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Eugène Schueller a fondé L’Oréal en 1909. Un siècle plus tard, le bloc d’actions issu de cette création circule toujours dans la même famille, que la mort de Liliane Bettencourt, le 21 septembre 2017, a laissée à sa fille unique. Le 4 mai 2026, le groupe de cosmétiques a versé à cette famille et à ses deux sociétés de détention environ 1,34 milliard d’euros de dividendes. Devant Nestlé et ses 20,16 % du capital, elle demeure le premier actionnaire déclaré de L’Oréal.
Le 8 septembre, le magazine américain Forbes affichait 96,5 milliards de dollars sur la page consacrée à « Françoise Bettencourt Meyers & family ». Six mois plus tôt, le 10 mars 2026, le même magazine publiait son classement annuel des fortunes mondiales et y plaçait la famille au 20e rang, avec 100 milliards de dollars. Les deux montants décrivent des estimations réalisées à des dates différentes, sur des cours de marché différents.
Ce que ces estimations mesurent tient dans une ligne de registre. Au 31 décembre 2025, Françoise Bettencourt Meyers et sa famille détenaient 185 715 079 actions L’Oréal, soit 34,79 % du capital et des droits de vote du groupe. Plus d’une action L’Oréal sur trois porte ainsi le nom d’un membre de cette famille ou d’une société qui la représente.
Le même nombre, au titre près, figure dans les documents financiers du groupe à la fin de 2023, à la fin de 2024 et à la fin de 2025. Trois exercices, trois arrêtés de comptes, 185 715 079 actions à chaque fois. Le pourcentage, lui, a bougé : il est passé de 34,73 % à 34,79 %, parce que le nombre total d’actions L’Oréal en circulation a légèrement diminué. La famille a donc vu son poids au capital progresser sans acheter un seul titre.
De ce rapprochement se déduit la mécanique qui gouverne toute la fortune attribuée à l’héritière de L’Oréal. Le portefeuille ne bouge pas ; son évaluation change chaque jour d’ouverture de la Bourse de Paris. Entre le classement de mars et la page consultée en septembre, Forbes a retranché environ 3,5 milliards de dollars à l’ensemble familial. Rien n’a été vendu dans l’intervalle. Le cours de l’action a varié, et l’estimation avec lui.
Deux réserves accompagnent ces chiffres, que Forbes signale lui-même. Le montant publié évalue un patrimoine et ne désigne aucune somme disponible sur un compte bancaire. Il s’applique par ailleurs à un ensemble, « Françoise Bettencourt Meyers & family », dans lequel la part personnelle de l’héritière reste indistincte de celle de ses proches et des sociétés familiales.
D’Eugène Schueller à 2017, deux successions
Ce bloc d’actions n’a jamais été constitué : il a été transmis, deux fois. Eugène Schueller crée L’Oréal en 1909 et meurt en 1957. Sa fille, Liliane Bettencourt, recueille alors la participation familiale au capital de l’entreprise.
Liliane Bettencourt s’est éteinte le 21 septembre 2017, à 94 ans. Sa fille unique, Françoise Bettencourt Meyers, a hérité de la position familiale dans une société devenue entre-temps l’un des premiers groupes mondiaux de cosmétiques. L’actif principal de cette succession tenait en un paquet d’actions.
Entre les deux dates, l’entreprise a changé de dimension, jamais de propriétaire de référence. Aucune acquisition, aucun placement extérieur, aucune opération financière ne figure à l’origine du patrimoine familial : deux héritages, en 1957 puis en 2017, en expliquent la totalité.
Françoise Bettencourt Meyers a siégé au conseil d’administration de L’Oréal de 1997 à 2025, année où elle a quitté cette instance. Son départ n’a modifié ni le nombre d’actions détenues par la famille ni sa place au capital, identiques à la clôture de l’exercice suivant.
Un tiers du capital, 20,16 % pour Nestlé
La position héritée en 2017 ne donne pas la moitié de L’Oréal à la famille. Elle lui en donne plus du tiers, et ce seuil suffit à peser sur toutes les résolutions soumises aux actionnaires, puisque les 34,79 % portent sur le capital comme sur les droits de vote. Le deuxième actionnaire, le groupe suisse Nestlé, en détenait 20,16 % au 31 décembre 2025, soit quatorze points de moins.
Le bloc familial ne se résume pas à une personne. Il rassemble Françoise Bettencourt Meyers, son mari Jean-Pierre Meyers, leurs fils Jean-Victor et Nicolas Meyers, ainsi que deux sociétés qui logent une partie des titres, Téthys SAS et Financière L’Arcouest SAS. Les actions transitent donc par des structures autant que par des noms de personnes.
Au conseil d’administration que Françoise Bettencourt Meyers a quitté en 2025, la génération suivante a pris le relais. Jean-Victor Meyers en est le vice-président, son frère Nicolas y siège également comme administrateur. La présidence revient à Jean-Paul Agon, ancien directeur général du groupe, et la direction opérationnelle à Nicolas Hieronimus.
De cette configuration découle une conséquence sur le patrimoine lui-même. Vendre une partie des titres ferait reculer la famille sous le seuil qui lui assure son poids dans les votes. La conservation du bloc tient donc autant au contrôle du groupe qu’à la valeur des actions.
7,20 euros par action, versés le 4 mai
Les actionnaires n’ont pourtant pas besoin de vendre pour encaisser. Réunie le 24 avril 2026, l’assemblée générale a approuvé un dividende de 7,20 euros par action au titre de l’exercice 2025, c’est-à-dire la part du bénéfice que L’Oréal a choisi de distribuer plutôt que de conserver. Le titre a été détaché le 29 avril, le versement est intervenu le 4 mai.
Appliqué aux 185 715 079 actions du bloc familial, ce montant unitaire représente environ 1,34 milliard d’euros avant impôts. L’estimation vaut pour l’ensemble : L’Oréal ne publie ni la somme effectivement perçue par Françoise Bettencourt Meyers, ni la répartition du versement entre les autres membres de la famille et les deux sociétés qui détiennent une partie des titres.
Le rapprochement de ce flux avec l’évaluation du portefeuille donne l’ordre de grandeur des deux sources. Le bloc d’actions se compte en dizaines de milliards, le revenu annuel qu’il produit en unité de milliard. Le dividende assure à la famille des rentrées régulières ; la valeur de marché des titres constitue la quasi-totalité du patrimoine attribué à l’héritière.
Derrière le cours, Garnier et La Roche-Posay
Reste à savoir ce qui fait monter ou descendre ce cours. L’Oréal a réalisé 44,05 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025, en hausse de 4 % à données comparables, une mesure qui neutralise les effets de change et les changements de périmètre liés aux acquisitions. Le résultat d’exploitation, soit le profit tiré de l’activité courante avant charges financières et impôts, s’est établi à 8,89 milliards d’euros, ou 20,2 % des ventes.
L’exercice se lit toutefois de deux façons. Le bénéfice net publié pour 2025 atteint 6,13 milliards d’euros, contre 6,41 milliards un an plus tôt. Hors éléments non récurrents, le résultat net ressort à 6,81 milliards d’euros, contre 6,79 milliards en 2024. Une baisse et une hausse décrivent le même exercice ; le marché retient d’ordinaire la seconde.
Le premier semestre 2026 a redressé la trajectoire. Les ventes ont atteint 23,77 milliards d’euros, en progression de 6,8 % à données comparables, et le résultat d’exploitation 5,06 milliards d’euros, soit 21,3 % du chiffre d’affaires.
La croissance vient d’abord des marchés émergents et des circuits professionnels. La zone SAPMENA-SSA, qui réunit l’Asie du Sud, le Pacifique, le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne, a gagné 10,9 % en 2025, quand l’Asie du Nord se contentait de 0,5 %. Par division, les produits professionnels ont progressé de 7,5 %, la beauté dermatologique de 5,5 %, les produits grand public de 3,5 % et L’Oréal Luxe de 2,8 %.
Ces résultats alimentent la valeur boursière du groupe, aux côtés des prévisions de ventes, des acquisitions, des mouvements de devises et des arbitrages des investisseurs. Quand le cours progresse ou recule, la valeur théorique des titres familiaux suit le même mouvement, sans qu’aucune décision de la famille intervienne.
L’Oréal Paris, Garnier, Maybelline New York, Lancôme, Kérastase, La Roche-Posay, CeraVe : les marques que le groupe commercialise donnent la base matérielle des 96,5 milliards de dollars estimés en septembre. Un shampoing vendu à Djakarta ou une crème dermatologique écoulée à São Paulo déplacent, à la marge, l’évaluation du patrimoine.
La part personnelle, jamais publiée
Les documents publics s’arrêtent à la porte du bloc familial. Ni les comptes de L’Oréal ni les déclarations d’actionnariat ne précisent le pourcentage détenu personnellement par Françoise Bettencourt Meyers, non plus que les parts respectives de Jean-Pierre, Jean-Victor et Nicolas Meyers, de Téthys SAS et de Financière L’Arcouest SAS.
Forbes agrège de la même manière, sous la mention « & family ». Le chiffre le plus cité au sujet de l’héritière de L’Oréal ne se rapporte donc à aucune personne en particulier.
Ce que les comptes du groupe établissent tient en une ligne, stable depuis trois exercices : 185 715 079 actions L’Oréal, 34,79 % du capital et des droits de vote, réparties entre quatre personnes et deux sociétés.


