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Les dirigeants d’entreprise français s’accordent rarement à ce point. 91 % d’entre eux jugent essentiel de renforcer les liens entre la recherche publique, universités, CNRS, organismes d’État, et le tissu productif privé, pour soutenir la compétitivité du pays. Le grand public partage ce diagnostic à 83 %. Interrogés sur les gains attendus d’une meilleure coopération, 99 % des patrons en citent au moins un. Ces chiffres proviennent du baromètre réalisé par OpinionWay pour Unys, collectif qui regroupe les acteurs de la recherche publique en Lorraine et qui a commandé l’enquête, publiée en septembre 2026.
Ce consensus ne doit rien à l’expérience acquise. Les dirigeants ayant déjà travaillé avec un organisme public approuvent à 94 %, ceux qui ne l’ont jamais fait à 90 %. Quatre points séparent les convaincus de terrain des convaincus de principe.
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La pratique se tient à bonne distance de ces déclarations. 24 % des entreprises françaises de 20 salariés ou plus, hors commerce, déclarent avoir mené au moins une collaboration avec un organisme de recherche publique : 16 % à plusieurs reprises, 8 % une seule fois. Trois entreprises sur quatre n’ont donc jamais franchi la porte d’un laboratoire. Le champ retenu par OpinionWay laisse de côté les très petites entreprises, qui forment l’essentiel du tissu économique ; le taux vaut pour les seules structures de 20 salariés et plus.
Le bâtiment et les travaux publics ferment la marche, avec 13 % d’entreprises ayant déjà collaboré. L’industrie atteint 22 %, les services et la santé 28 %. Quinze points séparent les deux extrémités du spectre, un écart qui reste modeste au regard du taux d’adhésion, identique d’un secteur à l’autre.
Les 90 % de dirigeants favorables qui n’ont jamais collaboré et les 74 % d’entreprises restées à l’écart désignent le même groupe. Les patrons absents des laboratoires sont persuadés de l’intérêt d’y entrer. Aucune campagne de conviction ne réduira donc cet écart, puisque la conviction est déjà là. Reste à savoir ce qui s’interpose entre l’intention et le premier contrat.
Hélène Boulanger, porte-parole d’Unys et présidente de l’Université de Lorraine, y voit une perte sèche : « Dans cet écart se joue bien plus qu’un simple problème de coopération : c’est une partie du potentiel d’innovation français qui reste inexploité », alerte-t-elle. L’enquête porte sur des déclarations recueillies par sondage, non sur des contrats comptabilisés dans un registre.
La complexité administrative devant la défiance
Les dirigeants désignent trois obstacles, et les trois pèsent presque le même poids. 53 % admettent ne pas connaître les travaux menés dans les laboratoires ni les possibilités de partenariat qui leur seraient ouvertes. 52 % invoquent la lourdeur des démarches contractuelles et juridiques, un frein que les PME et les entreprises de taille intermédiaire citent plus souvent que les autres. 47 % mettent en avant la divergence des calendriers : le temps de la recherche fondamentale s’accommode mal des échéances de mise sur le marché. Les répondants pouvaient retenir plusieurs réponses, d’où un total supérieur à 100 %.
Cette méconnaissance, les chefs d’entreprise ne se l’attribuent pas. 86 % d’entre eux estiment que les résultats de la recherche publique française sont insuffisamment mis en valeur. Le défaut de circulation se joue donc à l’émission autant qu’à la réception, du moins tel que les dirigeants le perçoivent : le sondage mesure ce qu’ils déclarent savoir, pas ce que les laboratoires diffusent réellement.
Un chiffre manque à l’appel des explications convenues. 15 % seulement des dirigeants citent le manque de confiance comme frein à la collaboration. Le vieux récit de deux mondes qui s’ignorent par tempérament, le chercheur rétif au marché et l’industriel indifférent au savoir, ne trouve dans l’enquête aucun appui sérieux. 52 % butent sur la paperasse, 15 % sur la méfiance : le blocage tient à des procédures, à des formulaires, à des délais de signature.
Voilà qui change la nature du problème posé aux pouvoirs publics. Une défiance culturelle se corrige en une génération. Un circuit contractuel se corrige par décret.
51 % pour la prestation ponctuelle
Encore faut-il que les entreprises et les laboratoires parlent du même produit. 90 % des dirigeants se déclarent intéressés par au moins une forme de collaboration avec la recherche publique, contre 24 % qui en ont signé une. Entre ces deux chiffres tient l’essentiel du paradoxe français.
Ce que ces dirigeants veulent acheter tient en peu de choses. La prestation ponctuelle arrive en tête, citée par 51 % : un test de caractérisation pour vérifier la composition d’un matériau, une analyse de défaillance après la casse d’une pièce, une expertise technique commandée à un laboratoire. Rien qui ressemble à un partenariat de recherche au sens noble. Une facture, un délai, un rapport.
Viennent ensuite l’accès aux équipements et aux plateformes technologiques, retenu par 29 % de dirigeants qui voient là le moyen d’utiliser des instruments hors de portée d’une PME, puis les projets de recherche co-développés, cités par 27 % et par 30 % des patrons des services et de la santé. La valorisation par l’écosystème start-up rassemble 24 % des réponses, le licensing de brevets ou de logiciels 22 %.
Le bas du classement rassemble les engagements longs. Les chaires partenariales et les laboratoires communs séduisent 17 % des dirigeants, le financement d’un doctorant en thèse CIFRE, ce contrat qui salarie trois ans un doctorant dans une entreprise, 15 %. Ces dispositifs, qui lient une société à une équipe académique pour la même durée ou davantage, restent l’affaire d’une minorité.
Une exception éclaire le reste du tableau. Chez les dirigeants ayant déjà collaboré avec la recherche publique, l’intérêt pour le financement de thèses grimpe à 31 %, soit le double de la moyenne. L’appétence pour l’engagement long n’existe donc pas au départ ; elle naît de la première expérience. Tout se joue sur le premier contrat, celui que 74 % des entreprises n’ont jamais signé.
D’où l’ordre des réformes que le marché réclame. 69 % des dirigeants demandent la simplification des démarches administratives, 52 % une meilleure information sur les dispositifs existants, 52 % encore le renforcement et la simplification des aides financières publiques. 43 % souhaitent un interlocuteur unique capable de les orienter vers le laboratoire compétent, 40 % davantage d’occasions de rencontres directes avec les chercheurs.
En Lorraine, dix établissements sous une enseigne
Cet interlocuteur unique existe déjà pour les entreprises lorraines, et Actibac s’y est adressée. La société fauche les bords de route et entretient les accotements. Elle s’est adossée à la chaire de recherche Sagid+ pour construire des outils d’aide à la décision destinés aux collectivités locales, arbitrant entre l’entretien routier, la préservation de la biodiversité et la prévention des départs de feu. Unys présente ce chantier comme l’une de ses réalisations, sans en communiquer le coût ni le nombre de collectivités équipées.
Cette collaboration illustre ce que le vocabulaire du transfert de technologie laisse dans l’ombre : une entreprise de débroussaillage entre dans un laboratoire aussi légitimement qu’un équipementier aéronautique. L’association JB Thiéry a suivi un chemin comparable avec le projet Explaura, qui a donné naissance à des applications de réalité augmentée rendant les œuvres et les lieux culturels accessibles aux personnes en situation de handicap. Là encore, l’inventaire des résultats provient du collectif, qui n’a pas publié d’évaluation indépendante.
Unys fédère l’Université de Lorraine, le CNRS, le CHRU de Nancy, l’INRAE, Inria, AgroParisTech, Georgia Tech Europe, l’Incubateur Lorrain, UL Propuls et la SATT Sayens, société de valorisation chargée de transformer les résultats académiques en licences ou en entreprises. Dix structures, une seule adresse pour les industriels et les collectivités qui cherchent un partenaire scientifique.
Ce guichet vise exactement les freins que l’enquête a classés en tête. 53 % de dirigeants qui ignorent les travaux des laboratoires, 43 % qui réclament un interlocuteur unique : Unys répond à ces deux demandes en supprimant le millefeuille institutionnel régional. Le collectif, qui a financé l’enquête, en tire l’argument de son propre développement.
« Les difficultés exprimées par les dirigeants ne sont pas une fatalité : Unys a justement été créé pour y répondre », plaide Hélène Boulanger. « En fédérant les forces de la recherche publique en Lorraine, nous avons fait émerger une initiative unique en France, capable de simplifier, de rendre plus lisibles et d’accélérer les collaborations avec les entreprises. L’enjeu dépasse aujourd’hui notre territoire : Unys doit ouvrir la voie et démontrer qu’un autre modèle de coopération entre recherche publique et entreprises est possible partout en France. »
La santé, premier secteur pénalisé
Le modèle que défend Hélène Boulanger, les dirigeants en chiffrent les gains attendus. 64 % y voient un renfort de compétitivité pour le pays, 60 % la condition d’innovations conçues et fabriquées en France, 53 % un moyen de retenir les chercheurs tentés par l’étranger, 50 % un ressort de création d’emplois. La souveraineté technologique arrive ensuite avec 42 %, l’accélération des dépôts de brevets ferme la liste à 31 %.
La fuite des talents mérite un arrêt. 53 % des patrons comptent sur la recherche partenariale pour garder les scientifiques français en France, quand 15 % se disent prêts à financer une thèse CIFRE, le dispositif qui installe précisément un jeune chercheur dans une entreprise. Le remède figure au bas du classement des envies.
Les Français partagent le constat du coût. 86 % d’entre eux estiment que l’économie nationale pâtit directement de ce déficit de coopération dans des domaines stratégiques. Ils désignent la santé en premier, citée par 46 % du grand public, devant les enjeux de société, géopolitique, démocratie et inégalités, retenus par 32 %. La transition énergétique et les ressources naturelles recueillent 29 % chacune, le numérique 25 %, les nouveaux matériaux 24 %.
Sur les technologies numériques et l’intelligence artificielle, les générations divergent. 39 % des 18-24 ans jugent la France lourdement pénalisée par le manque de liens entre laboratoires et entreprises, contre 21 % des personnes de 65 ans et plus.


