Torpilles et drones sous-marins réunis sur un même site : le pari de Naval Group

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Naval Group veut faire de La Londe-les-Maures (Var) sa base pour les drones de combat. L’industriel, détenu à 62,25 % par l’État, y transférera d’ici à 2028 la fabrication des torpilles MU90 et F21, aujourd’hui assurée à Saint-Tropez, pour la rapprocher de ses drones de surface et sous-marins. Il y regroupera environ 550 salariés, venus pour la plupart d’autres sites varois, sur un terrain où Schneider fabriquait déjà des torpilles en 1912.

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Une pierre, apportée par un drone. Mardi 29 septembre, devant quelque deux cents invités, Naval Group a lancé la construction de son centre consacré aux drones navals, aux systèmes autonomes (des engins capables de naviguer et de remplir une mission sans pilote) et aux armes sous-marines, sur le site des Bormettes, à La Londe-les-Maures. L’engin a déposé la première pierre sous les yeux de Pierre Éric Pommellet, PDG du groupe, du préfet du Var, Simon Babre, du maire de la commune, François de Canson, du président du conseil départemental, Jean-Louis Masson, et d’Aurore Neuschwander, qui dirige chez l’industriel les activités drones, systèmes autonomes et armes sous-marines.

« Le futur du combat naval s’écrit à La Londe. Ce site va nous permettre d’être un leader dans le domaine des drones navals », a lancé M. Pommellet.

Pour tenir cette ambition, le constructeur naval a choisi de tout faire au même endroit. Sur un terrain d’environ 22 hectares ouvert sur la Méditerranée, l’agence d’architecture Patriarche a dessiné un bâtiment de 17 000 mètres carrés de plancher. Naval Group y installera ses bureaux d’études, ses équipes de recherche et développement, des ateliers de prototypage, d’assemblage et d’intégration (l’étape où les sous-ensembles sont réunis et testés ensemble), et un centre d’essais. Un drone ou une torpille y sera conçu, développé, produit, intégré, testé, puis suivi tout au long de sa vie en service. Les militaires appellent ce dernier volet le maintien en condition opérationnelle (MCO) : l’entretien et la mise à niveau des matériels déjà livrés.

Ce regroupement modifie le circuit d’un programme. Les équipes varoises du groupe travaillent aujourd’hui sur trois sites distincts. Aux Bormettes, l’ingénieur qui dessine un sous-ensemble verra le prototype assemblé dans l’atelier voisin, puis essayé en mer depuis le même terrain, grâce à l’accès direct au littoral. Naval Group compte aussi y accueillir des personnels de ses clients et de ses partenaires : les marins appelés à employer ces drones et les entreprises associées aux programmes travailleront à quelques couloirs de ceux qui les conçoivent.

Le chantier a déjà quitté le stade des plans. Commencés fin juin, les travaux en étaient aux fondations le jour de la cérémonie. Naval Group prévoit d’achever le bâtiment et d’y faire entrer ses premières équipes fin 2027, pour une montée en puissance au début de 2028. Cette année-là, la Direction générale de l’armement (DGA), qui achète les équipements des armées, attend aussi les premières livraisons d’une torpille modernisée que le site devra en partie produire.

Des torpilles aux drones de combat

Car le groupe déménage d’abord un métier ancien. L’établissement de Saint-Tropez, spécialisé dans les armes sous-marines, fermera une fois ses activités et ses machines transférées aux Bormettes. Il produit, en totalité ou en partie, deux torpilles. La MU90, torpille légère conçue pour chasser les sous-marins, se lance depuis une frégate, un avion ou un hélicoptère. La F21, torpille lourde, arme les sous-marins eux-mêmes.

C’est la version suivante de cette dernière, la F21 Mk2, que la DGA attend à partir de 2028. Elle était encore en développement et en qualification cette année, la série d’essais qui valide une arme avant sa production. Naval Group conçoit enfin Canto, une contre-mesure destinée à protéger les navires et leurs équipages des torpilles adverses.

À ces armes, l’industriel adjoint ses équipes consacrées aux drones. Sa documentation de juillet 2026 range l’offre en quatre lignes de produits. Steeris regroupe les logiciels d’autonomie et de conduite de mission, en somme le pilote embarqué. Seaquest couvre les drones de surface, Seagent les drones sous-marins, Sealken les équipements qui servent à embarquer ces engins sur un navire de guerre et à les y mettre en œuvre.

Ce découpage montre la place que vise le groupe. Naval Group vend le drone, le logiciel qui le conduit et le matériel qui le relie aux navires habités, dont il est par ailleurs le constructeur. L’industriel destine ces engins à la surveillance, au renseignement, à la lutte anti-sous-marine et aux interventions dans les zones trop dangereuses pour un équipage.

Réunir les deux métiers sur un seul site obéit à une logique simple. Une torpille est déjà un engin sous-marin sans équipage, qui navigue et se guide seul jusqu’à sa cible. Aux Bormettes, ceux qui les fabriquent depuis des décennies côtoieront ceux qui écrivent les logiciels d’autonomie des drones.

Un démonstrateur de plus de 10 tonnes pour la DGA

La DGA a déjà ouvert le volet le plus lourd de ce pari. Le 28 décembre 2023, elle a notifié à Naval Group un accord-cadre (un contrat qui fixe les conditions de commandes successives) portant sur l’étude, la réalisation et l’expérimentation d’un démonstrateur, prototype destiné à prouver qu’un concept fonctionne, de drone sous-marin de combat sans équipage. Les militaires le désignent par le sigle anglais UCUV (unmanned combat underwater vehicle).

Les premiers travaux portent sur l’autonomie énergétique, l’intégration des capteurs, le traitement des informations à bord, l’autonomie de décision et la sécurité de la navigation. La DGA veut mettre à l’eau et évaluer un engin de longue endurance mesurant plus de 10 mètres et pesant plus de 10 tonnes. Le programme prolonge un premier démonstrateur, le XL-UUV (un grand drone sous-marin), que Naval Group a qualifié en mer à la fin de l’été 2023.

L’industriel en tire déjà un produit. Il présente le Seagent XL comme un système sous-marin autonome de combat, capable de longues missions et déployable depuis un quai ou un navire, des caractéristiques qu’il est seul, à ce stade, à revendiquer.

Ni la DGA ni Naval Group n’ont indiqué que le démonstrateur UCUV serait conçu, produit ou testé aux Bormettes. Le groupe y réunira pourtant les compétences que sollicite le programme : l’autonomie des engins, leurs capteurs, et le savoir-faire de l’armement sous-marin.

Aux portes de Toulon, sur une ancienne usine Schneider

Ces essais, justement, se mènent à quelques encablures. Naval Group justifie le choix de La Londe-les-Maures par la proximité de la base navale de Toulon, de la Marine nationale, de la DGA et des installations méditerranéennes de DGA Essais de missiles, notamment sur l’île du Levant.

Sur ces champs d’essais, l’État expérimente missiles, torpilles, drones et autres systèmes d’armes en mer et sous la surface. Un engin assemblé aux Bormettes pourra donc être éprouvé au large, sur les moyens mêmes de son futur acheteur. Naval Group attend de cette proximité des échanges plus directs avec les utilisateurs et des délais raccourcis entre la conception et les essais en mer. L’aire toulonnaise, où le groupe compte plusieurs établissements, abrite aussi des écoles d’ingénieurs et de nombreuses entreprises de la défense, du numérique et des technologies maritimes.

Le terrain, lui, appartient à l’industriel depuis plus d’un siècle de filiation. Schneider s’installe aux Bormettes en 1907 pour y expérimenter et régler des torpilles, puis en lance la fabrication sur place à partir de 1912. Nationalisé à la veille de la seconde guerre mondiale, le site passe dans l’industrie navale publique, jusqu’à la fermeture de l’usine en 1993. Naval Group, héritier de la Direction des constructions navales (DCN), a conservé l’emprise. Trente-trois ans plus tard, les torpilles reviennent là où elles avaient commencé.

550 salariés et la fin de l’usine tropézienne

Le centre doit accueillir progressivement environ 550 collaborateurs. La plupart viendront d’équipes déjà en poste : Naval Group y rassemble des salariés aujourd’hui répartis entre Saint-Tropez, Toulon-Lagoubran et Ollioules-Euclide.

Lorsqu’il avait annoncé cette réorganisation, en 2022, le groupe avait assuré qu’elle n’entraînerait aucune suppression de poste. Une publication de l’entreprise diffusée en février 2025 évoquait entre 100 et 200 emplois directs supplémentaires à l’horizon 2027. Au mieux, un peu plus d’un poste sur trois serait donc créé. Naval Group n’a pas actualisé, mardi, la répartition entre salariés transférés et recrutements.

Saint-Tropez paie l’essentiel de cette concentration. Avec la fermeture de l’établissement des armes sous-marines, la commune perd son site industriel, et ses salariés partiront travailler à La Londe-les-Maures.

140 millions d’euros pour deux chantiers

Le financement date lui aussi de 2022. Naval Group avait alors annoncé un programme d’investissement de 140 millions d’euros dans le Var. Cette enveloppe couvre deux opérations : le centre des Bormettes et l’extension de l’établissement d’Ollioules, spécialisé dans les systèmes de combat, dont le nouveau bâtiment a déjà été livré.

Le groupe n’a pas rendu public le coût propre au chantier de La Londe-les-Maures. Les collectivités locales y réalisent de leur côté des aménagements, sans que l’État, le département ou la commune aient publié une ventilation complète et à jour de ces financements publics.

Recours associatifs et avis favorables

Le terrain, situé en bord de mer et exposé aux risques naturels, a imposé une procédure lourde. Du 7 juillet au 8 août 2025, une enquête publique unique a porté à la fois sur l’autorisation environnementale, la mise en compatibilité du plan local d’urbanisme (le document qui fixe les règles de construction de la commune) et deux concessions sur le domaine public maritime, le rivage et les fonds marins qui appartiennent à l’État. La commission d’enquête a rendu quatre avis favorables, assortis de recommandations et sans réserve.

France Nature Environnement Var et l’association Les Amis des Bormettes se sont opposées au projet, dont elles contestaient les effets sur la biodiversité, les milieux marins et le risque d’inondation. Le préfet du Var a pourtant délivré l’autorisation environnementale le 14 novembre 2025. Saisi par les deux associations, le juge des référés du tribunal administratif de Toulon, qui statue en urgence, a rejeté leur demande de suspension le 30 avril 2026, estimant qu’aucun de leurs arguments ne créait, en l’état de l’instruction, de doute sérieux sur la légalité de l’arrêté. Les associations ont ensuite retiré leurs recours, désistements dont le tribunal a pris acte en juillet.

Face à ces critiques, Naval Group met en avant ses objectifs environnementaux. Le groupe vise le niveau « Excellent » de la certification NF HQE (haute qualité environnementale) et le niveau « Performant » du label BiodiverCity, qui note la place laissée au vivant sur un site bâti. Il prévoit de récupérer les eaux de pluie, de planter 400 arbres, de conserver une large part de sols perméables et d’installer des panneaux photovoltaïques, censés couvrir environ 30 % de la consommation du site. L’industriel annonce aussi une empreinte carbone réduite de 70 % par rapport à ses implantations actuelles, des objectifs de conception que seule la mise en service du bâtiment confirmera.

Un groupe à 32 milliards d’euros de commandes

Rapporté à l’ensemble de Naval Group, ce pari reste mesuré. Les 550 salariés des Bormettes représenteront environ 3 % des 17 170 équivalents temps plein que le groupe a employés en moyenne en 2025. Son chiffre d’affaires a atteint cette année-là 4,679 milliards d’euros, contre 4,355 milliards en 2024, en hausse de 7,5 %.

L’État, qui passe les commandes par la DGA, détient aussi 62,25 % du capital, Thales 35 %, et le solde revient pour l’essentiel aux salariés et anciens salariés, par l’intermédiaire d’un fonds commun de placement. En 2025, l’industriel a enregistré 18,926 milliards d’euros de prises de commandes, portant son carnet à 32 milliards d’euros au 31 décembre, soit près de sept années de chiffre d’affaires, avant même que ses premiers ingénieurs ne s’installent aux Bormettes.



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