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Hélène Huby a dirigé des programmes chez ArianeGroup avant de fonder sa propre société à Munich, en juillet 2021. Cinq ans plus tard, ses ingénieurs mettent au point un moteur-fusée qui concurrence celui de son ancien employeur. Berlin héberge le siège social, la Gironde la filiale, et l’Élysée compte la fondatrice parmi ses représentants.
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450 millions de dollars, soit environ 388 millions d’euros. The Exploration Company a annoncé le mardi 8 septembre avoir bouclé un tour de table de ce montant, présenté comme le plus important jamais réalisé par une entreprise spatiale européenne à ce stade de développement. Les investisseurs appellent Série C ce troisième grand appel de fonds, celui qui doit permettre à une jeune société de passer du prototype à la production. La société avait déjà revendiqué un record comparable en février 2023, avec 40,5 millions d’euros levés, puis en novembre 2024 avec 150 millions. Elle a réuni au total environ 680 millions de dollars depuis sa création.
Emmanuel Macron et Ursula von der Leyen ont l’un et l’autre commenté publiquement l’opération. Le président de la République et la présidente de la Commission européenne l’ont présentée comme la preuve que des capitaux et des ingénieurs européens peuvent bâtir seuls une entreprise de cette dimension, sans participation américaine.
L’annonce est intervenue vingt-quatre heures avant l’ouverture du premier Sommet international sur l’espace, que la France et l’Allemagne organisent les 9 et 10 septembre au Grand Palais. La fondatrice de la société, Hélène Huby, y siège comme envoyée spéciale d’Emmanuel Macron.
Bruxelles au capital, aucun euro public français
Trois investisseurs conduisent l’opération. Bessemer Venture Partners et Atomico, deux fonds spécialisés dans le financement des jeunes sociétés technologiques, y sont rejoints par le Scaleup Europe Fund. Ce fonds de 5 milliards d’euros a été créé par la Commission européenne pour éviter que les entreprises européennes en forte croissance n’aillent chercher leur argent aux États-Unis. Bruxelles n’en assure pas la gestion elle-même : elle l’a confiée en mai 2026 au groupe suédois EQT.
Le fonds européen avait déjà participé, sur la même période, à la levée de 3 milliards d’euros de la société française d’intelligence artificielle Mistral et aux 400 millions de dollars réunis par la suédoise Lovable. TEC est son troisième dossier de cette taille en quelques mois, et le deuxième porté par un fondateur français.
Les actionnaires déjà présents ont tous remis au pot. Le fonds français Red River West, entré au capital dès 2023, figure parmi eux, aux côtés de Balderton, Plural et Cherry Ventures. Aucun investisseur public français n’apparaît dans la liste communiquée : ni Bpifrance, ni le Centre national d’études spatiales, ni un véhicule du plan France 2030. Alex Ferrara, associé chez Bessemer, rejoint le conseil d’administration.
Le fret vers l’ISS reste américain
Ravitailler une station spatiale suppose d’y envoyer régulièrement vivres, matériel et pièces de rechange. L’Europe a longtemps assuré une partie de ces livraisons avec l’ATV, un cargo automatique dont cinq exemplaires ont rejoint la Station spatiale internationale avant l’arrêt du programme. Hélène Huby a travaillé sur ce véhicule chez Airbus. Aucun de ces cargos ne revenait sur Terre : ils se consumaient dans l’atmosphère avec les déchets de la station.
Nyx, la capsule que développe The Exploration Company, doit au contraire redescendre intacte et resservir. Son premier vol complet prévoit un amarrage à la station, puis un retour réussi au sol. Aucune entreprise européenne n’a jamais réussi cette séquence seule. Deux véhicules américains, le Dragon de SpaceX et le Cygnus de Northrop Grumman, assurent aujourd’hui la totalité du ravitaillement de la station. The Exploration Company n’a communiqué aucune date pour ce premier vol.
Storm contre Prometheus
L’essentiel des 450 millions doit financer Storm, un moteur-fusée réutilisable qui brûle de l’oxygène liquide et du biométhane. Sa conception reprend le principe le plus performant connu à ce jour : au lieu de rejeter une partie des gaz produits pour alimenter les pompes, le moteur les renvoie intégralement dans la chambre de combustion. Le rendement augmente, et les pièces s’usent moins vite, ce qui compte pour un moteur destiné à voler plusieurs fois. Le Raptor de SpaceX, qui propulse le Starship, fonctionne ainsi.
ArianeGroup, qui construit les fusées Ariane pour le compte d’Airbus et de Safran, développe un moteur à méthane comparable, baptisé Prometheus. Hélène Huby a dirigé des programmes dans ce groupe avant de créer sa société. Elle le concurrence désormais sur la propulsion réutilisable, avec 450 millions de dollars d’argent privé face à un industriel financé par les agences spatiales.
Le calendrier annoncé par l’entreprise commence par un essai à échelle réduite dans les prochains mois. Suivra un test des turbopompes, ces machines qui alimentent le moteur en carburant et supportent les températures les plus élevées. L’essai du moteur complet n’interviendra que « plusieurs années plus tard ». En novembre 2025, TEC a racheté la société allemande Thrustworks Additive Manufacturing GmbH, qui fabrique des pièces de moteur par impression 3D métallique. Le montant de cette acquisition n’a pas été rendu public.
Une GmbH allemande, une SAS en Gironde
Mathématicienne de formation, Hélène Huby a passé près de dix ans au sein du groupe Airbus. Elle y a occupé des fonctions de direction de programme chez ArianeGroup, puis de stratégie spatiale chez Airbus. Elle a travaillé sur Orion-ESM, le module européen du vaisseau qui doit ramener des astronautes américains vers la Lune, ainsi que sur le cargo ATV.
Elle fonde The Exploration Company à Munich en juillet 2021. Autour d’elle, des ingénieurs venus des mêmes programmes chez Airbus et ArianeGroup, dont Artur Koop et Jon Reijneveld.
L’entreprise est enregistrée en Allemagne sous le nom The Exploration Company GmbH, l’équivalent allemand d’une société à responsabilité limitée. Une filiale française, The Exploration Company SAS, est implantée en Gironde. Les 550 salariés se répartissent entre l’Allemagne, la France, l’Italie, les États-Unis et les Émirats arabes unis, sans que la répartition par pays ait été détaillée.
Le registre du commerce désigne donc l’Allemagne. La fondatrice est française, comme le fonds Red River West entré au capital en 2023, et la filiale girondine relève du droit français. Paris a nommé Hélène Huby envoyée spéciale pour le sommet du 9 septembre. Berlin ne lui a confié aucune fonction équivalente.
La capsule Bikini n’est jamais redescendue
Le 9 juillet 2024, un prototype de TEC baptisé Bikini décolle de Kourou à bord du premier vol d’Ariane 6. La mission remplit l’essentiel de ses objectifs. Le second étage de la fusée devait toutefois rallumer son moteur une troisième fois pour se placer sur la bonne trajectoire avant de libérer ses passagers, et une panne du petit générateur qui alimente ses équipements l’en a empêché.
Sans ce rallumage, larguer les capsules revenait à abandonner des débris en orbite. Bikini et la SpaceCase SC-X01, un prototype d’ArianeGroup embarqué sur le même vol, sont donc restées à bord. Deux capsules, l’une conçue par le constructeur des fusées Ariane, l’autre par une société fondée par son ancienne cadre, ont terminé le voyage ensemble. TEC a confirmé sur les réseaux sociaux que la sienne avait fonctionné comme prévu jusqu’à cet instant, sans avoir pu effectuer sa rentrée dans l’atmosphère. La société précisait alors que son prototype suivant, Mission Possible, restait en préparation pour un vol avec SpaceX.
Quatre mois plus tard, en novembre 2024, TEC levait 150 millions d’euros auprès de Balderton, Plural et Bessemer, sur la base d’une valeur estimée à 450 millions d’euros. Entre février 2023 et septembre 2026, le montant obtenu à chaque tour a été multiplié par près de dix.
Deux milliards de contrats, aucun lanceur
L’entreprise revendique plus de 2 milliards de dollars de contrats et de promesses de commande, signés pour l’essentiel avec l’Agence spatiale européenne et des sociétés qui projettent d’exploiter des stations orbitales privées. Elle affirme aussi avoir été la première jeune société spatiale européenne à signer un accord de coopération technique avec la NASA, sans en préciser la date ni l’objet. La part des commandes fermes dans ces 2 milliards n’a pas été détaillée.
Le sommet du Grand Palais réunit plus de 2 000 participants et près de 120 délégations. Ses organisateurs français et allemands lui ont assigné un objectif : poser les bases d’une Europe spatiale plus autonome.
Plusieurs acteurs américains se sont désistés. Même le chancelier allemand Friedrich Merz a confirmé son absence, alors que son pays coorganise l’événement avec la France.
Première ou mieux financée
L’économie spatiale mondiale était évaluée à environ 626 milliards de dollars en 2025. Les cabinets Novaspace et McKinsey tablent sur un dépassement des 1 000 milliards dans les dix prochaines années. Depuis deux ans, la Commission européenne cherche à retenir une part de cette croissance sur le sol européen plutôt que de la voir partir vers Washington ou Pékin. Le Scaleup Europe Fund est l’un de ses principaux outils, et TEC l’un de ses trois grands paris.


