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L’assemblée générale d’Hermès International a approuvé, le 17 avril 2026, un dividende de 18 euros par action au titre de l’exercice 2025. Les héritiers du sellier installé à Paris en 1837 ont encaissé cette somme en deux versements, quand les classements de fortunes associent leur nom à des dizaines de milliards d’euros. L’écart tient à la nature de ce qu’ils détiennent : des titres cotés, dont le groupe de luxe LVMH avait annoncé détenir 17,1 % en octobre 2010. Les ateliers de cuir de la maison, qui ont vendu pour 7,07 milliards d’euros en 2025, font l’essentiel de leur valeur.
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Au 31 décembre 2025, le groupe familial Hermès détenait 70 437 764 actions d’Hermès International, sur les 105 569 412 qui composaient le capital de la société, soit 66,7 %. Cette part lui donnait environ 78,6 % des droits de vote en assemblée générale. L’écart entre les deux chiffres vient d’une règle inscrite dans les statuts de nombreuses sociétés françaises : une action conservée au nominatif, c’est-à-dire inscrite au nom de son propriétaire et non déposée chez un intermédiaire, ouvre droit à deux voix au bout de quatre ans. Les héritiers, qui gardent leurs titres depuis des décennies, votent donc avec une force supérieure à leur poids au capital.
Ces actions ne sont pas détenues par un propriétaire unique. H51, principale holding familiale, société dont l’objet est de détenir les titres d’une autre, en réunissait 57 375 794 à cette date, soit environ 54,3 % du capital. Le reste appartenait à des héritiers qui les détiennent en direct ou à d’autres véhicules privés, que la société ne détaille pas. Les Dumas, les Guerrand et les Puech comptent parmi les branches associées à la maison : trois patronymes pour un même bloc, issus des mariages et des successions du XXᵉ siècle.
Le décompte n’a pas bougé depuis. Au 31 juillet 2026, Hermès International déclarait toujours 105 569 412 actions et 178 515 247 droits de vote exerçables en assemblée générale, soit près de sept droits de vote pour quatre actions. Ce dénominateur stable importe, car c’est lui qui sert au calcul de la fortune familiale.
Les palmarès procèdent en effet d’une seule opération : ils multiplient le cours de l’action Hermès par le nombre de titres détenus par chaque héritier ou par sa holding. Aucune autre méthode n’est possible à partir des documents publics, qui indiquent des quantités de titres sans jamais chiffrer un patrimoine. Le résultat porte donc sur ce que vaudrait le bloc familial s’il était vendu au prix du jour.
Or ce nombre de titres varie à peine d’une année sur l’autre, quand le cours varie à chaque séance. La conséquence est mécanique : les montants attribués à la famille Hermès montent et descendent tous les jours de Bourse sans qu’aucun héritier n’achète, ne vende ni n’encaisse le moindre euro. Une hausse de 10 % du cours ajoute une dizaine de milliards à la fortune affichée sans qu’un seul titre change de mains.
Reste à savoir ce qui fait ce cours. Il se forme sur ce que l’entreprise vend, sur ce qu’elle gagne et sur ce qu’elle distribue. La suite descend cette chaîne, du produit le plus vendu jusqu’à l’argent qui sort effectivement des caisses.
7,07 milliards d’euros de cuir
La maroquinerie et la sellerie ont produit 7,07 milliards d’euros de ventes en 2025, sur un chiffre d’affaires total de 16,002 milliards d’euros. Le cuir apporte ainsi environ 44 % des ventes du groupe, et progresse plus vite que l’ensemble : 13,1 % à taux de change constants, c’est-à-dire en neutralisant l’effet des monnaies étrangères sur les ventes converties en euros.
Sous ce libellé comptable se rangent deux activités distinctes. La maroquinerie couvre les sacs, les portefeuilles, les bagages et les autres objets en cuir ; la sellerie désigne les équipements fabriqués pour le cheval et le cavalier, métier d’origine de la maison. Hermès vend aussi des carrés de soie, des vêtements, des chaussures, des parfums, du maquillage, des montres, des bijoux, des objets pour la maison et des articles équestres, répartis en seize métiers. Aucun de ces quinze autres métiers n’approche le poids du cuir.
Le groupe fabrique lui-même une large part de ce qu’il vend. En 2025, 55 % de ses objets sont sortis de ses propres ateliers ou d’ateliers travaillant exclusivement pour lui, et 75 % ont été produits en France. Hermès forme ses artisans avant de leur confier la fabrication des produits en cuir, apprentissage qui dure plusieurs mois. Les ouvertures d’ateliers et les recrutements fixent donc, année après année, le nombre de sacs disponibles à la vente.
À l’autre bout de la chaîne, la maison vend dans ses murs. Elle exploitait 293 magasins dans le monde à la fin de 2024, et ses boutiques en propre lui apportaient cette année-là plus de 92 % de son chiffre d’affaires. Hermès fixe ses prix, décide des volumes livrés et répartit ses produits entre ces magasins, sans intermédiaire capable de brader un stock ou de casser un prix.
Le rapprochement de ces deux séries de chiffres éclaire la marge du groupe. En formant lui-même ses artisans, Hermès décide combien d’objets existeront ; en tenant plus de neuf dixièmes de ses ventes dans ses propres murs, il décide à quel prix ils partiront. La même entreprise arbitre les deux, et la famille en détient les deux tiers.
Dans les comptes 2025, une marge de 41 %
Hermès a dégagé 6,569 milliards d’euros de résultat opérationnel courant en 2025, après 6,154 milliards en 2024. Rapporté au chiffre d’affaires, ce résultat représente 41 %, contre 40,5 % un an plus tôt. Le résultat opérationnel courant mesure le bénéfice tiré de l’activité habituelle, avant les éléments exceptionnels et les charges financières : une marge de 41 % signifie que le groupe conserve 41 euros pour 100 euros de ventes.
Ce taux se situe très au-dessus de ceux du secteur, où les grandes maisons de luxe évoluent le plus souvent entre 20 % et 30 %. Après impôts, le résultat net part du groupe a atteint 4,524 milliards d’euros en 2025. Une contribution exceptionnelle française sur les bénéfices des grandes entreprises a pesé sur ce montant publié ; hors cette charge, Hermès annonce une progression de 5,5 % de son bénéfice net, retraitement que le groupe communique sans en détailler le calcul.
L’argent s’accumule. Le flux de trésorerie disponible ajusté, ce qui reste une fois payées les dépenses de fonctionnement et les investissements, s’est élevé à 3,88 milliards d’euros sur l’année. Au 31 décembre 2025, la trésorerie nette retraitée du groupe atteignait 12,77 milliards d’euros, soit les liquidités et placements disponibles après déduction des dettes financières. Hermès finance donc ses ateliers et ses magasins sans recourir aux banques ni au marché, ce qui le dispense d’émettre de nouvelles actions et préserve la part familiale de toute dilution, cette réduction du poids d’un actionnaire que provoque la création de titres nouveaux.
Le premier semestre 2026 a mis ce modèle à l’épreuve des monnaies. Entre janvier et juin, le groupe a enregistré 8,163 milliards d’euros de ventes, en hausse de 1,6 % une fois converties en euros et de 6,1 % hors effet de change. La conversion a rogné plus de 360 millions d’euros de chiffre d’affaires, le dollar et le yen s’échangeant contre moins d’euros qu’un an plus tôt.
La marge, elle, n’a pas bougé : 41 %, pour un résultat opérationnel courant de 3,351 milliards d’euros contre 3,327 milliards au premier semestre 2025. Le change ampute le montant affiché des ventes sans toucher au taux de profit. La distinction pèse sur la fortune des héritiers, car les investisseurs qui fixent le cours lisent les deux chiffres : un chiffre d’affaires semestriel en hausse de 1,6 % peut déclencher des ventes de titres quand l’activité, elle, progresse de 6,1 %.
18 euros par action, versés en deux fois
Ce que le groupe conserve nourrit le cours ; ce qu’il distribue arrive sur les comptes des héritiers. Réunie le 17 avril 2026, l’assemblée générale d’Hermès International a approuvé un dividende de 18 euros par action au titre de l’exercice 2025. Le groupe en avait déjà versé 5 euros le 18 février, sous forme d’acompte ; les 13 euros restants ont été payés le 23 avril.
Chaque action familiale ouvre droit à cette somme. Rapportée aux 70 437 764 titres du groupe familial, elle représente une enveloppe d’environ 1,27 milliard d’euros, dont près de 1,03 milliard pour les seules actions logées dans H51, calcul que la société ne publie pas et qui découle ici de deux données figurant dans ses documents.
Cette enveloppe reste sans commune mesure avec les montants cités dans les palmarès. Hermès indique lui-même que la plus grande partie de la richesse estimée de ses actionnaires familiaux suit la valeur boursière des titres qu’ils conservent. Les héritiers vivent donc d’un flux annuel de l’ordre du milliard d’euros, versé à deux dates connues, pendant que leur fortune officielle se recalcule chaque séance sur un bloc qu’ils ne vendent pas.
LVMH, l’offensive d’octobre 2010
Encore fallait-il que ce bloc reste entier. En octobre 2010, LVMH annonce détenir 17,1 % du capital d’Hermès International. Le groupe dirigé par Bernard Arnault avait constitué cette position par des produits dérivés, contrats indexés sur le cours d’un titre sans achat immédiat de l’action, convertis ensuite en actions : le procédé lui avait permis de monter au capital sans déclencher les déclarations obligatoires de franchissement de seuil. En décembre 2011, LVMH pesait 22,3 % du capital et 16 % des droits de vote.
Les actionnaires familiaux répliquent le même mois en finalisant H51, qui réunit alors 50,2 % du capital d’Hermès International. Le dispositif visait à rendre impossible une prise de contrôle par un groupe extérieur, les titres apportés à la holding ne pouvant plus être vendus isolément. H51 obtient en outre un droit de priorité sur 12,3 % supplémentaires de titres familiaux, ce qui permet aux héritiers d’acheter ces actions avant tout investisseur extérieur en cas de cession.
L’Autorité des marchés financiers a validé ce regroupement sans exiger de ses bénéficiaires qu’ils lancent une offre publique sur les titres des actionnaires minoritaires, procédure normalement imposée lorsqu’un actionnaire franchit certains seuils. La famille a ainsi verrouillé la majorité du capital sans avoir à racheter le flottant, la part des actions qui s’échange librement en Bourse.
L’affaire s’est dénouée en septembre 2014, quand LVMH a distribué sa participation dans Hermès à ses propres actionnaires. L’accord conclu entre les deux groupes lui interdisait ensuite de racheter des titres Hermès pendant cinq ans. H51, elle, a conservé une clause qui limite la cession des titres qu’elle réunit jusqu’en 2041. Axel Dumas, gérant d’Hermès et représentant de la sixième génération, assurait en 2022 que le dispositif protégeait plus de la moitié du capital.
Les chiffres lui donnent raison, et au-delà. La holding constituée dans l’urgence de 2011 avec 50,2 % du capital en détenait 54,3 % au 31 décembre 2025. Le verrou bâti contre Bernard Arnault a continué d’agréger, une fois la menace écartée, des titres que les partages successoraux auraient pu disperser.
De l’atelier de harnais au sac Birkin
Ce capital transmis est né d’un atelier. Thierry Hermès ouvre en 1837 une échoppe de sellier-harnacheur, artisan du cuir pour les chevaux, rue Basse-du-Rempart, à Paris, où il fabrique des harnais et des selles pour les attelages et les voitures hippomobiles. Son fils Charles-Émile installe l’activité en 1880 au 24, rue du Faubourg-Saint-Honoré, dans le 8ᵉ arrondissement. La maison y exploite toujours un magasin, cent quarante-six ans plus tard.
La troisième génération fait entrer la maison dans les objets du quotidien. Émile Hermès obtient en 1922 les droits exclusifs en France d’une fermeture à glissière repérée lors d’un voyage au Canada, mécanisme que la maison applique ensuite à ses sacs et à ses bagages. Robert Dumas prend la direction de l’entreprise en 1951, après avoir épousé l’une des filles d’Émile Hermès. L’histoire officielle de la maison lui attribue le premier carré de soie, le sac à dépêches devenu le Kelly et le bracelet Chaîne d’ancre.
Les deux sacs les plus chers du marché doivent leur nom à deux femmes. Hermès commercialise le Kelly à partir d’un modèle à dépêches dessiné dans les années 1930 ; une photographie de l’actrice Grace Kelly tenant ce sac paraît en 1956, et la maison lui donne ensuite son nom. Le Birkin naît d’une rencontre entre Jean-Louis Dumas, alors dirigeant du groupe, et la chanteuse et actrice britannique Jane Birkin, dans un avion reliant Paris à Londres ; Hermès rattache l’origine du modèle à cet échange, version que l’entreprise est seule à documenter.
L’entrée de Robert Dumas par mariage explique ce que montre aujourd’hui l’actionnariat. Les alliances du XXᵉ siècle ont multiplié les branches sans diviser l’entreprise, si bien que les Dumas, les Guerrand et les Puech se partagent un même titre de propriété sur une société que leurs ancêtres ont fondée pour harnacher des chevaux.
Les lacunes des documents publics
Ce titre de propriété, Hermès ne le ventile pas héritier par héritier. Ses documents de référence indiquent la part du groupe familial et celle de H51, sans nommer les détenteurs des 13 061 970 actions restantes ni chiffrer les portefeuilles individuels.
Le groupe ne communique pas davantage sur ce que ses actionnaires possèdent en dehors de lui. Les actifs non cotés, l’immobilier, les dettes et les engagements personnels de chaque héritier n’apparaissent dans aucun document accessible, si bien que les estimations publiées portent sur une seule ligne d’un patrimoine dont nul ne connaît le reste.
Cette ligne, elle, se recalcule en permanence. Le cours de l’action Hermès varie avec les résultats trimestriels, les taux de change, la demande de produits de luxe en Chine et aux États-Unis, et les anticipations des investisseurs. Les 70 437 764 actions de la famille n’ont pas bougé entre le 31 décembre 2025 et le 31 juillet 2026 ; leur valeur s’est recalculée à chacune des séances de Bourse qui séparent ces deux dates.


