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Aucun ministre de l’Enseignement supérieur n’a touché au concours d’entrée des grandes écoles depuis vingt ans. Un rapport officiel propose de le vider de sa fonction, de fermer le robinet budgétaire des campus jugés trop petits et de laisser entrer dans le métier des adultes de quarante ans. Ses auteurs datent la première échéance à 2030.
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Quarante mille. C’est le nombre d’ingénieurs que la France diplôme chaque année, selon le rapport Focus Économie : Retrouver la capacité de produire en France et en Europe, publié en septembre 2026 par le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan (HCSP), placé sous la direction de Clément Beaune. Le même document fixe la cible à l’horizon 2050 : 100 000 diplômés par an.
Il manque 60 000 ingénieurs par an. Les quelque 200 établissements habilités à délivrer le titre produisent le flux actuel, soit une moyenne d’environ 200 diplômés par école. Multiplier ce flux par deux et demi supposerait, sans rien changer au système, l’équivalent de 150 écoles supplémentaires. Le HCSP ne propose d’en construire aucune.
Le rapport va chercher ces diplômés ailleurs, dans des viviers que le système français tient fermés. Les universités en constituent le premier : elles accueillent chaque année des centaines de milliers d’étudiants en sciences, mais ne délivrent pas le titre d’ingénieur, réservé aux écoles. Les filles forment le deuxième vivier, écartées de fait de 80 % des places scientifiques du supérieur.
Reste le troisième, qui touche à l’idée même que la France se fait du métier. Le HCSP veut qu’on puisse devenir ingénieur ailleurs qu’en école, et plus tard qu’à 23 ans.
La cible dépasse d’ailleurs le seul titre d’ingénieur. Le rapport écrit que la France doit devenir « un pays d’ingénieurs et de techniciens », ce qui engage les BTS et les autres formations techniques courtes autant que les cursus en cinq ans. Le document ne précise pas la part de chacun dans les 100 000.
Les 54 milliards d’euros de France 2030, annoncés en octobre 2021, sont engagés. Les projets d’infrastructures décarbonées ont été arbitrés et leurs autorisations délivrées. Le HCSP situe le blocage au niveau du nombre de personnes qualifiées disponibles pour tenir les postes créés.
Ce que la pénurie d’ingénieurs a déjà coûté
Le PIB par habitant français atteignait 88 % du niveau américain en 2000. Vingt-deux ans plus tard, il en représente environ 78 %, selon les données citées par le HCSP. Autrement dit, la richesse produite par Français s’est éloignée de dix points supplémentaires de celle produite par Américain.
Le rapport attribue ce recul à une intégration insuffisante des technologies numériques et de l’innovation de rupture dans les entreprises françaises. Le diagnostic porte sur le passage du laboratoire à l’atelier. La France consacre environ 2,2 % de sa richesse annuelle à la recherche et développement, en deçà de l’objectif de 3 % que les chefs d’État européens s’étaient fixé à Lisbonne en mars 2000, jamais atteint depuis.
Un pays peut inventer une technologie et n’en tirer aucun gain de productivité, faute d’ingénieurs pour la déployer dans ses usines. Le HCSP place cette compétence au même rang stratégique que l’accès à l’énergie ou la capacité à produire des armements.
Les besoins sont déjà exprimés. L’Université des métiers du nucléaire a évalué en 2023 le recrutement de la filière à quelque 100 000 personnes sur dix ans, dans la perspective des six réacteurs de nouvelle génération commandés par l’État. Les usines géantes de batteries implantées dans les Hauts-de-France recherchent les mêmes ingénieurs de production et les mêmes techniciens de maintenance.
Pendant ces vingt-deux années, le nombre de diplômés ingénieurs n’a pratiquement pas bougé. Les écoles fixent chaque année, avant même le concours, le nombre de places qu’elles ouvriront. Un système bâti pour trier ne produit pas de volume. Le HCSP s’attaque d’abord à ce verrou.
Le concours à 20 ans, premier dogme à démonter
Universités et grandes écoles coexistent en France sans se rencontrer depuis la fin du XIXᵉ siècle. Les premières accueillent tout bachelier qui s’y inscrit ; les secondes recrutent sur concours, après deux ans de classes préparatoires, et délivrent seules le titre d’ingénieur. Le HCSP juge cette séparation obsolète et relève que la gouvernance de l’enseignement supérieur n’a pas connu d’évolution majeure depuis près de vingt ans, soit depuis la loi de 2007 qui a donné leur autonomie aux universités.
Là se joue le premier gisement de diplômés. Des dizaines de milliers d’étudiants suivent chaque année une licence scientifique à l’université sans jamais accéder au titre d’ingénieur, faute d’avoir passé un concours à 20 ans. Rapprocher les deux mondes reviendrait à ouvrir cette porte.
Le rapport avance deux motifs pour le faire : un meilleur encadrement des étudiants et une répartition plus équitable des budgets par tête. Il y ajoute le relèvement du niveau scientifique d’ensemble. La mention des budgets vise un écart connu de tous les acteurs du secteur. L’État dépense chaque année sensiblement plus pour un élève de classe préparatoire que pour un étudiant de première année de licence scientifique. Rééquilibrer reviendrait à prélever sur les filières sélectives au profit des amphithéâtres où se trouvent les effectifs.
Le HCSP recommande ensuite de sélectionner les étudiants non plus à l’entrée du cursus, mais en cours de route, au moment du passage en master, trois ans après le baccalauréat. L’outil juridique existe déjà pour partie : la loi du 23 décembre 2016 a autorisé la sélection à l’entrée du master, et la plateforme Mon Master centralise les candidatures depuis 2023. Le rapport va plus loin. Il propose de faire de ce moment le point où se joue la hiérarchie des parcours, à la place du concours.
Un bachelier qui échoue aujourd’hui aux concours voit son horizon professionnel fixé à 20 ans, et ceux qui abandonnent les classes préparatoires rejoignent l’université avec une trajectoire déjà refermée. Le HCSP décrit à l’inverse une licence très encadrée et exigeante, ouverte à tous, suivie d’une sélection rigoureuse à l’entrée des masters spécialisés. Le verdict serait repoussé de trois ans et adossé à des résultats obtenus en cours d’études.
Le rapport demande par ailleurs de recentrer les trois premières années sur les mathématiques et les sciences du vivant, ainsi que sur les sciences de l’ingénieur, avec des moyens renforcés sur ces disciplines. Le document ne dit pas lesquelles financeraient ce redéploiement à budget contraint.
Reste la recommandation la plus lourde. Le HCSP propose de concentrer les investissements publics sur un nombre restreint de grands pôles universitaires, afin qu’ils atteignent une taille comparable à celle de leurs concurrents américains ou asiatiques. L’État a déjà tenté l’opération avec les Initiatives d’excellence, lancées en 2011 : huit universités sélectionnées, des dotations de plusieurs centaines de millions d’euros chacune, et deux labels retirés en 2016, à Toulouse et à Sorbonne Paris Cité. Les présidents d’université écartés et les élus locaux concernés avaient alors protesté publiquement.
La carte universitaire française repose depuis les années 1960 sur le principe inverse, celui de la proximité, avec la création des antennes délocalisées puis des universités de taille moyenne. Le rapport y renonce sans détour. Ni la Conférence des grandes écoles, ni France Universités, ni les régions n’ont pris position sur ce point depuis sa publication.
Le deuxième verrou laisse 80 % des places aux garçons
Les jeunes hommes représentent environ 80 % des diplômés des filières scientifiques du supérieur, de l’ingénierie et du numérique, selon les données reprises par le HCSP. Les lycées techniques et professionnels affichent la même proportion dans leurs formations industrielles.
Le calcul est simple. Sur 40 000 ingénieurs diplômés chaque année, environ 8 000 sont des femmes. Porter leur part à parité, sans rien changer par ailleurs, ajouterait quelque 24 000 diplômées par an, près de la moitié des 60 000 manquants. Aucun autre vivier n’offre cet ordre de grandeur, d’autant que le nombre de bacheliers commencera à décroître à la fin de la décennie.
Le rapport écarte l’hypothèse d’une différence d’aptitude. Il désigne une éviction produite par les rôles sociaux et les stéréotypes de genre, ancrés dès le collège, qui détournent les filles de ces orientations avant le baccalauréat. La réforme du lycée entrée en vigueur en 2019 a amplifié le phénomène : en supprimant les séries S, ES et L au profit de spécialités à la carte, elle a fait chuter la part des filles suivant les mathématiques en terminale, au point que le ministère a réintroduit une heure trente de mathématiques obligatoires en première à la rentrée 2023.
Le HCSP fixe deux priorités à l’horizon 2030. La première porte sur la lutte contre les stéréotypes filles-garçons dès l’école primaire. La seconde engage les écoles d’ingénieurs elles-mêmes, auxquelles le rapport demande de tenir compte des attentes exprimées par les étudiantes dans la conception de leurs programmes, en citant l’éthique de la technologie et l’impact environnemental des formations, ainsi que leurs conditions d’apprentissage.
Là se trouve la rupture. Les campagnes publiques d’orientation menées depuis quinze ans demandaient aux lycéennes de se projeter dans des filières inchangées. Le HCSP demande aux filières de se modifier pour les accueillir, alors que leurs programmes sont validés par la Commission des titres d’ingénieur, l’organisme qui habilite les écoles, tous les cinq ans.
Devenir ingénieur à quarante ans, troisième rupture
Une réforme des trois premières années d’université ne produit ses premiers diplômés qu’au bout de cinq à sept ans. Les deux premiers verrous, même levés en 2027, ne rapporteraient donc rien avant 2033. Le HCSP en tire une conséquence de calendrier et propose de créer des formations continues intensives capables de reconvertir 30 000 actifs par an vers les métiers d’ingénieurs et de techniciens supérieurs.
Un ingénieur sur deux, dans la cible visée, serait donc un adulte déjà en poste. Le titre reste protégé depuis la loi du 10 juillet 1934 par la Commission des titres d’ingénieur, seule habilitée à décider quelles formations peuvent le délivrer. Le rapport ne précise ni si ces 30 000 reconvertis l’obtiendraient, ni qui paierait leur formation : France Travail, les organismes paritaires qui financent la formation professionnelle, les employeurs ou l’État. Le diplôme décroché à 23 ans et valable pour toute une carrière, qui organise la profession depuis un siècle, sortirait affaibli de l’opération.
Le HCSP retient un second levier, le doublement du nombre d’étudiants étrangers accueillis dans les écoles d’ingénieurs françaises. Il évalue l’effet conjugué de la reconversion et de l’attractivité internationale à une hausse de 40 % à 50 % des diplômes délivrés, sans détailler la part revenant à chaque levier.
La France accueille environ 430 000 étudiants internationaux, selon Campus France, pour un objectif de 500 000 fixé par le plan « Bienvenue en France » de 2018. L’arrêté du 19 avril 2019 avait instauré des frais d’inscription plus élevés pour les étudiants venus hors d’Europe, largement annulés depuis par les exonérations décidées par les établissements eux-mêmes. Le débat parlementaire sur les visas étudiants s’est durci ces trois dernières années. Le rapport demande d’inverser le mouvement.
Ce que coûte de casser trois verrous à la fois
Le HCSP qualifie le coût de la transition de transitoire mais massif. Le rapport ne l’assortit d’aucun montant.
Il rappelle le cadre budgétaire, des finances publiques contraintes et un État hors d’état de tout financer. L’arbitrage proposé aux responsables politiques figure noir sur blanc : privilégier l’investissement de long terme dans la formation et l’appareil productif plutôt que le soutien immédiat au pouvoir d’achat financé par la dette.
Chacun des trois verrous a son prix politique, et il se paie comptant. Concentrer les crédits sur quelques pôles universitaires fâcherait dès la première année les présidents d’université écartés et les exécutifs régionaux, comme en 2016 lors du retrait de deux labels d’excellence. Déplacer la sélection du concours vers le master toucherait au statut acquis des classes préparatoires, que 80 000 élèves environ fréquentent chaque année. Ouvrir le titre d’ingénieur à des reconvertis de quarante ans obligerait la Commission des titres d’ingénieur à revoir sa doctrine.
Une réforme des premières années d’université produit ses effets mesurables au bout de quinze à vingt ans. Le mandat présidentiel dure cinq ans.
Le rapport date ses échéances : le volet orientation et stéréotypes à 2030, la transformation de l’enseignement supérieur à 2050. Le premier jalon vérifiable tombe dans quatre ans. Aucune des recommandations du HCSP ne figure à ce jour dans un budget voté, ni dans une lettre de mission ministérielle rendue publique.


