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Une marque peut-elle rester française quand elle ne fabrique presque plus en France ? Pendant un siècle, Rossignol a répondu à cette question par ses usines autant que par ses palmaraires. Aujourd’hui, la réponse tient dans un logo inchangé, des skis vendus dans le monde entier, et une vallée de Haute-Savoie qui cherche à quoi employer ses anciens ouvriers. Le destin de Dynastar dit ce que Rossignol n’a pas dit lui-même.
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Dans la cour du siège de Saint-Jean-de-Moirans, Martin Fourcade tient une médaille d’or entre ses mains. Autour de lui, les champions de la saison Rossignol, Federica Brignone, double médaillée de Cortina, Clément Noël, plusieurs biathlètes, posent pour les photographes. Le groupe annonce 50 médailles aux Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026 et plus de vingt pour la seule marque Rossignol, sur une équipe de plus de cent athlètes soutenus. Le président, Vincent Wauters, a déclaré : « Rien qu’avec la marque Rossignol, nous avons plus de 20 médailles. »
À 70 kilomètres de là, au pied du Mont-Blanc, l’usine Dynastar de Sallanches est fermée depuis cinq mois. Le site fabrique des skis depuis 1963 et emploie encore 57 salariés en CDI au moment où Rossignol annonce sa fermeture, le 8 avril 2025. Il a déjà subi plusieurs restructurations en 2021, 2022 et 2024, sans retrouver sa rentabilité : la direction évoque 2,1 millions d’euros de pertes industrielles sur les trois derniers exercices, malgré des investissements réguliers sur l’outil de production. Depuis ces restructurations, Sallanches ne produit plus que des skis alpins haut de gamme, moins volumineux mais plus exigeants en main-d’œuvre.
Les négociations du Plan de sauvegarde de l’emploi durent trois mois. La CGT réclame 1 000 euros d’indemnité supra-légale par année d’ancienneté, la direction en propose 200, avant de trouver un compromis évoqué par la presse locale. En juin 2025, des salariés retiennent brièvement des membres de la direction dans les locaux, et une centaine de personnes se rassemblent devant les grilles de l’usine. Dans une vidéo tournée par des salariés, plusieurs skis Dynastar sont plantés au bord de la route, comme des balises, pour signifier la fin d’une histoire industrielle locale.
Un salarié indique alors : « Pour beaucoup d’entre nous, c’était beaucoup plus qu’un emploi. » La dernière grande usine produisant des skis en France hors Isère vient de disparaître. La tension qui traverse l’article est là : la même entreprise affiche ses médailles à Saint-Jean-de-Moirans et renvoie ses ouvriers de Sallanches vers d’autres métiers.
Quand Quiksilver a cassé le modèle
Ce basculement industriel a des racines plus anciennes. Au milieu des années 2000, Laurent Boix-Vives, qui a pris le contrôle de Rossignol en 1956, quitte la scène des propriétaires. Sous sa direction, le groupe a acquis Dynastar en 1967, Lange en 1989 et Look en 1994, et porté son chiffre d’affaires à plus de 300 millions d’euros au début des années 2000, selon les rétrospectives économiques consacrées au secteur du ski français.
À partir de 2005, Rossignol passe entre les mains de groupes financiers et industriels étrangers. Quiksilver, spécialiste américain des vêtements de surf, prend le contrôle du fabricant de skis, avant de revendre la marque en 2008 à une holding française, Chartreuse & Mont Blanc, pour un montant très inférieur à celui de l’acquisition, comme l’ont documenté la presse économique française et américaine. Dès lors, Rossignol n’est plus une entreprise familiale française, mais un actif dans un portefeuille, soumis aux cycles des marchés de la glisse et à l’appétit des fonds d’investissement.
Les décisions industrielles se prennent de moins en moins près des vallées où les skis sont fabriqués. La logique de rentabilité à court et moyen terme devient centrale. La suite de l’histoire de Sallanches, sous d’autres actionnaires, prolongera ce mouvement.
Altor a mis le cap, la montagne a payé la facture
En 2013, le fonds norvégien Altor rachète une large majorité du capital de Rossignol à l’australien Macquarie, qui avait repris le groupe après Quiksilver. Bruno Cercley, PDG depuis la sortie de Quiksilver, conserve une part minoritaire, et la famille Boix-Vives reste au capital pour une fraction symbolique. Rossignol devient une participation scandinave, gérée par un acteur déjà présent dans les marques de plein air comme Helly Hansen.
Le fonds lance une série de plans de modernisation. Il investit dans la recherche et développement à Saint-Jean-de-Moirans et dans le repositionnement textile. En 2021, Vincent Wauters prend la présidence du groupe, après des expériences dans la logistique et le commerce en ligne, comme le rappelle la communication institutionnelle du groupe. En 2024, Rossignol détaille sur son site le plan stratégique « Ascension 2026 », qui vise 500 millions d’euros de chiffre d’affaires, avec 50 millions d’euros d’investissements, dont une part significative dans l’outil industriel.
Le plan prévoit qu’un tiers des skis fabriqués par le groupe relèvent d’une démarche d’économie circulaire ou d’éco-conception en 2028, que les déchets du groupe soient réduits de 40% d’ici 2025 et que l’empreinte carbone baisse de 30% d’ici 2030. Il veut aussi renforcer les ventes de vêtements et de chaussures pour atteindre plus de 140 millions d’euros en fin de période et porter la part des ventes directes au consommateur à 15% du chiffre d’affaires. Wauters présente alors Sallanches comme un site qui doit se spécialiser dans les skis éco-conçus, avant que la situation financière ne pousse à une autre décision.
Les deux hivers d’enneigement insuffisant, 2022-2023 et 2023-2024, font reculer l’activité. Sur l’exercice clos au 31 mars 2025, Rossignol réalise 342 millions d’euros de chiffre d’affaires, selon ses chiffres clés publiés début 2026. Ce total est inférieur à celui des années précédentes, où le groupe dépassait les 400 millions d’euros. En 2025, Wauters repousse de trois ans l’objectif de 500 millions d’euros, désormais visé pour 2029 et non plus 2026.
Dans ce cadre, la direction choisit de fermer Sallanches pour « sécuriser la compétitivité » du groupe, selon les termes repris par la presse régionale. La production de skis haut de gamme et de prototypes est concentrée sur Saint-Jean-de-Moirans, en Isère, tandis que les volumes industriels sont transférés vers Artés, dans les Pyrénées espagnoles, où Rossignol fabrique déjà des skis pour plusieurs marques du groupe. La France ne compte plus qu’une usine de skis : celle de Saint-Jean-de-Moirans, accolée au siège du groupe.
L’opposition socialiste au conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes rappelle alors que la région a accordé 1,2 million d’euros d’aides publiques à Rossignol en 2021 pour moderniser Sallanches, sans clause explicite de maintien des emplois au-delà des engagements initiaux. La tension entre le discours d’ancrage territorial et la décision de fermeture se matérialise dans cette contradiction simple : des machines financées par l’argent public sont transférées sur un autre site.
Le trail pour ne plus dépendre de la neige
Au moment où la fermeture de Sallanches est annoncée, Rossignol présente une autre voie pour son avenir. En mars 2025, la marque officialise son entrée dans le trail-running, une discipline de course à pied en milieu naturel qui connaît une progression rapide depuis dix ans. Deux modèles de chaussures sont dévoilés à Chamonix : la Vezor, conçue pour la longue distance, dotée d’une semelle Michelin ; et la Venosk, destinée à un usage mixte montagne et vallées, pour des sorties plus courtes.
Wauters explique alors dans la presse que le but est de « rendre Rossignol moins dépendant du ski » et de transformer la marque de sports d’hiver en marque de sports de montagne, avec des collections printemps-été qui pèsent davantage dans le chiffre d’affaires textile et chaussures. Les articles spécialisés rappellent que le marché mondial du trail est estimé à 13 milliards d’euros pour 2030, contre environ 9 milliards en 2024, selon les études citées par la presse internationale. Rossignol vise que les gammes printemps-été représentent 15% des revenus de son textile-chaussures à l’horizon 2028, contre 7% en 2024.
Sur la saison 2025-2026, cette stratégie commence à produire des effets. Les ventes de chaussures de trail de Rossignol progressent de plus de 60% par rapport à la saison précédente, selon les communiqués du groupe. Sur le périmètre de la marque Rossignol, les vêtements et chaussures représentent désormais 27% du chiffre d’affaires mondial, et même 35% du chiffre d’affaires en France, d’après les chiffres clés publiés par le groupe au printemps 2026. Rossignol se fixe pour objectif d’atteindre une centaine de millions d’euros de revenus annuels sur ce segment dans les prochaines années.
Le terrain est pourtant déjà occupé. Salomon, autre marque française née près d’Annecy et contrôlée par le groupe finlandais Amer Sports, s’est installée depuis vingt ans sur le trail, avec une présence marquée dans les grandes courses internationales. Hoka, marque américaine du groupe Deckers, a vu son chiffre d’affaires passer de quelques centaines de millions de dollars à plus d’un milliard en moins de dix ans, en grande partie grâce au trail et à la course à pied. Rossignol arrive avec une histoire de ski et un réseau de distribution montagne, mais sans base de clientèle trail constituée.
À Sallanches, l’usine est vide. Les médailles, elles, sont là.
En décembre 2025, la presse régionale consacre le premier volet de sa rétrospective de l’année à la fermeture de Dynastar à Sallanches. Le journal rappelle qu’après soixante ans d’activité, l’usine, longtemps premier employeur du Pays du Mont-Blanc, est fermée depuis le 31 juillet et que ses 57 salariés ont été licenciés. Les frères Vincent et Luc Pugnat, entrepreneurs locaux, signent quelques jours plus tôt un compromis de vente avec Rossignol pour transformer le site en « ateliers du Mont-Blanc », un espace destiné aux entreprises de la vallée, à partir de 2026. L’usine de skis ne fabrique plus de skis ; elle va accueillir d’autres métiers.
Les skis Dynastar, eux, continuent d’être vendus. Les modèles alpins haut de gamme, qui portaient la mention « Made in France » lorsque Sallanches fonctionnait, sortent désormais des lignes d’Artés ou de Saint-Jean-de-Moirans. Le logo n’a pas changé. La clientèle ne voit pas le site où les skis sont fabriqués, seulement le nom sur le produit et les images de champions.
Sur l’exercice 2025-2026, Rossignol publie un chiffre d’affaires de 346 millions d’euros, en hausse par rapport aux 342 millions réalisés au 31 mars 2025, grâce à un hiver mieux enneigé en Europe et à la reprise des réservations en station après deux saisons difficiles. La rentabilité opérationnelle progresse de 50% par rapport à l’exercice précédent. Le taux d’occupation moyen des stations de ski françaises atteint 73% sur la saison, un niveau supérieur à la moyenne des cinq dernières années. Le succès économique vient au moment où la carte industrielle de la filière ski se réduit.
En janvier 2026, l’Ademe publie sur son site un article présentant Rossignol comme un cas d’étude de « l’économie de la fonctionnalité et de la coopération », mettant en avant la réparabilité des skis, la location et les offres de seconde main. Le document cite les usines de Saint-Jean-de-Moirans et d’Artés, rappelle les objectifs de réduction de déchets et d’empreinte carbone, mais ne mentionne pas Sallanches, fermée quelques mois plus tôt. La dernière image est celle-là : un nom, Dynastar, toujours associé à des podiums et à des médailles, mais absent du texte qui décrit la transition environnementale de son groupe.


