Pourquoi Mbappé cristallise autant de rejet en Espagne

Acclamé en 2024, sifflé en 2026 : Kylian Mbappé cristallise le rejet d'une partie de l'Espagne. Retour sur les raisons d'une hostilité forte mais fragmentée.

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Environ 80 000 personnes avaient assisté à la présentation de Kylian Mbappé au Santiago-Bernabéu, le 16 juillet 2024. Deux ans plus tard, une partie de ce même public le siffle, et son attitude lors d’un hommage à Ceuta, le 15 septembre, lui a valu les critiques du président de LaLiga, Javier Tebas. L’attaquant français concentre sur sa personne l’échec sportif du Real Madrid, un soupçon de désengagement et, désormais, une querelle politique qui dépasse le football. Cette hostilité, bruyante et parfois violente, émane de franges que l’on peut nommer.

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Le Real Madrid a perdu 2-1 sur le terrain de l’Atlético de Madrid, dimanche 20 septembre, lors du derby de la capitale. Après sept journées de Liga, le championnat d’Espagne, le club compte six points de retard sur le FC Barcelone. Au lendemain du match, les commentateurs madrilènes s’en prennent aux résultats de toute l’équipe. Kylian Mbappé reste pourtant, depuis des mois, la cible la plus visible de la colère des supporteurs.

Le Français a de quoi s’en étonner. Lors de la saison 2025-2026, il a inscrit 42 buts en 44 matchs, toutes compétitions confondues. Il a terminé meilleur buteur de Liga, avec 25 réalisations, et meilleur buteur de la Ligue des champions, la principale compétition européenne de clubs, avec 15 buts. Le Real Madrid l’a désigné joueur de sa saison.

Ces 42 buts n’ont rapporté aucun trophée majeur au club, pour la deuxième année consécutive. Le Bayern Munich a éliminé les Madrilènes de la Ligue des champions. En mai, le FC Barcelone les a battus 2-0 lors du match décisif du championnat, et a remporté la Liga. Depuis l’arrivée de Mbappé, à l’été 2024, le Real n’a donc soulevé aucune des coupes pour lesquelles il l’avait recruté.

C’est dans cet écart que se forme le ressentiment. Ses détracteurs voient dans chacun de ses buts la preuve d’une efficacité qui profite à son auteur et ne se convertit jamais en domination collective. Les statistiques qui devraient le protéger alimentent ainsi l’accusation. Quand un avant-centre marque 42 fois dans une équipe qui ne gagne rien, la question de l’utilité de ces buts finit par lui être posée, à lui d’abord.

José Mourinho, l’entraîneur du Real Madrid, a pris la défense de son attaquant en septembre. Un joueur qui dépasse les 40 buts, a-t-il plaidé, ne peut raisonnablement être désigné comme la source unique des difficultés madrilènes. Les chiffres lui donnent raison sur ce point : Mbappé n’est ni inefficace ni écarté du jeu.

Cette défense laisse intact le mécanisme qui fait de lui le coupable désigné. Recruté pour faire gagner le Real, Mbappé est jugé sur les titres du club, et sur ce critère ses deux premières saisons se soldent par un bilan nul. Plus sa production individuelle grimpe, plus l’échec collectif semble lui revenir, car personne d’autre à Madrid n’incarne à ce point la promesse de victoire.

Au Bernabéu, le tribunal des vedettes

Cette exigence trouve son lieu d’expression au Santiago-Bernabéu, le stade du Real Madrid, dont le public siffle ses stars de longue date, y compris les plus titrées. Le statut d’un joueur ne lui y accorde aucune indulgence durable : plus il est élevé, moins les circonstances atténuantes pèsent. Mbappé est arrivé comme le dernier « galactique », le surnom donné aux vedettes que Florentino Pérez, le président du club, recrute à prix d’or depuis le début des années 2000. Il se trouve donc en première ligne de ce jugement.

Le premier basculement date d’avril 2025. Tenant du titre européen, le Real est éliminé par Arsenal en quarts de finale de la Ligue des champions, sur le score cumulé de 5-1 à l’issue des matchs aller et retour. Lors du retour, perdu 2-1 à Madrid, Mbappé livre une prestation terne et quitte la pelouse blessé, sous les sifflets d’une partie des tribunes.

Quatre jours plus tard, suspendu pour la réception de l’Athletic Club, il n’est même pas sur le terrain. Son image apparaît sur les écrans géants du stade, et une partie du public la siffle. La défaite contre Arsenal engageait l’entraîneur, les dirigeants et tout l’effectif ; la sanction publique, elle, s’est concentrée sur un visage.

Les reproches sportifs adressés au Français ne sont pas tous infondés. Ses critiques discutent son influence dans les grands rendez-vous, son activité quand il n’a pas le ballon, sa complémentarité avec le Brésilien Vinícius Junior, l’autre star offensive du club. Ces débats tactiques existent dans tous les grands clubs. À Madrid, ils tournent au procès d’un seul homme, ce qui laisse dans l’ombre les responsabilités de l’encadrement et de la direction.

Le 14 mai 2026, la soirée contre le Real Oviedo a montré les limites de cette personnalisation. Pour son retour de blessure, Mbappé est sifflé à son entrée en jeu. Vinícius l’est aussi, et une banderole hostile à Florentino Pérez est retirée des tribunes. Ce soir-là, la contestation visait l’organisation du club autant que ses joueurs.

Le mécanisme se lit dans cette soirée. Les supporteurs contestent des joueurs, l’encadrement sportif et la présidence, mais Mbappé, recrue la plus attendue et symbole du projet, capte l’essentiel de l’attention. Il est devenu le bouc émissaire du Real : la figure sur laquelle se condensent des responsabilités multiples.

Le slogan de Ceuta, à moitié masqué

Depuis la mi-septembre, cette figure est aussi jugée hors du terrain. Le 15 septembre, avant le match contre Elche, les joueurs des deux équipes entrent sur la pelouse vêtus d’un tee-shirt portant le slogan « Todos somos caballas » (« Nous sommes tous des Ceutis », les « caballas », ou maquereaux, étant le surnom des habitants de Ceuta). Le message exprime le soutien du football espagnol à cette ville espagnole de la côte marocaine, frappée pendant l’été par une crise migratoire.

Mbappé, Vinícius et le défenseur français Ibrahima Konaté portent le vêtement de manière à masquer au moins partiellement le slogan. Tous trois le retirent avant les salutations d’avant-match. Les images circulent aussitôt et déclenchent une vague de critiques, auxquelles se joint Javier Tebas, le président de LaLiga, l’organisme qui gère le championnat.

Mbappé a ensuite réagi. Il assure soutenir pleinement Ceuta et ses habitants, et affirme avoir voulu adresser aussi un geste aux migrants morts ou vivant dans des conditions difficiles. Le Real Madrid a défendu le droit de ses joueurs à exprimer une sensibilité différente, et le club n’a annoncé aucune sanction contre son attaquant.

Les images établissent que Mbappé a masqué le slogan. Résumer son attitude à un refus de soutenir Ceuta revient à omettre l’explication qu’il a donnée. Cette explication laisse entière la portée politique du geste, mais elle en change le sens : le joueur revendique un hommage élargi aux migrants, et ses adversaires y lisent un désaveu.

Unité nationale contre liberté de conscience

Ce désaveu supposé touche un point sensible. Ceuta forme une frontière extérieure de l’Union européenne et occupe une place délicate dans les relations entre l’Espagne et le Maroc. En juillet 2026, la crise migratoire y a pris une ampleur exceptionnelle. L’agence Reuters fait état de plus de 70 000 franchissements irréguliers ; d’autres comptes rendus avancent le chiffre d’environ 80 000 personnes, sans porter sur les mêmes unités ni sur les mêmes périodes.

Dans ce contexte, le tee-shirt dépassait le simple protocole d’avant-match. Pour une partie des Espagnols, masquer le slogan revenait à esquiver un geste d’unité nationale envers une ville frontalière éprouvée. Mbappé assure au contraire avoir voulu que l’hommage n’oublie pas les migrants morts ou en détresse.

Des personnalités conservatrices et d’extrême droite se sont emparées de la polémique, en Espagne comme en France. Leur intervention a transporté la controverse hors des tribunes et des plateaux sportifs, vers le terrain de l’immigration, de la souveraineté et de l’identité. Jusqu’en septembre, des supporteurs jugeaient Mbappé sur ses buts et les résultats du club ; depuis Ceuta, des responsables politiques le jugent sur sa loyauté, et chacun de ses gestes se lit comme un choix de camp.

Ce procès en loyauté a trouvé une contradiction au sein même de l’État espagnol. José Manuel Rodríguez Uribes, président du Conseil supérieur des sports, l’autorité sportive du gouvernement, défend la liberté de conscience des joueurs et dénonce le harcèlement que subissent Mbappé, Vinícius et Konaté sur les réseaux sociaux. La polémique a élargi le cercle des adversaires du Français, et elle a fait apparaître, au même moment, des défenseurs institutionnels.

Un yacht en Sardaigne et 50 millions de clics

Avant Ceuta, une image avait déjà abîmé la sienne. Au printemps 2026, une blessure à la cuisse éloigne Mbappé des terrains à un moment critique de la saison. Pendant une période de repos que le Real Madrid lui a accordée, il se rend en Sardaigne, et des photos le montrent sur un yacht, alors que son équipe prépare un match capital contre le FC Barcelone.

Le club avait autorisé ce déplacement. Ni le Real ni son staff médical n’ont fait état d’un retard de guérison, d’une consigne ignorée ou d’une faute disciplinaire. Écrire que l’attaquant a abandonné son équipe pour partir en vacances travestit donc les faits.

Les supporteurs, eux, ont retenu le yacht. Pour un public déjà frustré par les résultats, ces images ont fourni l’illustration d’un joueur distant, privilégié et peu concerné par le sort du club.

Dans ce climat apparaît une campagne en ligne intitulée « Mbappé Out ». Son compteur franchit rapidement plusieurs millions, puis plusieurs dizaines de millions de validations, et dépasse les 50 millions, selon la BBC. Le dispositif n’exigeait pourtant ni identité vérifiée ni adresse électronique, et ne garantissait pas qu’un même internaute ne valide qu’une fois.

Ces 50 millions mesurent une activité sur une page Web, sans rapport établi avec le nombre de supporteurs du Real ou l’état de l’opinion espagnole. La campagne n’avait en outre aucune valeur dans la gouvernance du club. Elle révèle une hostilité réelle, mise en scène puis gonflée par les mécanismes des réseaux sociaux jusqu’à produire un chiffre spectaculaire.

La rancune du 21 mai 2022

Cette hostilité plonge ses racines quatre ans en arrière, dans un contentieux avec une partie du madridisme, le monde des supporteurs du Real. Le 21 mai 2022, alors que son arrivée à Madrid paraît imminente, le Français choisit de prolonger son contrat au Paris Saint-Germain. Il en informe Florentino Pérez avant l’annonce officielle, puis explique avoir voulu poursuivre son aventure en France.

Une partie des supporteurs madrilènes a vécu ce revirement comme un affront, et certains ont parlé de « trahison ». Le fait établi se limite à ceci : Mbappé a renoncé au transfert que le Real attendait pour renouveler son contrat parisien.

Deux ans plus tard, le 16 juillet 2024, environ 80 000 personnes remplissent les tribunes du Bernabéu pour sa présentation, sans match au programme. L’ambiance rappelait, aux yeux de nombreux observateurs, l’accueil réservé à Cristiano Ronaldo quinze ans plus tôt. Cette ferveur montre que la rancune de 2022 n’était ni unanime ni définitive.

Cet accueil a pourtant fixé la barre. Les 80 000 spectateurs saluaient celui qui devait conduire le club vers ses plus grands titres. La blessure de 2022 ne suffit pas à expliquer les sifflets de 2025 et de 2026. Elle forme un fond de ressentiment que chaque défaite réactive, et la promesse de 2024 explique pourquoi chacune de ces défaites lui est imputée.

Sifflets, harcèlement, soutiens

Le mot « détesté », souvent accolé au nom de Mbappé, généralise ce que les faits décrivent. Aucun institut n’a mesuré ce que pense de lui l’ensemble des Espagnols, et chacune des sources d’hostilité relevées depuis 2025 rencontre un contrepoids.

Les sifflets du Bernabéu viennent d’une partie des tribunes qui l’acclamaient en 2024. La pétition en ligne n’a aucune valeur de mesure. Les relais politiques de l’affaire de Ceuta se heurtent à la position du Conseil supérieur des sports, et Mourinho comme le club ont pris publiquement la défense de l’attaquant.

Mbappé se retrouve ainsi au centre d’une polarisation aiguë : il marque beaucoup, mais ne maîtrise plus le récit de ses performances. Ceux qui le sifflent, le harcèlent ou réclament son départ appartiennent à des groupes identifiés : des franges du madridisme, des commentateurs sportifs, des personnalités conservatrices et d’extrême droite en Espagne et en France, des utilisateurs des réseaux sociaux.



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