, ont été relayées par Elon Musk, propriétaire du réseau social X. Seibt, seule candidate identifiée à ce jour, a confirmé au quotidien économique allemand Handelsblatt avoir demandé un financement au Département d’État pour lancer un réseau de médias consacré à la liberté d’expression, à la souveraineté nationale et aux effets de l’immigration.

L’angle mort

La France s’est dotée d’un arsenal contre l’ingérence étrangère. Viginum, créé en 2021 et rattaché au Premier ministre, a documenté depuis lors plusieurs centaines de manœuvres informationnelles. Paris a soutenu l’interdiction de RT France, la chaîne financée par l’État russe, puis appelé à l’application rapide et complète du règlement européen sur les services numériques après les manipulations observées lors de la présidentielle roumaine de 2024.

Tout cet édifice a été conçu contre un adversaire déclaré, la Russie, opérant par faux comptes, faux sites et amplification artificielle. Il n’a pas été pensé pour un allié qui publie ses appels d’offres, verse ses subventions par virement bancaire et revendique publiquement sa démarche.

D’où une question à laquelle ni le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, ni Viginum, ni le Quai d’Orsay n’ont apporté de réponse : un financement public étranger, légal et assumé, destiné à des médias engagés dans le débat électoral français, relève-t-il ou non de la vigilance contre les ingérences ?

Ce que l’on sait, ce que l’on ignore

Rien n’établit à ce stade qu’un média français ait déposé un dossier. La liste des candidats n’est pas publique, celle des lauréats non plus. La progression des droites radicales en Europe est par ailleurs antérieure à ce programme et procède de causes internes que quelques millions de dollars n’expliquent pas.

Ce que l’on sait tient en trois points. Washington a ouvert des guichets calibrés sur les thèmes de la droite radicale européenne. Une responsable américaine a démarché un parti avant leur ouverture. Et aucune règle française n’interdit à cet argent d’atteindre l’écosystème médiatique qui entoure une campagne présidentielle.

À la mi-juillet 2026, le chancelier allemand Friedrich Merz avait posé la limite, dans des propos rapportés par le quotidien britannique The Guardian : « Pour notre part, nous n’interférons pas dans les élections américaines. À l’inverse, je ne veux pas que le gouvernement américain ou des institutions proches du gouvernement interfèrent dans les élections allemandes. »

Berlin a parlé. Paris, à sept mois du premier tour, n’a rien dit.



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