Football : le FC Barcelone, un milliard de revenus, deux milliards de dettes

Ce soir au Parc des Princes, le FC Barcelone affronte le club-État qu'il adore mépriser. Mais derrière le romantisme du « modèle socios » se cache une réalité moins glorieuse : jamais le Barça n'a autant gagné, jamais il n'a autant emprunté. Autopsie d'un club qui vit à crédit sur la promesse d'un stade.

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Il faut toujours écouter Joan Laporta quand il parle d’argent. C’est là qu’il est le plus sincère, et le plus imprudent. Le 19 septembre, devant les délégués des socios, le président blaugrana a vendu une nouvelle rallonge de crédit comme un « défi passionnant ». L’objectif, selon lui : tenir tête aux sociétés anonymes et aux clubs d’État. La flèche visait le Real Madrid. Elle aurait pu viser Paris.

Le décor est parfait. Ce mardi soir, le Barça des socios, propriété de ses membres, joue chez le PSG du Qatar, propriété d’un fonds souverain. D’un côté, la démocratie de club. De l’autre, la puissance d’un État. Le récit s’écrit tout seul. Encore faudrait-il pouvoir payer le défi.

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Un record en trompe-l’œil

Commençons par rendre à Laporta ce qui lui revient. Sur l’exercice 2025-2026, le Barça a franchi pour la première fois la barre du milliard d’euros de revenus ordinaires : 1 060 millions selon le club, 66 millions de plus qu’un an plus tôt. Billetterie, sponsoring, produits dérivés : tous les compteurs sont au vert. En juillet, le club a même retrouvé le droit de dépenser normalement sur le marché des transferts, en réintégrant la règle du « 1 pour 1 » de LaLiga. L’agence Morningstar DBRS lui conserve une note BBB, assortie d’une perspective positive.

Voilà pour la vitrine. Elle est belle, elle est éclairée, elle est vendue avec conviction.

Mais un club qui encaisse un milliard et finit l’année dans le rouge n’a pas un problème de recettes. Il a un problème de modèle. Après éléments exceptionnels et impôts, l’exercice se solde par une perte d’environ 18 millions d’euros. Le résultat ordinaire, lui, s’établit à 0,2 million. Autrement dit : rien. Sur un milliard de chiffre d’affaires, le Barça dégage moins que le salaire annuel du dernier remplaçant de Hansi Flick.

La dette qui galope

C’est de l’autre côté du bilan que l’histoire devient vertigineuse. Selon l’analyse des comptes publiée par The Athletic, la dette financière brute du club est passée de 1,45 milliard à 1,84 milliard d’euros entre juin 2025 et juin 2026. Soit une hausse d’environ 27 % en douze mois. Et ce n’est qu’une partie du tableau. En élargissant le périmètre, les chiffres présentés par le club lui-même avant son assemblée évoquent une dette financière agrégée d’environ 2,68 milliards d’euros, dont 1,8 milliard pour le seul projet Espai Barça.

En 2021, Laporta s’était installé dans le fauteuil présidentiel en brandissant un audit accablant : 1,35 milliard de dettes héritées de ses prédécesseurs. Les périmètres ne sont pas strictement comparables. La direction du vent, elle, ne fait aucun doute.

La rallonge de septembre en dit long. Le club a demandé à ses délégués 510 millions d’euros de financements supplémentaires : 300 millions d’obligations sur trente ans à taux fixe pour finir le stade, et 210 millions de « Media Notes » gagés sur des droits audiovisuels. La moitié de cette seconde enveloppe avait déjà été placée pendant l’été, avant même le vote. Les socios ont donc approuvé une dette déjà en partie contractée.

Le plus cinglant ne vient pas des adversaires du président. Il vient de son propre camp. Oriol Amat, président de la commission économique du club, a validé les comptes tout en prévenant que la marge de sécurité financière restait étroite. Quand le comptable maison sort le parapluie, il ne faut pas attendre l’orage pour s’inquiéter.

Les bijoux de famille

La dette n’est que la moitié de l’histoire. L’autre moitié, c’est tout ce que le Barça a vendu pour l’empêcher d’exploser plus vite encore.

Été 2022 : Laporta invente les « palancas », ces fameux leviers économiques. Le club cède d’abord 10 % de ses droits télévisés de Liga au fonds américain Sixth Street, pour 207,5 millions d’euros, sur vingt-cinq ans. Puis 15 % supplémentaires, pour une somme estimée entre 300 et 400 millions selon les sources. Résultat : jusqu’en 2047, un quart des revenus TV du championnat espagnol revenant au Barça partira à Wall Street. Le club a encaissé d’un coup ce qu’il aurait touché au fil des années. Les joueurs achetés avec cet argent auront raccroché les crampons depuis longtemps quand le fonds touchera son dernier euro.

Début 2025, nouvel expédient : 475 places VIP du futur Camp Nou cédées pour 100 millions d’euros afin d’inscrire des joueurs. Le Barça ne vend plus seulement son passé. Il vend ses tribunes avant même de les avoir construites.

L’UEFA, elle, n’a pas été dupe. Elle a infligé au club une amende de 500 000 euros pour avoir comptabilisé à tort comme revenus des plus-values de cessions d’actifs incorporels. Le montant est symbolique. Le désaveu, lui, ne l’est pas.

La vérité est simple, et brutale : le Barça ne vend plus des joueurs pour payer des joueurs. Il hypothèque son avenir pour financer son présent.

Le stade qui coûte avant de rapporter

Tout repose désormais sur un seul pari : le Spotify Camp Nou. En 2023, le club a levé 1,45 milliard d’euros auprès d’une vingtaine d’investisseurs. La promesse tenait en un chiffre : environ 247 millions de revenus supplémentaires par an, grâce à un stade rénové qui devait rembourser sa propre dette.

Trois ans plus tard, le chantier n’est toujours pas fini. Le stade a rouvert en novembre 2025 avec environ 45 000 places, puis 62 652 depuis mars 2026. Le troisième anneau, dont une partie devait ouvrir ce mois-ci, pourrait glisser jusqu’en 2027. La pleine capacité, 104 600 places, est désormais visée pour 2028. Entre-temps, le Barça paie déjà les intérêts du stade le plus ambitieux d’Europe sans en encaisser toutes les recettes. Des milliers de sièges, de loges et d’espaces commerciaux censés financer l’ouvrage restent fermés.

La direction plaide la « bonne dette », celle qui finance un actif durable plutôt qu’un train de vie. L’argument n’est pas absurde. Mais une dette d’investissement reste une dette tant que l’actif ne produit pas. Chaque mois de retard se paie en frais financiers. Le budget 2026-2027 l’avoue d’ailleurs à demi-mot : le résultat financier lié à l’Espai Barça y est prévu à moins 67 millions d’euros. Chaque glissement de calendrier transforme un peu plus le pari en fuite en avant.

Pour boucher les trous, le club s’est tourné vers le Golfe. En septembre, ses délégués ont validé un partenariat avec Ohana Development, promoteur immobilier émirati : son logo s’affichera au dos des maillots de 2027 à 2030, et un complexe résidentiel estampillé Barça sortira de terre aux Émirats. Il y a de l’ironie à voir le club qui se rêve en rempart contre les puissances du Golfe aller y chercher de l’argent. Le contrat exclut d’ailleurs la Ligue des champions. Ce soir, au Parc, le logo émirati restera donc invisible.

Le miroir du Parc

Regardez bien la pelouse ce soir. Le club des socios joue dans un stade qu’il ne possède pas, face à un club qui cherche à acheter le sien. Le premier finance son indépendance en empruntant sur trente ans et en cédant ses droits télé jusqu’en 2047. Le second s’appuie sur un fonds souverain qui n’a besoin de personne. On peut détester le modèle qatari, et il y a de bonnes raisons de le faire. Mais il faut alors poser la question qui fâche : lequel des deux est vraiment libre ?

Le Barça n’est pas au bord du gouffre. Ses revenus sont réels, sa marque reste l’une des plus puissantes du monde, ses créanciers lui font encore confiance. Mais il marche sur une corde tendue au-dessus du vide, et chaque saison il rallonge la corde au lieu de rejoindre la rive.

Laporta promettait de rivaliser avec les clubs d’État. Il a surtout appris à leur ressembler, l’actionnaire en moins et la dette en plus. Le Barça voulait rester « plus qu’un club ». Il est devenu un emprunteur comme les autres, avec un très bel écusson.



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