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- Des revenus records, des pertes doublées
- Dans l’EFL, des fonds propres négatifs
- La dette, de 2,8 à 5,1 milliards de livres
- Transferts : 3,4 milliards de livres de dette nette
- Salaires des joueurs : +71 % en League One
- 605 fois l’écart, de l’élite à la National League
- Entre Premier League et EFL, 27 millions d’écart
- Manchester City, premier test du régulateur
Plus de 9 milliards de livres de revenus et 1,7 milliard de livres de pertes : en 2025-2026, le football masculin anglais a battu les deux records à la fois. David Kogan, président de l’Independent Football Regulator (IFR), le régulateur indépendant du football anglais, décrit un système extrêmement riche et pourtant placé « au bord du désastre financier ». La dette des clubs devrait atteindre 5,1 milliards de livres en 2026-2027, et les exigences financières du régulateur ne s’imposeront pleinement qu’à la fin de la saison 2029-2030.
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Presque aucun club anglais ne gagne d’argent. Selon le projet de rapport State of the Game, publié mardi 13 octobre par l’IFR, 94 % des clubs des cinq premières divisions masculines ont terminé la saison 2025-2026 en perte avant impôt, d’après des comptes qui mêlent résultats déjà constatés et prévisions transmises par les clubs à leurs ligues. Le document de 245 pages passe en revue les 116 équipes de la Premier League (la première division), de l’English Football League (EFL, qui regroupe les deuxième, troisième et quatrième divisions : Championship, League One et League Two) et de la National League, le cinquième échelon. Le régulateur, institué par la loi de 2025 sur la gouvernance du football (Football Governance Act) pour assainir les finances des clubs, livre là son premier diagnostic d’ensemble.
Un club peut perdre de l’argent plusieurs saisons de suite et payer ses joueurs chaque fin de mois ; l’IFR le souligne lui-même. Le résultat avant impôt mesure la rentabilité. Pour savoir combien de temps un club peut tenir, le régulateur a donc examiné sa trésorerie et posé à 112 clubs une question simple : que se passerait-il si leur propriétaire cessait de les financer après la paie de mars 2026 ?
Les clubs ont répondu eux-mêmes, et leurs réponses dessinent une marge de quelques semaines. 66 % des répondants assurent qu’ils ne tiendraient pas plus de quatre-vingt-dix jours sans nouvel apport. Pour 29 % d’entre eux, soit 32 clubs, l’argent manquerait avant la fin du premier mois.
Ces apports n’ont rien d’exceptionnel. Entre mars 2025 et mars 2026, 67 clubs ont reçu au moins six versements de leur propriétaire, et 28 en ont reçu douze ou davantage, soit au moins un par mois en moyenne. Dans ces clubs, l’actionnaire ne finance plus un projet ou un recrutement : il couvre le fonctionnement courant, au rythme de la paie.
Les clubs ont rarement prévu la défaillance de leur bienfaiteur. Au total, 76 d’entre eux déclarent n’avoir aucun plan de financement de secours si leur actionnaire se retirait, et 71 n’établissent aucun scénario financier dégradé, c’est-à-dire aucune projection de leurs comptes en cas de recettes en baisse.
Rapprochées, ces données changent la lecture des 94 %. Un déficit se supporte tant qu’un propriétaire le comble. Dans une grande partie des clubs anglais, entre ce déficit et l’incapacité de payer, il ne reste ni réserve ni plan de repli, seulement la décision d’une personne de signer, ou non, le prochain virement. L’IFR se garde de prédire des faillites en série. Il relève que de nombreux clubs manquent de liquidités pour encaisser le départ soudain d’un propriétaire, une relégation en division inférieure ou une chute imprévue de leurs recettes. N’importe lequel de ces trois chocs suffirait à les faire basculer.
Des revenus records, des pertes doublées
L’argent ne manque pourtant pas. Les cinq divisions ont généré plus de 9 milliards de livres de revenus en 2025-2026, soit environ 10,6 milliards d’euros au cours de référence de la Banque centrale européenne du 15 octobre. La Premier League en capte plus de 80 %. Au sein de l’élite, Arsenal, Chelsea, Liverpool, Manchester City, Manchester United et Tottenham réalisent à eux six 56 % du chiffre d’affaires des vingt clubs. Sur la même saison, l’ensemble des clubs a cumulé 1,7 milliard de livres de pertes avant impôt, environ 2 milliards d’euros.
Les pertes ont grossi à mesure que les recettes montaient. Un club de Premier League perdait en moyenne 20 millions de livres en 2021-2022 ; il en perd 44 millions en 2025-2026. Les clubs de Championship ont perdu en moyenne 22 millions, contre 11 à 13 millions les saisons précédentes. En League One, la perte moyenne est passée de 2,4 millions à 7,5 millions, et en League Two de 600 000 livres à 2,7 millions. Aucune division n’échappe à la dégradation, et l’élite, qui concentre l’essentiel de l’argent, affiche les pertes moyennes les plus lourdes.
David Kogan, président de l’IFR, voit dans ce paradoxe le cœur du problème. Le régulateur estime que l’accumulation des pertes, de la dette et de la dépendance aux actionnaires forme un ensemble de risques capable de fragiliser toute la pyramide. Reste à savoir ce que les clubs auraient encore à perdre en cas de chute.
Dans l’EFL, des fonds propres négatifs
Leurs bilans ne rassurent pas davantage. En Premier League, 20 % des clubs présentent des passifs supérieurs à la valeur comptable de leurs actifs ; la proportion grimpe à 63 % dans l’EFL comme en National League. Ces clubs sont dits « techniquement insolvables » : leurs fonds propres comptables sont négatifs. Le terme décrit une situation comptable et ne prouve aucune incapacité à payer salariés, fournisseurs ou créanciers.
La comptabilité sous-estime en outre la valeur d’un effectif, puisqu’un joueur formé au club n’apparaît pas au bilan à son prix de marché. L’IFR a donc refait le calcul en remplaçant la valeur comptable des joueurs par une estimation de leur prix de revente. Même ainsi, 46 % des clubs d’EFL conservent des fonds propres négatifs. La correction fait sortir du rouge une minorité de clubs ; près de la moitié des deuxième, troisième et quatrième divisions y restent.
Pour 27 % des clubs d’EFL et de National League, plus d’un quart, la situation est plus grave encore. Leur dette financière, additionnée à leur dette nette de transferts (les sommes encore dues pour l’achat de joueurs, déduction faite de celles qu’ils doivent recevoir pour leurs ventes), dépasse la valeur estimée de l’entreprise elle-même. Vendre le club entier ne suffirait pas à rembourser ce qu’il doit.
La dette, de 2,8 à 5,1 milliards de livres
Cette dette financière s’alourdit, et coûte de plus en plus cher. Les clubs devaient environ 2,8 milliards de livres en 2020-2021, puis 4,1 milliards en 2024-2025. L’IFR projette 5,1 milliards de livres, environ 6 milliards d’euros, pour 2026-2027. Le régulateur a retenu pour l’essentiel la dette assortie d’intérêts des clubs de Premier League et d’EFL, les seuls dont il connaît l’historique, et a écarté les prêts sans intérêt consentis par les actionnaires. Ces prêts, remboursables à des conditions souples, fonctionnent souvent comme des quasi-fonds propres ; ils traduisent aussi, sous une autre forme, la dépendance des clubs envers leurs propriétaires.
Les clubs de Premier League portent environ 75 % de cette dette. Entre 2020-2021 et 2024-2025, les charges d’intérêts des clubs de Premier League et d’EFL sont passées de 97 millions à 455 millions de livres, tandis que le coût implicite de leurs financements, le rapport entre les intérêts payés et les sommes empruntées, grimpait de 3,4 % à 11 %. Pour obtenir ces crédits, les clubs ont apporté en garantie environ 13,7 milliards de livres d’actifs, de revenus futurs ou de participations.
Le détail des contrats aggrave le risque. 60 % des clubs de Premier League ont souscrit au moins un emprunt assorti d’une clause liée à la relégation, qui peut renchérir le crédit ou imposer un remboursement anticipé. Ces clauses se déclenchent l’année même où les recettes s’effondrent. Un club relégué peut ainsi voir ses revenus chuter et sa dette devenir plus chère, ou immédiatement exigible, dans la même saison.
Transferts : 3,4 milliards de livres de dette nette
Aux emprunts s’ajoute la facture des joueurs achetés à crédit, les indemnités de transfert se réglant en plusieurs échéances. En 2025-2026, les clubs anglais déclaraient environ 4,8 milliards de livres restant à payer sur des transferts déjà conclus, contre 1,5 milliard à recevoir sur leurs propres ventes. L’IFR évalue leur dette nette de transferts à près de 3,4 milliards de livres, en chiffres arrondis.
Ces créances circulent désormais hors du football. Pour toucher l’argent tout de suite, de plus en plus de clubs vendeurs les cèdent à des organismes financiers, une pratique appelée transfer factoring. Les clubs avaient cédé pour 55 millions de livres de créances en 2020-2021 ; l’encours, c’est-à-dire le montant des créances cédées et non encore échues, atteignait 779 millions en 2024-2025, quatorze fois plus. En 2025-2026, environ 1,2 milliard de livres de créances de transferts avaient déjà été monétisées.
Le régulateur décrit l’effet domino que permet ce maillage. Si un club cesse de régler une échéance, la difficulté remonte vers le club vendeur, puis vers son propriétaire ou vers l’établissement qui a racheté la créance. Un club qui tombe peut en entraîner d’autres, ainsi que leurs financeurs.
Salaires des joueurs : +71 % en League One
Ces achats de joueurs pèsent d’autant plus que les clubs dépensent plus vite qu’ils n’encaissent. Entre 2021-2022 et 2025-2026, ils ont augmenté les salaires de leurs joueurs de 33 % en Premier League, de 32 % en Championship, de 71 % en League One et de 63 % en League Two. Vingt clubs, situés pour la plupart en Championship, en League One et en National League, consacrent plus de 80 % de leurs revenus aux seuls salaires des joueurs. Six d’entre eux versent davantage en rémunérations qu’ils ne réalisent de chiffre d’affaires.
Le reste de la facture suit la même pente. Les clubs inscrivent désormais 2,6 milliards de livres par an d’amortissement de transferts (l’étalement comptable du prix d’un joueur sur la durée de son contrat), contre 1,3 milliard quatre ans plus tôt. Ils versent 548 millions de livres de commissions aux agents, contre 317 millions auparavant.
À l’autre extrémité, 17 clubs d’EFL et de National League affichent des coûts de fonctionnement hors joueurs supérieurs à leurs revenus. Ils seraient en perte avant même d’avoir payé un seul footballeur. Pour ceux-là, comprimer la masse salariale ne comblerait pas le trou : leur activité ne couvre pas ses propres frais sans apport extérieur. Pourquoi, dès lors, tant de clubs paient-ils leurs joueurs au-delà de leurs moyens ?
605 fois l’écart, de l’élite à la National League
La réponse tient à l’écart de richesse entre les divisions, qui s’est creusé depuis trente ans. En 1992-1993, année de création de la Premier League, un club de l’élite encaissait en moyenne 2,7 fois plus qu’un club de deuxième division. En 2024-2025, il encaissait 8,7 fois plus. En 2025-2026, le club de Premier League le plus riche a généré 605 fois plus de revenus que le moins riche de National League.
Les versements des ligues accentuent la différence. Un club de Premier League perçoit de dix à dix-sept fois plus qu’une équipe de Championship privée de parachute payment, l’indemnité versée pendant quelques saisons aux clubs relégués. Lors de sa première saison en deuxième division, un relégué touche encore environ cinq fois plus qu’un concurrent qui n’en bénéficie pas.
Ce parachute amortit mal la chute. Les clubs descendus de Premier League en 2024-2025 ont perdu en moyenne 70 millions de livres de revenus, soit 42 %, mais n’ont réduit leur masse salariale que de 29 millions, soit 34 %. Leurs coûts baissent moins vite que leurs recettes, au moment où jouent leurs clauses d’emprunt.
La montée produit l’effet inverse : elle multiplie les revenus d’un club par près de cinq, +376 % en moyenne. Selon l’IFR, cette perspective pousse les clubs de Championship à surinvestir. Ceux qui ne touchent pas de parachute consacrent en moyenne 84 % de leurs recettes aux salaires des joueurs, contre 57 % pour les relégués récents. La pyramide récompense le saut assez largement pour que les clubs les plus pauvres de la deuxième division misent l’essentiel de leurs recettes sur une accession.
Entre Premier League et EFL, 27 millions d’écart
Pour corriger ces incitations, l’IFR présente un programme en six volets : réformer la distribution des revenus, réduire les pertes, renforcer la gouvernance de la National League, améliorer la gestion des risques financiers, mieux associer les supporters, faire progresser la gouvernance et la diversité des directions. Le régulateur met en garde contre la tentation de tout régler par la redistribution. Sans contrôle des dépenses, prévient-il, l’argent nouveau alimenterait l’inflation salariale et la course à la montée, et les bilans resteraient aussi fragiles.
Cette redistribution reste à négocier. Au 15 octobre, la Premier League et l’EFL n’avaient conclu aucun accord définitif. Environ 27 millions de livres par an les séparent encore, et les deux ligues discutent toujours du montant, de la durée et de la répartition d’un nouveau mécanisme de solidarité. Rapporté aux 1,7 milliard de livres de pertes annuelles des clubs, leur désaccord porte sur moins de 2 % du trou.
Le calendrier du régulateur s’étire sur plusieurs années. Son rapport est soumis à consultation jusqu’au 8 décembre 2026, avant une version définitive au début de 2027. Les clubs devront obtenir une licence provisoire, l’autorisation délivrée par l’IFR de disputer une compétition, pour jouer la saison 2027-2028, puis satisfaire progressivement aux exigences financières de la licence complète, au plus tard à la fin de la saison 2029-2030 pour les premiers licenciés. Les 32 clubs qui disent ne pas pouvoir tenir un mois sans leur propriétaire devront donc traverser plusieurs saisons avant que ces garde-fous s’appliquent pleinement.
Manchester City, premier test du régulateur
Avant même ces licences, un dossier d’une autre nature attend l’IFR. Le 29 septembre, deux semaines avant la publication du rapport, la Premier League a annoncé qu’une commission indépendante avait retenu contre Manchester City l’ensemble des manquements financiers graves examinés sur les saisons 2009-2010 à 2017-2018, ainsi que trois des quatre accusations d’avoir refusé de coopérer à l’enquête. Plusieurs médias ont résumé la décision par 114 griefs prouvés sur 115.
Selon la commission, le club a utilisé des contrats commerciaux fictifs pour gonfler ses revenus ou minorer ses coûts de plus de 900 millions de livres, soit plus de 1,06 milliard d’euros. La décision relève de la discipline interne de la Premier League ; aucune juridiction pénale ne s’est prononcée. Manchester City nie tout manquement, conteste les conclusions de la commission et a fait appel le 1er octobre.
Aucune sanction n’avait été prononcée au 15 octobre. Une audience distincte doit fixer les conséquences sportives et financières du verdict, et sa décision pourra elle-même être contestée. Le règlement prévoit un examen de l’appel sous douze semaines puis une décision sous trente jours, mais la complexité du dossier fait d’une issue au début de 2027 une simple estimation.
L’IFR attendra que la situation juridique se clarifie avant de se prononcer sur l’aptitude des propriétaires, administrateurs ou dirigeants concernés. La loi l’autorise, en dernier recours et au terme d’une procédure encadrée, à disqualifier un responsable ou à ordonner à un propriétaire jugé inapte de céder sa participation. Au 15 octobre, il n’avait engagé aucune procédure publique contre Sheikh Mansour, propriétaire de Manchester City à travers sa société Abu Dhabi United Group.
Le pouvoir d’écarter un propriétaire constitue l’arme la plus lourde du régulateur. S’il l’exerce un jour, ce sera dans un football où, selon leurs propres réponses, deux clubs sur trois ne tiendraient pas trois mois sans l’argent de leur actionnaire.


