Qui possède vraiment Decathlon ?

Qui possède Decathlon ? Deux familles apparentées, les Mulliez et les Leclercq, contrôlent le groupe, tandis que les salariés restent minoritaires au capital.

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En 2024, Decathlon a distribué un milliard d’euros à ses actionnaires, dont 594 millions à l’Association familiale Mulliez et 146 millions aux salariés. En juin 2026, le distributeur a promis l’équivalent de 2 000 euros d’actions à la majorité de ses employés. Ces flux dessinent une hiérarchie dominée par deux familles apparentées, les Mulliez et les Leclercq, au sein d’un capital fermé dont les salariés occupent la troisième place.

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Deux familles au sommet du capital

Au premier regard, la réponse paraît simple. Decathlon répartit ses actionnaires entre trois « collèges », c’est-à-dire trois catégories de détenteurs du capital : l’Association familiale Mulliez, ou AFM, la famille de Michel Leclercq, fondateur de l’enseigne, et les salariés. Le distributeur reste hors Bourse, si bien qu’aucun marché financier ne fixe le prix de ses actions et qu’aucun investisseur extérieur ne publie de déclaration de participation.

Le poids de ces trois collèges exige une lecture plus attentive. Les présentations consacrées à Decathlon attribuent généralement 51% à la famille Mulliez et 49% aux Leclercq. Les salariés détenaient pourtant 14,78% du capital social au 31 décembre 2023. Decathlon évoquait ensuite environ 13% en juillet 2024, chiffre également repris lors de l’annonce de son nouveau plan d’actionnariat salarié en juin 2026.

L’addition de 51%, 49% et 13% dépasserait mécaniquement la totalité du capital. Le ratio 51-49 décrit donc le partage du bloc familial entre ses deux composantes. Il ne correspond pas à la répartition de l’ensemble des actions. Dès novembre 2000, les familles Mulliez et Leclercq détenaient ensemble 82% du capital, répartis entre elles selon ce rapport, tandis que les salariés en possédaient 12%.

Les données publiques récentes situent la part salariée entre 13% et près de 15%, selon la date et le périmètre retenus. Le solde, soit environ 85% à 87%, appartient aux deux familles. À l’intérieur de cette fraction familiale, l’AFM devance légèrement les Leclercq. Decathlon ne publie toutefois aucun tableau contemporain réunissant, à une même date, les participations exactes des trois collèges.

La hiérarchie se dégage avec suffisamment de netteté. Les familles Mulliez et Leclercq contrôlent ensemble Decathlon. L’AFM forme le premier pôle du bloc familial. Les salariés restent très minoritaires dans le capital, malgré le nombre élevé de collaborateurs actionnaires. La propriété de l’entreprise associe ainsi trois catégories d’actionnaires autour d’un pouvoir familial commun.

Ce pouvoir réunit deux branches déjà apparentées. Michel Leclercq est un cousin germain de Gérard Mulliez, fondateur d’Auchan. En 1976, le premier magasin Decathlon a ouvert à Englos, près de Lille, sur le parking d’un centre commercial Auchan. L’enseigne sportive est née au sein du même milieu familial et entrepreneurial que l’hypermarché nordiste.

La croissance n’a pas dilué cette emprise. Decathlon a réalisé 16,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 910 millions d’euros de résultat net en 2025, avec 1 902 points de vente dans 82 pays. La famille a conservé le capital d’une entreprise devenue mondiale sans l’ouvrir aux marchés financiers.

L’AFM, une alliance de 950 héritiers

L’Association familiale Mulliez forme le principal ensemble d’actionnaires familiaux de Decathlon. Son président du conseil de gérance, Barthélemy Guislain, a décrit devant l’Assemblée nationale, le 7 mai 2025, une organisation réunissant 950 membres autour d’un patrimoine commun. L’AFM possède des intérêts dans quelque 130 entreprises implantées dans plus de 80 pays, parmi lesquelles Auchan, Leroy Merlin, Kiabi, Boulanger, Flunch et Jules.

Cette communauté de propriétaires s’est construite autour de l’actionnariat croisé : plusieurs membres ou structures familiales détiennent ensemble des participations dans différentes entreprises. Aucun héritier n’exerce seul la maîtrise de l’ensemble. Sous serment devant les députés, Barthélemy Guislain a assuré qu’aucun membre de la famille ne détenait individuellement plus de 10% du capital ou des droits de vote d’une entreprise de l’écosystème.

La famille concentre ainsi la propriété sans la placer entre les mains d’un seul patriarche. Les membres votent, cèdent leurs titres à l’intérieur du cercle familial et financent de nouveaux projets avec les dividendes remontés par les enseignes. Ce mécanisme protège le capital contre l’entrée d’un fonds, d’un concurrent ou d’un investisseur boursier.

Barthélemy Guislain décrit l’AFM comme une « fédération d’entreprises autonomes ». Chaque enseigne possède ses dirigeants, ses organes de gouvernance et sa stratégie commerciale. L’association familiale exige toutefois que les sociétés préservent leur autonomie financière à l’égard des banques et des marchés. Le capital commun maintient ainsi le lien entre des entreprises juridiquement séparées.

Cette organisation éclaire le poids de l’AFM chez Decathlon. Sa primauté tient à la part qu’elle possède dans le bloc familial, à son réseau de sociétés et à sa capacité à réaffecter les sommes reçues d’une enseigne vers d’autres entreprises de son périmètre. La propriété s’exerce collectivement, à travers une communauté d’héritiers.

Chez les Leclercq, le fauteuil de président

La famille du fondateur occupe le second rang dans ce partage. Les Leclercq détiennent 49% de la fraction familiale du capital. Leur fortune professionnelle était estimée à 3 milliards d’euros en 2026.

Cette participation se traduit directement dans la gouvernance. Le 10 mars 2025, Julien Leclercq, l’un des fils de Michel Leclercq, a succédé à Fabien Derville à la présidence du conseil d’administration. Le groupe a ainsi confié la représentation de ses actionnaires à un membre de la famille fondatrice.

Le même jour, Decathlon a nommé l’Espagnol Javier López Segovia directeur général. Celui-ci conduit les activités, exécute la stratégie et dirige les équipes. Julien Leclercq préside l’organe qui contrôle cette direction et fixe les grandes orientations. Le partage des fonctions maintient un représentant familial au sommet du conseil tout en confiant l’exploitation quotidienne à un dirigeant professionnel.

La nomination de Julien Leclercq a donné une traduction visible aux 49% de sa famille dans le bloc historique. L’AFM conserve la première place au sein de ce bloc, tandis que les Leclercq occupent la présidence de Decathlon. Les deux branches exercent conjointement le contrôle que leur assure leur participation cumulée.

56 000 salariés pour 13% du capital

Le troisième collège a retrouvé l’actualité le 16 juin 2026. Après une grève qui avait mobilisé plus d’un millier de salariés en France, Javier López Segovia a annoncé « Decathlon Seed », un plan destiné à attribuer l’équivalent moyen de 2 000 euros en actions à la majorité des quelque 103 000 employés du groupe. L’entreprise prévoit la remise de ces titres en 2029 aux collaborateurs remplissant les conditions du programme.

La direction inscrit cette annonce dans une histoire commencée en 1987, lorsque Decathlon a ouvert son capital aux employés. En juin 2026, 56 000 salariés, soit 54% des effectifs, détenaient des actions représentant environ 13% du capital. Le groupe ambitionne de porter le nombre d’actionnaires salariés à 90 000 grâce à son nouveau plan.

Le rapprochement de ces chiffres mesure leur influence. Plus de la moitié des collaborateurs se répartissent environ 13% des actions ; les familles en détiennent ensemble près de sept fois davantage. L’actionnariat salarié partage une fraction de la valeur créée et expose les employés à la hausse ou à la baisse du titre. Son poids minoritaire limite toutefois sa capacité à infléchir seul les décisions des familles.

Les syndicats ont accueilli « Decathlon Seed » dans un climat salarial tendu. Les grévistes réclamaient des augmentations de rémunération immédiates, tandis que la direction répondait par une attribution différée d’actions. Les deux instruments produisent des effets distincts : le salaire augmente le revenu disponible ; l’action lie une partie du patrimoine du salarié à la valeur future de l’entreprise.

L’opération élargira le nombre de porteurs de titres si Decathlon atteint son objectif. Elle laisse intacte la hiérarchie entre les collèges. Les salariés participent au capital et reçoivent une part des dividendes ; les familles Mulliez et Leclercq conservent ensemble la majorité nécessaire pour choisir les dirigeants et orienter l’entreprise.

DISP et Weddell, le circuit des titres

La catégorie des salariés recouvre plusieurs circuits de détention. En France, une partie des employés investit par Decaval, un fonds commun de placement d’entreprise, ou FCPE, qui rassemble leur épargne pour acheter collectivement des actions. Dans plusieurs filiales étrangères, les souscriptions passent par Decathlon International Shareholding Plan, désignée par le sigle DISP.

Installée au Luxembourg, DISP est une société en commandite par actions, ou SCA. Cette forme juridique sépare l’associé commandité, chargé de la gestion, des commanditaires qui apportent le capital. DISP reçoit l’épargne des salariés étrangers et investit principalement dans des titres non cotés du groupe Decathlon.

L’organigramme du plan détaillait cette chaîne au 31 mars 2026. Les salariés possédaient 91,92% de DISP ; la société espagnole Decathlon España en détenait 0,002% en qualité d’associé commandité ; Weddell SA contrôlait les 8,07% restants. Cette société belge agit comme « caisse de rachat et de souscription », c’est-à-dire qu’elle achète ou revend les titres nécessaires aux entrées et aux sorties du plan.

DISP détenait elle-même 2,64% du capital de la maison mère présenté dans cet organigramme. Cette participation représente seulement la composante internationale de l’actionnariat salarié. Les titres détenus en France par l’intermédiaire de Decaval empruntent un autre circuit, ce qui explique l’écart avec la part globale d’environ 13% attribuée à l’ensemble des collaborateurs.

Weddell occupe une position centrale dans ces transactions. Decathlon contrôle cette société belge, qui assure la liquidité du plan en rachetant les parts des salariés vendeurs puis en les cédant aux nouveaux souscripteurs. L’implantation de DISP au Luxembourg et celle de Weddell en Belgique réduisent la fiscalité de certaines opérations effectuées par l’entreprise et les participants.

Ce circuit éloigne l’actionnaire salarié de l’action Decathlon. Un employé étranger détient des titres DISP, laquelle possède une participation dans la maison mère ; Weddell organise ses achats et ses ventes. Le salarié profite de la valeur du groupe à travers plusieurs intermédiaires que Decathlon encadre.

Sous l’AFM, un jeu de holdings

Le capital familial suit lui aussi un parcours indirect. Une holding, société dont l’activité principale consiste à détenir des participations, sépare les héritiers de l’entreprise opérationnelle. Un organigramme de Decathlon établi en 2014 identifiait notamment Acanthe, Cimofat et Valorest parmi les structures contrôlées par les sociétés civiles de la famille Mulliez.

Ces holdings détenaient ensemble une structure supérieure, Surholympiades, qui contrôlait à son tour Holympiades, actionnaire direct ou indirect de Decathlon. La famille Leclercq intervenait notamment par le holding luxembourgeois Afir et par des sociétés détenues avec les Mulliez. Le schéma rendait déjà visible le double contrôle familial et la participation indirecte des salariés.

L’organigramme de la branche salariée publié en 2026 détaille ses participations jusqu’à trois décimales, sans reproduire l’ensemble de la chaîne familiale. Decathlon n’a donc pas indiqué publiquement si chaque étage et chaque dénomination du schéma de 2014 ont été conservés.

Cette présentation incomplète rejoint la position défendue par l’AFM. Devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, Barthélemy Guislain a qualifié son organisation de fédération de sociétés indépendantes, dotées de gouvernances séparées et dépourvues de solidarité financière statutaire. L’AFM ne publie pas de comptes rassemblant dans un document unique les résultats, les dettes et les participations de toutes les entreprises liées à la famille.

Le même capital familial réunit ainsi des enseignes que le droit traite comme des sociétés autonomes. Les héritiers exercent leur pouvoir par l’intermédiaire de sociétés civiles et de holdings, tandis que les salariés passent par des fonds ou des sociétés de participation. La place de chacun se lit davantage dans les flux financiers que dans un organigramme public.

Un milliard d’euros distribué en 2024

La fortune fournit un premier ordre de grandeur. En 2026, le patrimoine professionnel de Gérard Mulliez et de sa famille était évalué à 27 milliards d’euros, au huitième rang français. Celui de Michel Leclercq et de sa famille atteignait environ 3 milliards d’euros. Ces montants correspondent à des actifs professionnels dont la majeure partie reste investie dans des sociétés fermées.

La distribution décidée par Decathlon en 2024 montre plus précisément comment se partage la propriété. À la fin de novembre, l’entreprise a annoncé le versement d’un milliard d’euros à ses actionnaires à partir de réserves, c’est-à-dire de bénéfices conservés lors des exercices précédents. La décision intervenait quelques semaines après l’annonce par Auchan, autre entreprise liée à l’AFM, d’un plan de sauvegarde de l’emploi menaçant 2 389 postes.

Fabien Derville, alors président de Decathlon et membre du conseil de gérance de l’AFM, a défendu « un usage plus créateur de valeur ». Il a assuré que les sommes financeraient de nouveaux métiers, l’accélération des entreprises de la famille ou leur transformation. Il a également jugé le calendrier médiatique de l’annonce « pas idéal ».

La répartition de cette somme a été détaillée sous serment le 7 mai 2025. L’AFM a reçu 594 millions d’euros, les autres coactionnaires 260 millions et les salariés 146 millions. Ce partage donne la mesure la plus concrète du poids respectif des propriétaires de Decathlon.

L’AFM a ensuite affecté la totalité de ses 594 millions d’euros à son périmètre : 266 millions à Auchan, 15 millions à Alinéa, 15 millions à Flunch, 105 millions au Groupe Maisons de Famille et 193 millions au remboursement partiel d’une dette bancaire contractée pour racheter des titres Decathlon. Sur le milliard remonté par le distributeur, l’AFM a reçu quatre fois la somme attribuée aux salariés.



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