Chine : un « porte-avions » pour des sous-marins sans équipage

À Shanghai, la Chine construit un navire qu'une analyse d'images satellites présente comme un porteur de drones sous-marins géants.

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Le chantier Hudong-Zhonghua, qui a construit pour la marine chinoise le Sichuan, un bâtiment d’assaut doté d’une catapulte pour drones, assemble à Shanghai un navire dont Pékin tait le nom et la fonction. Sa configuration correspond aux besoins de deux drones sous-marins de 35 et 45 mètres testés à Hainan, mis à l’eau jusqu’ici depuis des docks flottants. Ces engins dépassent en longueur l’Orca, le sous-marin sans équipage livré à l’US Navy en décembre 2023.

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Les images satellites de ce bâtiment ont retenu l’attention de H. I. Sutton, spécialiste des marines de guerre, qui en a tiré une analyse publiée par le site Naval News. Selon lui, le navire serait conçu pour transporter, entretenir et mettre en œuvre plusieurs sous-marins sans équipage de très grande taille, des UUV (uncrewed underwater vehicles) dans le jargon des marins. Au 16 septembre 2026, aucune autorité chinoise n’a communiqué le nom du bâtiment, sa classification, son futur utilisateur ni ses missions. La marine de l’Armée populaire de libération, la PLAN, n’a rien annoncé, et l’identification tient tout entière à la lecture de clichés pris depuis l’espace.

Vue d’en haut, la silhouette évoque d’abord un transport de chalands de débarquement, l’un de ces navires amphibies qui ouvrent leur poupe (l’arrière du bâtiment) sur un radier. Ce bassin intérieur, les équipages l’inondent pour laisser entrer ou sortir les embarcations. À l’arrière du bâtiment de Shanghai, l’imagerie révèle une autre organisation : selon l’interprétation de Naval News, la zone de poupe serait ouverte par le dessous, directement sur la mer.

Cette ouverture abriterait le cœur du dispositif. Un grand berceau y serait installé, puis descendu sous la coque par douze mécanismes verticaux de levage de type jack-up, des vérins comparables à ceux qui hissent les plateformes pétrolières au-dessus des flots. L’engin sous-marin viendrait se poser sur ce berceau. Les vérins le remonteraient ensuite hors de l’eau, et l’équipage le ferait glisser vers l’intérieur du navire. La manœuvre inverse le rendrait à la mer.

En préférant ce berceau à un radier inondé, les concepteurs du navire désignent la nature de leurs futurs passagers : des objets lourds et longs, que l’équipage doit saisir, hisser et réviser au sec entre deux sorties.

Cette mise au sec conduit à la partie avant de l’installation. Devant le berceau s’étend un vaste espace fermé, que Naval News interprète comme un hangar destiné à abriter les véhicules entre deux missions. En comparant ses dimensions apparentes à celles des grands drones chinois déjà photographiés, le site estime que ce volume accueillerait environ quatre engins de très grande taille, ou un nombre supérieur de modèles plus compacts. Ce décompte reste une déduction tirée de l’imagerie, au même titre que les mensurations du navire : certaines publications avancent environ 205 mètres de long pour 27 de large, des mesures en sources ouvertes (tirées d’informations publiquement accessibles) que ni le constructeur ni Pékin n’ont confirmées.

Douze vérins, une coque de plus de deux cents mètres : les ingénieurs de Hudong-Zhonghua auraient dessiné un grand navire pour une tâche que la Chine confie aujourd’hui à de simples installations flottantes. Un tel investissement suppose une flotte d’engins à servir.

Des engins de 40 mètres à Hainan

Ces engins, la Chine les développe depuis plusieurs années, au sein d’une gamme étendue de véhicules sous-marins sans équipage. Les analystes occidentaux rangent les plus grands sous le sigle XXLUUV (extra-extra-large uncrewed underwater vehicle), une appellation que Pékin n’emploie pas nécessairement. Deux d’entre eux auraient été observés en essais à Hainan, l’île qui borde le sud du pays. Naval News estime leur longueur à environ 35 et 45 mètres.

Ces ordres de grandeur recoupent ceux de Michael Horowitz. Entendu en février puis en mars 2026 par l’US-China Economic and Security Review Commission (USCC), la commission du Congrès américain chargée d’évaluer les relations avec la Chine, ce chercheur a décrit deux modèles d’environ 40 mètres de long pour 2 à 3 mètres de diamètre. Un fuseau de cette proportion a le gabarit d’un petit sous-marin, loin des drones habituellement employés pour la reconnaissance ou la cartographie des fonds.

Sur ces engins, Pékin n’a publié aucune donnée essentielle : ni leur mode de propulsion, ni leur autonomie, ni leur charge utile (l’équipement ou l’armement embarqué), ni leur profondeur maximale d’emploi.

Leur mise à l’eau, en revanche, a laissé des traces. Selon Naval News, les deux appareils de Hainan ont jusqu’ici été transportés et lancés au moyen de docks flottants, des bassins mobiles immergeables amarrés près du rivage. La formule convient à une campagne d’essais côtiers. Elle cantonne pourtant les engins à proximité de leur base et limite les possibilités d’entretien.

Or les dimensions des drones de Hainan concordent avec la capacité que Naval News prête au hangar de Shanghai. Un bâtiment capable d’en embarquer quatre les conduirait en haute mer, les réviserait à bord et les récupérerait après leur mission. Si l’identification se confirme, la marine chinoise passerait ainsi d’essais conduits depuis des installations portuaires à une capacité mobile de transport, de maintenance, de lancement et de récupération. Naval News confronte toutefois cette lecture militaire à une piste civile.

La piste civile, un concept de 2025

Cette piste remonte à un concept chinois dévoilé en 2025, qui prévoyait déjà un berceau abaissable. Le projet visait à soutenir un submersible de recherche océanographique : l’engin voyageait sur un pont de travail ouvert, et le berceau le descendait vers la mer puis l’en retirait. Le principe rappelle celui que les images satellites laissent deviner à la poupe du navire de Shanghai.

Le bâtiment de Shanghai paraît pourtant beaucoup plus grand, et il abrite apparemment un espace fermé qui servirait de hangar. Naval News voit dans cette combinaison la marque d’une plateforme conçue pour plusieurs véhicules à la fois. Ce sont ce hangar et ce changement d’échelle, absents du projet océanographique, qui font pencher l’analyse vers l’usage militaire.

Le site juge ainsi l’hypothèse civile affaiblie, sans l’écarter définitivement. Les programmes océanographiques chinois ont en effet souvent un caractère dual (à double usage, civil et militaire) : la cartographie des fonds, la navigation autonome, les communications sous-marines et l’exploration des grands fonds servent la science comme la défense. En mars 2026, une audition de l’USCC a précisément souligné cette porosité entre recherche civile et préparation militaire dans le domaine sous-marin chinois.

Cette porosité entretient le mystère autour du bâtiment de Shanghai, et l’imagerie seule ne le dissipera pas. L’hypothèse militaire reste néanmoins la plus solide, et le choix du chantier la conforte.

Au chantier Hudong-Zhonghua, la lignée du Sichuan

Hudong-Zhonghua compte parmi les principaux constructeurs de la marine chinoise. Le chantier a livré les grands bâtiments amphibies Type 071 et Type 075 (les désignations de leurs classes), dont les radiers accueillent des embarcations de débarquement. Il a ensuite construit le Sichuan, premier navire de Type 076 : une plateforme de plus de 40 000 tonnes, équipée d’une catapulte électromagnétique (un système qui lance les appareils au décollage grâce à des moteurs électriques) et conçue notamment pour mettre en œuvre des drones à ailes fixes, de type avion. Mis à l’eau fin décembre 2024, le Sichuan a entamé ses essais en mer en novembre 2025 depuis le nouveau site du chantier, sur l’île de Changxing, à Shanghai.

Hudong-Zhonghua a donc déjà maîtrisé, sur ses cales, les deux savoir-faire que réunirait le nouveau navire : la mise à l’eau d’engins par l’arrière, héritée des amphibies, et l’organisation d’un bâtiment entier autour de l’appareil sans pilote, éprouvée avec le Sichuan. Après les drones aériens, un porteur de drones sous-marins prolongerait cette lignée. Cette filiation rend l’hypothèse cohérente, sans la démontrer.

Le chantier profite aussi d’une industrie navale qui domine la planète : au premier semestre 2026, selon le ministère chinois de l’Industrie, la Chine a obtenu 73,9 % des nouvelles commandes mondiales de navires et détenu 63,3 % du carnet de commandes, des chiffres qui portent sur la construction commerciale. Pékin peut adosser à cet appareil ses programmes militaires les plus expérimentaux, y compris des engins géants destinés à opérer loin des côtes.

Câbles, mines et sous-marins en ligne de mire

Loin des côtes, les missions des XXLUUV chinois restent inconnues. Leur volume intérieur permet toutefois de loger davantage d’énergie, de capteurs ou de charges utiles qu’à bord d’un drone sous-marin classique. Les spécialistes étudient donc une série de scénarios : surveillance persistante, reconnaissance, cartographie des fonds marins, guerre des mines (la pose ou la neutralisation d’engins explosifs immergés), lutte anti-sous-marine (la traque des sous-marins adverses), transport de torpilles ou largage de drones plus petits. Ces engins pourraient aussi surveiller, voire menacer, les infrastructures posées sur le fond, à commencer par les câbles de télécommunications et les réseaux de capteurs.

Devant la commission américaine, Michael Horowitz a regroupé les ambitions de Pékin en trois ensembles. Le premier rassemble la surveillance et la cartographie destinées à préparer de futures opérations. Le deuxième couvre les missions offensives : guerre des mines, lutte anti-sous-marine et frappes. Le troisième vise les infrastructures critiques des fonds marins. Le chercheur décrit là des objectifs chinois ; son exposé n’établit pas que les engins de Hainan possèdent déjà ces capacités.

Toutes ces missions ont un point commun : elles se déroulent au large, au-dessus d’un câble ou dans une zone disputée. Un drone lancé depuis un dock flottant de Hainan devrait parcourir seul toute la distance jusqu’à sa cible, puis revenir. Le navire de Shanghai, s’il remplit la fonction qu’on lui prête, le déposerait à proximité de sa zone d’action et le reprendrait à son retour. Entre l’ambition décrite à Washington et le terrain, le bâtiment serait la pièce manquante.

Encore faut-il que les engins tiennent la distance. Pékin n’a rendu public aucun essai attestant leur endurance, leur fiabilité, leur aptitude à naviguer seuls dans un environnement contesté ou leur capacité à communiquer sans trahir leur position. Leur emploi pour des missions de combat à longue distance reste à prouver. Les analystes les comparent volontiers à un engin américain dont les performances, elles, sont documentées.

L’Orca américain, 26 mètres et 85 tonnes

Cet engin, l’Orca, Boeing l’a développé pour l’US Navy. Équipé de son module de mission, une section de 10,4 mètres qui accueille des équipements différents selon les opérations, il mesure environ 26 mètres pour un déplacement (sa masse) estimé à 85 tonnes. En décembre 2023, la marine américaine a accepté la livraison du XLE0, premier exemplaire d’essai du programme. Le Naval Sea Systems Command (NAVSEA), le commandement chargé de la construction des navires américains, l’a alors présenté comme le premier sous-marin diesel-électrique sans équipage (propulsé par des batteries que recharge un moteur diesel) livré à l’US Navy, au terme de près d’une décennie de recherche et de développement.

Rapportés à cet étalon, les engins chinois de 35 et 45 mètres sont 1,3 à 1,7 fois plus longs. Certains analystes avancent un facteur de six à huit : ce rapport vise la taille générale ou le volume estimé des appareils, deux grandeurs que l’absence de caractéristiques officielles rend invérifiables. C’est pourtant ce second chiffre, impossible à contrôler, qui alimente l’idée d’une avance chinoise.

L’US Navy a réceptionné l’Orca à l’issue d’une procédure d’essais publique. Pékin n’a rien publié de comparable, si bien que la maturité opérationnelle de ses engins échappe à toute évaluation extérieure, quelle que soit leur taille.

Belgorod en plongée, navire chinois en surface

Cette opacité entoure aussi le navire de Shanghai. Si son identification se confirme, il deviendrait le premier bâtiment de surface connu organisé autour de plusieurs sous-marins sans équipage de très grande taille. La formule de « premier navire-mère de drones sous-marins au monde », qui circule pour désigner ce porteur d’engins, va plus loin que les faits.

Depuis 2022, la Russie exploite en effet le Belgorod, un sous-marin à propulsion nucléaire aménagé pour des missions spéciales, capable de transporter des submersibles autonomes et conçu notamment pour porter le Poseidon, une torpille autonome à charge nucléaire. D’autres bâtiments, militaires et civils, mettent déjà à l’eau des UUV de dimensions plus réduites.

La primauté chinoise tiendrait donc à une combinaison précise : une plateforme de surface, un hangar fermé, un berceau de mise à l’eau et plusieurs engins dont la longueur égale celle de véritables sous-marins. Construit pour naviguer en surface, le bâtiment de Shanghai reste exposé aux satellites, ceux-là mêmes qui ont permis de le repérer.

Pékin affiche d’ailleurs plus volontiers ses ambitions dans ce domaine. Lors du défilé militaire du 3 septembre 2025, dans la capitale, l’armée chinoise a présenté plusieurs nouveaux systèmes, dont les UUV AJX002 et HSU100, aux côtés de missiles et de drones aériens de nouvelle génération. Les autorités chinoises n’ont pas précisé si ces modèles correspondent aux deux engins observés à Hainan, et les informations publiques ne permettent pas de les assimiler.

Une fois sa fonction confirmée, le navire donnerait à la marine chinoise les moyens d’emmener ses plus grands drones sous-marins loin de leur port d’attache. Il lui resterait à prouver que ces engins sont armés et opérationnels, et à réussir leur récupération en haute mer. C’est au large, loin des docks flottants de Hainan, que les douze vérins du chantier de Shanghai devront hisser à bord des fuseaux de 40 mètres.



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