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- Dans 80 % des paquets, et personne hors la loi
- 47,6 % des adultes au-dessus du seuil
- Ce qui entre ne ressort plus
- Pourquoi le pain pèse plus lourd que le chocolat
- 90 milligrammes, la dérogation française
- 144 voix pour, et puis plus rien
- De 2038 à 2030, en trois mois
- Un remboursement réservé à quelques-uns
- Du fer, du seigle, et pas de miracle
Le cadmium n’a ni goût ni odeur, et il reste jusqu’à trente ans dans le foie et les reins de ceux qui l’avalent. Il entre par le pain, les pâtes, les pommes de terre, les céréales du petit-déjeuner. Près d’un adulte français sur deux dépasse le seuil d’imprégnation critique retenu par les autorités sanitaires, et la proportion d’enfants au-delà de la dose quotidienne jugée sûre est plus de dix fois supérieure à celle des adultes. Le métal arrive dans les champs par les sacs d’engrais phosphatés, avant de remonter dans les épis.
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Chocolat contaminé au cadmium : les enfants en danger
Dans 80 % des paquets, et personne hors la loi
Le 27 août 2026, 60 Millions de consommateurs a publié les résultats d’analyse de 36 références de pâtes vendues en France. Environ 80 % des paquets testés contenaient du cadmium, métal lourd classé cancérogène pour l’homme par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC). Le magazine avait retenu trois familles de produits, les pâtes classiques, les complètes et celles sans gluten, sans qu’aucune ne ressorte indemne dans son ensemble.
La Voix du Nord, 20 Minutes, Le Parisien et Europe 1 ont repris ces chiffres dans les vingt-quatre heures.
Trois références seulement se sont révélées totalement exemptes : les pennes sans gluten de Marque Repère et celles de U, ainsi que les spaghettis sans gluten de Barilla.
Aucun des 36 produits ne dépassait la limite réglementaire européenne, fixée à 0,18 milligramme par kilogramme pour le blé dur. Les fabricants cités n’ont donc enfreint aucune règle, les distributeurs non plus, et les lots analysés pouvaient rester en rayon le jour même de la publication.
Aucune de ces teneurs ne figure sur les emballages, où seul l’étiquetage nutritionnel est obligatoire. Un acheteur qui aurait voulu éviter les 80 % de paquets concernés n’aurait disposé d’aucune information en magasin.
47,6 % des adultes au-dessus du seuil
L’Anses a publié le 25 mars 2026 les résultats de sa troisième étude de l’alimentation totale, dite EAT3. Plus de 700 échantillons y ont été analysés, couvrant environ 90 % du régime alimentaire des Français. L’agence sanitaire y confirme une surexposition de la population par la voie alimentaire.
Pour mesurer l’imprégnation réelle des organismes, l’Anses s’appuie sur l’étude de biosurveillance Esteban, menée par Santé publique France entre 2014 et 2016. Le principe est simple : on dose le cadmium dans les urines, en rapportant la quantité trouvée à la créatinine, une substance naturellement présente qui permet de corriger les écarts de dilution d’un prélèvement à l’autre. Résultat : 47,6 % des adultes français dépassent 0,5 microgramme de cadmium par gramme de créatinine, la valeur au-delà de laquelle les autorités sanitaires considèrent l’imprégnation comme préoccupante.
Les enfants se situent bien plus haut. Entre 23 % et 27 % d’entre eux absorbent chaque jour davantage que la dose considérée comme sûre par les autorités sanitaires, contre 1,4 % à 1,7 % chez les adultes, selon les données les plus récentes reprises par l’agence.
Le rapport parlementaire consacré au sujet ajoute une donnée de tendance. Depuis l’étude précédente de l’Anses, la teneur en cadmium a augmenté dans près d’un tiers des aliments analysés. Pour les céréales du petit-déjeuner, la contamination a été multipliée par 3,5.
Ce qui entre ne ressort plus
L’organisme humain met entre 10 et 30 ans à éliminer la moitié seulement du cadmium qu’il a absorbé. Le métal s’accumule tout au long de la vie, dose légale après dose légale, et se loge principalement dans le foie et les reins, mais également dans le cerveau et le pancréas.
Le docteur Souvet, cardiologue et cofondateur de l’association Santé environnement France (ASEF), parle à son sujet de « poison cumulatif ». La formule correspond à ce que mesurent les toxicologues : un bol de céréales avalé à dix ans pèse encore dans l’imprégnation d’un adulte de trente-cinq.
Chez les non-fumeurs, l’alimentation constitue la source d’exposition dominante. Le tabac reste la seule voie comparable, mais il ne concerne évidemment pas les enfants dont l’Anses documente les dépassements.
Le CIRC a classé le cadmium cancérogène pour l’homme dès 1993, classement confirmé lors d’une réévaluation en 2012. La substance figure également parmi les agents qui altèrent l’ADN et la reproduction. Seul le cancer du poumon dispose toutefois d’indications jugées « suffisantes » quant à son lien avec le cadmium. Pour les atteintes du rein et de la prostate, le CIRC ne retient que des indications qu’il qualifie de « limitées », c’est-à-dire un faisceau de résultats convergents mais insuffisants pour trancher.
L’Anses documente par ailleurs une déminéralisation osseuse pouvant conduire à l’ostéoporose et aux fractures, notamment du col du fémur. Le cadmium attaque le rein jusqu’à l’insuffisance, et le foie jusqu’à la fibrose. Des effets cardiovasculaires ont été décrits, ainsi qu’une toxicité pour le système nerveux, assortie de risques suspectés sur le développement cérébral des enfants. La reproduction masculine et féminine compte parmi les fonctions altérées. Chez les patients déjà malades dont le taux de cadmium est élevé, la mortalité augmente.
Pourquoi le pain pèse plus lourd que le chocolat
Les crustacés et le chocolat concentrent davantage de cadmium par portion que n’importe quel produit céréalier. Ils pèsent pourtant peu dans l’exposition globale des Français, faute d’être consommés chaque jour et en quantité.
Le pain, les céréales, les pâtes et les pommes de terre contribuent le plus au bilan total, selon l’étude EAT3. Ces quatre familles composent la base du régime alimentaire national. Un consommateur qui renoncerait aux crabes et aux tablettes de chocolat noir ne modifierait pas son imprégnation de façon mesurable.
En février 2026, l’Anses avait déjà signalé la présence d’aluminium dans les viennoiseries, de plomb dans le pain, de mercure dans les poissons et d’acrylamide dans les frites.
90 milligrammes, la dérogation française
Plus de 80 % des apports de cadmium aux sols agricoles français proviennent des engrais phosphatés. Les seuls engrais minéraux phosphatés en représentent 55 %. Une fois épandu, le métal pénètre les végétaux par leurs racines et demeure dans la terre pour des décennies, ce qui contamine durablement les parcelles cultivées.
La réglementation ne fixe pas ici une teneur dans un aliment, mais une teneur dans l’engrais lui-même. Elle s’exprime en milligrammes de cadmium par kilogramme de P₂O₅, le pentoxyde de phosphore, qui est la forme sous laquelle on comptabilise le phosphore contenu dans un sac. Les chiffres qui suivent n’ont donc rien de comparable aux 0,18 mg/kg tolérés dans le blé dur. Ils mesurent ce qui part dans les champs, pas ce qui arrive dans l’assiette.
Deux plafonds coexistent en France, selon la voie de commercialisation du produit. Les engrais portant le marquage CE, autorisés sur le marché européen depuis le 16 juillet 2022, ne peuvent excéder 60 milligrammes de cadmium par kilogramme de P₂O₅, en application du règlement européen 2019/1009. Les engrais dépourvus de ce marquage, vendus uniquement sur le territoire national, relèvent d’un régime distinct. Une dérogation portée par la norme Afnor NF U 42-001-1, rendue obligatoire par arrêté depuis 2003, y autorise jusqu’à 90 milligrammes, l’un des plafonds les plus élevés d’Europe.
Ce sont ces 90 milligrammes qui ont conduit l’Anses à formuler sa propre recommandation : 20 milligrammes au maximum, ce qui reviendrait à déverser moins de 2 grammes de cadmium par hectare et par an. L’agence a calibré ce seuil pour stopper l’enrichissement des sols, donc l’imprégnation qu’Esteban mesure aujourd’hui chez près d’un adulte sur deux.
Entre la valeur que recommande l’agence sanitaire et celle que la réglementation française tolère, le facteur est de 4,5.
144 voix pour, et puis plus rien
Une première proposition de loi déposée le 23 décembre 2025 prônait l’interdiction totale des engrais phosphatés contenant du cadmium. Le texte n’a pas été inscrit à l’ordre du jour sous cette forme.
Les députés écologistes Benoît Biteau et Clémentine Autain en ont déposé une version retravaillée le 14 avril 2026, construite cette fois sur un abaissement progressif des plafonds plutôt que sur une interdiction. La commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale l’a adoptée le 27 mai. Le 3 juin 2026, l’Assemblée l’a voté en première lecture par 144 voix pour et 22 contre, résultat rapporté de manière concordante par Le Monde, Maire-info et Egora.
Selon Maire-info, le Rassemblement national, les députés du groupe conduit par Éric Ciotti et une partie des Républicains, divisés sur le sujet, ont voté contre. Le ministre délégué à la Transition écologique, Mathieu Lefèvre, a évoqué en séance « la surimprégnation de la population française », tout en maintenant l’avis défavorable du gouvernement sur le calendrier retenu par les députés.
Le texte voté fixe deux marches. Le plafond des engrais descendrait à 40 milligrammes de cadmium par kilogramme de P₂O₅ au 1er janvier 2027, puis à 20 milligrammes au 1er janvier 2030, soit exactement la valeur recommandée par l’Anses.
Enregistré à la présidence du Sénat le 4 juin 2026 sous le numéro 704, il a été renvoyé à la commission des affaires économiques. Au 27 août 2026, la chambre haute ne l’avait toujours pas examiné. Maire-info note que l’issue du vote sénatorial reste incertaine, le groupe Les Républicains, majoritaire au Sénat, étant lui-même partagé sur la question.
Deux mois et vingt-trois jours sans inscription à l’ordre du jour. Les épandages, eux, se sont poursuivis au plafond de 90 milligrammes.
De 2038 à 2030, en trois mois
Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, a accordé un entretien à Libération publié le dimanche 16 août 2026. Elle y a déclaré vouloir « fixer une norme maximale de 20 milligrammes par kilogramme à horizon 2030, contre 90 mg/kg actuellement ».
En mai 2026, le ministère de l’Agriculture défendait une trajectoire tout autre : 60 milligrammes en 2027, 40 en 2030, et 20 seulement à l’horizon 2038, sous réserve d’un rapport d’impact préalable. Huit années ont disparu du calendrier gouvernemental en trois mois.
La ministre a par ailleurs indiqué qu’aucune pression ne serait exercée sur l’Anses pour tenir des délais incompatibles avec les exigences d’une expertise scientifique rigoureuse.
Un arrêté est en cours de préparation pour formaliser cette trajectoire, qui rejoindrait presque le calendrier voté par les députés. Il n’a pas été publié à ce jour. Un entretien accordé à un quotidien n’a aucune valeur juridique, et le texte annoncé suit un chemin séparé de celui de la proposition de loi, bloquée au Sénat depuis le 4 juin.
Le seuil applicable aux engrais vendus en France, ce 27 août 2026, demeure celui de 2003 : 90 milligrammes.
Un remboursement réservé à quelques-uns
L’Union nationale des caisses d’assurance maladie a publié au Journal officiel du 2 juin 2026 une décision créant un remboursement du dépistage de l’exposition au cadmium. Depuis le 16 juin 2026, l’examen est pris en charge à 60 % en laboratoire de ville.
Le remboursement ne couvre que les personnes résidant dans des zones dont le sol a été officiellement reconnu pollué, ainsi que les patients suivis pour une intoxication chronique liée à leur lieu de résidence. Les adultes que l’étude Esteban situe au-dessus du seuil critique par la seule voie alimentaire n’entrent pas dans ce cadre, quel que soit leur niveau d’imprégnation.
Ces 47,6 % proviennent d’ailleurs de prélèvements effectués entre 2014 et 2016. Aucune campagne nationale n’a mesuré depuis l’imprégnation des Français, alors même que l’Anses relevait en mars 2026 une hausse des teneurs dans près d’un tiers des aliments analysés.
L’examen repose d’abord sur un dosage urinaire, la cadmiurie, complété si besoin par une analyse sanguine, la cadmiémie.
Deux repères permettent d’interpréter un résultat, et ils ne mesurent pas la même chose. L’Anses a fixé en 2018 une valeur de référence à 0,8 microgramme par gramme de créatinine, qui décrit ce que l’on observe habituellement chez un non-fumeur en population générale. L’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) retient de son côté des seuils propres au monde du travail : 2 microgrammes déclenchent un suivi renforcé, 5 microgrammes constituent la limite à ne pas franchir pour un salarié exposé professionnellement.
Du fer, du seigle, et pas de miracle
Les carences en fer augmentent l’absorption du cadmium par l’intestin. Les corriger constitue le levier le mieux documenté à l’échelle individuelle, et le moins connu du grand public.
Le seigle, le sarrasin et l’avoine présentent des teneurs inférieures à celles du blé. Alterner les céréales du petit-déjeuner et les farines réduit donc l’exposition. Remplacer les biscuits industriels du goûter par un fruit, une compote, un yaourt ou du fromage produit le même effet, tout comme l’alternance entre féculents et légumineuses (pois chiches, lentilles, haricots blancs). Varier les marques, les provenances et les lieux d’achat évite enfin de concentrer l’exposition sur un même bassin de production.
Une étude internationale publiée en 2014, qui compilait les résultats de nombreux travaux antérieurs, avance une teneur en cadmium inférieure de 48 % en moyenne dans les cultures biologiques. Le député écologiste Benoît Biteau la cite régulièrement. L’Anses a comparé de son côté, dans EAT3, 214 aliments disponibles à la fois en bio et en conventionnel. Elle n’a pas retrouvé cet écart de façon fiable sur le marché français, faute de données suffisamment nombreuses.
Les engrais phosphatés demeurent autorisés en agriculture biologique, avec un plafond de 60 milligrammes contre 90 en conventionnel. L’écart entre les deux régimes ne garantit aucune moindre exposition dans l’assiette, le cadmium présent dans un épi de blé venant surtout de ce que la parcelle a accumulé au fil des campagnes précédentes. Ce stock déjà logé dans les sols échappe aux deux plafonds, à la trajectoire votée le 3 juin comme à l’arrêté que prépare Monique Barbut, et continuera d’alimenter les récoltes bien après 2030.


