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- Le marché a repris ses 12 % en un mois
- Chez Gucci, la chute a été divisée par quatre
- Ce qu’il a hérité, ce qu’il a déjà signé
- Le jour où un Pinault a lâché le volant
- 8,89 % d’actionnaires ont voté contre
- La règle des 20 % imposée aux créateurs
- 84 magasins fermés, un immeuble vendu
- L’Oréal a payé la dette et pris l’avenir
- L’écart que de Meo promet de combler en quatre ans
- Ce que les quatre prochains trimestres diront
Il a passé cinq ans à vendre des voitures et n’avait jamais mis les pieds dans une maison de couture. François-Henri Pinault lui a confié les clés de son groupe et vingt millions d’euros de prime de bienvenue. Depuis, l’Italien a fermé des boutiques, vendu un immeuble milanais, cédé la beauté à L’Oréal et rogné le pouvoir des directeurs artistiques sur les collections. Reste à convaincre ceux qui, séance après séance, chiffrent leur confiance.
Le marché a repris ses 12 % en un mois
Le 29 juillet 2026, à l’ouverture de la Bourse de Paris, l’action Kering a gagné plus de 11 %. Elle a touché 282,30 euros en cours de séance, une hausse de 12,6 %, au lendemain du premier bilan semestriel complet présenté par Luca de Meo depuis son arrivée à la direction générale du groupe. Un mois plus tard, ce gain avait disparu. Le titre a clôturé la séance du 28 août, dernière vérifiée, à 254,20 euros, en progression de 1,46 % sur la journée mais en recul de 15,55 % depuis le 1er janvier.
Entre les deux, l’action est montée à 266,45 euros le 17 août avant de retomber à 247,20 euros le 25.
HSBC et CIC Market Solutions recommandent l’achat et visent 340 euros. Citi, à 282 euros, et Bernstein, à 270 euros, s’en tiennent à une opinion neutre et jugent la démonstration incomplète. Soixante-dix euros séparent les deux camps sur la même valeur, au même moment, à partir des mêmes comptes. Le consensus reste à « conserver », pour un objectif de cours moyen de 289,71 euros.
Au début de l’année, avant la chute de 15,55 %, les investisseurs payaient l’action Kering environ 32,9 fois le bénéfice annuel par action, contre 21,6 fois pour LVMH. Ils acceptaient donc de payer 52 % plus cher un groupe dont la rentabilité est presque deux fois inférieure, en pariant sur ce que Luca de Meo leur avait annoncé. Depuis, ils ont réduit la mise.
Chez Gucci, la chute a été divisée par quatre
Les ventes de Gucci dans ses propres boutiques ont reculé de 2 % au deuxième trimestre 2026, après une chute de 9 % au premier, deux chiffres calculés à magasins et taux de change comparables, la mesure qui neutralise les ouvertures, les fermetures et les effets de devises. Les analystes attendaient un repli de 4,7 %. Ce seul chiffre a déclenché le bond du 29 juillet.
Gucci vend donc toujours moins qu’un an plus tôt. Mais elle recule quatre fois moins vite qu’en début d’année, et c’est ce ralentissement continu que les analystes appellent, depuis quatre trimestres, une « amélioration ».
Armelle Poulou, directrice financière de Kering, a attribué ce redressement à l’Amérique du Nord, où Gucci a enregistré une croissance de 9 % sur la période, ainsi qu’aux nouvelles collections Borsetto et Paparazzo.
Sur l’ensemble du semestre, la maison florentine a réalisé 2 757 millions d’euros de chiffre d’affaires, en baisse de 9 % en données brutes et de 5 % à périmètre comparable. Sa marge opérationnelle courante, la part de chaque euro de vente qui reste au groupe une fois payés les fournisseurs, les salariés et les loyers, a gagné un point, à 17,0 %, pour un résultat opérationnel courant de 468 millions d’euros.
Kering a réalisé 7,22 milliards d’euros de chiffre d’affaires semestriel, en baisse de 3 % en données brutes mais en hausse de 1 % à périmètre comparable. Le groupe renoue ainsi avec la croissance après plusieurs trimestres de recul. Son résultat opérationnel courant atteint 921 millions d’euros, pour une marge de 12,8 %, soit 0,4 point de mieux qu’un an plus tôt et davantage que les 865 millions d’euros attendus par le marché.
La dette nette est revenue à 3,3 milliards d’euros au 30 juin, contre 8,0 milliards fin 2025. La trésorerie s’établit à 8,48 milliards d’euros, dont 4,0 milliards proviennent directement de la vente de Kering Beauté à L’Oréal.
Le bénéfice net, lui, s’est effondré. Kering a dégagé 189 millions d’euros au premier semestre, contre 474 millions un an plus tôt, et le bénéfice par action est tombé de 3,86 à 1,54 euro. Deux opérations exceptionnelles expliquent l’essentiel de cet écart, la vente à perte de l’immeuble milanais du groupe et le coût de la fermeture de dizaines de magasins. Une fois ces éléments retirés, le bénéfice tiré de l’activité courante atteint 355 millions d’euros, en repli de 12 % seulement par rapport aux 404 millions du premier semestre 2025. Les deux opérations en cause ont été décidées par Luca de Meo.
Hors Gucci, Kering Eyewear a progressé de 8 % au deuxième trimestre, meilleure performance de l’histoire de la division. Kering Jewelry a gagné 20 % sur le semestre, porté par Boucheron. Le Moyen-Orient a coûté environ un point de croissance au groupe.
Trois cent seize jours se sont écoulés entre sa prise de fonction et cette publication.
Ce qu’il a hérité, ce qu’il a déjà signé
Kering a clos l’exercice 2025 sur un chiffre d’affaires d’environ 14,68 milliards d’euros, en baisse de 13 %, et sur une perte nette de 29 millions d’euros. Un an plus tôt, le groupe avait dégagé un bénéfice de 1,02 milliard. Sa marge opérationnelle courante était tombée à 11,1 %. Luca de Meo n’a dirigé que les trois derniers mois et demi de cet exercice.
Le premier trimestre 2026, entièrement couvert par son mandat, n’a rien corrigé. Le chiffre d’affaires du groupe a reculé de 6,2 % et les ventes de Gucci de 14,3 %, onzième trimestre consécutif de baisse pour la marque. C’est ce point bas qui donne sa portée au ralentissement observé trois mois plus tard.
En Bourse, les actionnaires avaient encaissé une chute plus longue encore. Entre le pic de novembre 2021 et le début de 2026, l’action Kering a perdu jusqu’à 57 % de sa valeur. Hermès n’a quasiment rien cédé sur la même période.
Le jour où un Pinault a lâché le volant
Le 15 juin 2025, le conseil d’administration de Kering, présidé par François-Henri Pinault, a nommé Luca de Meo à un poste de directeur général créé pour lui. Depuis la naissance de PPR, devenu Kering, la présidence et la direction générale n’avaient jamais été séparées. François-Henri Pinault, qui cumulait les deux fonctions depuis 2005, a conservé la présidence du conseil.
Artémis, la société par laquelle la famille Pinault contrôle le groupe, détient 42,3 % du capital et 59,3 % des droits de vote. Elle a approuvé la manœuvre. Ce second chiffre, qui dépasse la moitié, signifie qu’aucune décision ne peut être imposée à la famille en assemblée générale.
L’Italien a pris ses fonctions le 15 septembre 2025, après le vote de l’assemblée générale du 9 septembre. Il avait 58 ans et venait de passer cinq années à la direction générale de Renault. Il n’avait jamais travaillé dans le luxe.
8,89 % d’actionnaires ont voté contre
L’assemblée du 9 septembre 2025 a entériné une indemnité de prise de fonction de 20 millions d’euros, versée à 75 % en espèces et à 25 % en actions Kering. Le nouveau directeur général a perçu en outre, au titre de 2025, une rémunération fixe annuelle fixée à 2,2 millions d’euros, ramenée à 650 959 euros au prorata de sa présence du 15 septembre au 31 décembre, et une part variable de 1,21 million d’euros.
Le 28 mai 2026, les actionnaires se sont prononcés sur deux résolutions distinctes le concernant. Celle qui portait sur la rémunération déjà versée pour ses 107 premiers jours de mandat n’a recueilli que 91,11 % des voix, avec 8,89 % de votes contre, soit 13 488 259 voix hostiles. Celle qui portait sur sa rémunération future est passée à 94,03 %.
Huit mois plus tôt, lors de l’assemblée qui validait sa nomination, la résolution consacrée aux rémunérations des dirigeants avait été adoptée à 97,25 %. Six points de soutien ont été perdus en un exercice, avant que le moindre trimestre de croissance n’ait été publié.
Sa part variable peut atteindre 220 % de son salaire fixe si les objectifs sont tenus, et jusqu’à 300 % s’il fait mieux que prévu, un barème emprunté aux usages de l’industrie automobile plutôt qu’à ceux du luxe. Son contrat ne prévoit en revanche aucune indemnité de départ. S’il échoue, il part sans rien.
Les actionnaires réunis le 28 mai ont également approuvé un dividende de 3,00 euros par action au titre de l’exercice 2025, celui qui s’était soldé par une perte nette de 29 millions d’euros. Avec 42,3 % du capital, la famille Pinault en a reçu la plus large part.
La règle des 20 % imposée aux créateurs
En octobre 2025, Luca de Meo a réuni environ 300 cadres du groupe pour leur exposer sa méthode. Il leur a demandé de décider plus vite et d’appuyer leurs arbitrages sur les chiffres de vente.
Les directeurs artistiques du groupe conservent la main sur les 20 % de produits les plus emblématiques d’une collection. Pour les 80 % restants, ils doivent désormais s’appuyer sur l’analyse des ventes passées et sur les études réalisées auprès des clients. Luca de Meo veut par ailleurs ramener à six mois, contre un an environ, le délai qui sépare l’idée d’un produit de son arrivée en boutique. Aucun autre dirigeant du secteur n’a chiffré de la sorte la part de liberté laissée à ses créateurs, ce qui vaut à la mesure d’être commentée bien au-delà des couloirs de Kering.
Chez Gucci, dirigée par Francesca Bellettini et confiée sur le plan créatif à Demna Gvasalia depuis mars 2025, en remplacement de Sabato de Sarno dont le passage n’aura duré que deux ans, cette méthode a pris une forme visible du public. La collection inaugurale du créateur a été mise en vente le soir même de son défilé à Milan, sans attendre les six mois habituels entre le podium et les magasins, pour profiter du pic d’attention médiatique.
Gianfranco D’Attis a pris la direction d’Alexander McQueen le 1er juin 2026, Romain Spitzer celle de Bottega Veneta le 1er septembre 2026.
Le communiqué semestriel du 28 juillet mentionne un partenariat entre Gucci et Alpine, la marque sportive du groupe Renault.
84 magasins fermés, un immeuble vendu
Le 16 avril 2026, sept mois après sa prise de fonction, Luca de Meo a présenté son plan stratégique, baptisé « ReconKering ». Il a fait de 2026 une année de remise à plat. La phase de reconstruction doit s’achever en 2028, celle de reconquête à l’horizon 2030.
Il vise une marge opérationnelle courante de 22,2 % en 2030, soit le double du niveau de 2025, quand les analystes n’anticipent en moyenne que 20,3 % à cette échéance. Deux points de marge séparent donc sa promesse de ce que le marché veut bien croire. Le plan prévoit également de faire passer de 10 % à 20 % la part des sacs à main emblématiques dans les ventes de maroquinerie, ces modèles permanents étant les plus rentables.
Kering a procédé à 84 fermetures nettes de magasins au premier semestre 2026, ramenant son parc de 1 719 points de vente fin 2025 à 1 635. L’Asie-Pacifique en a supporté 31, l’Amérique du Nord 20, le Japon 16 et l’Europe de l’Ouest 13.
Le 1er avril 2026, le groupe a finalisé la vente de son immeuble de la Via Monte Napoleone, à Milan, au groupe Al Mirqab. Il a encaissé 729 millions d’euros immédiatement, 432 millions étant différés à cinq ans. L’opération a été conclue en dessous de la valeur inscrite dans les comptes, d’où la perte enregistrée au semestre.
L’Oréal a payé la dette et pris l’avenir
Kering et L’Oréal ont annoncé leur alliance beauté le 19 octobre 2025, cinq semaines après l’arrivée de Luca de Meo, au terme de négociations engagées avant sa nomination. Le 31 mars 2026, le groupe a finalisé la cession de Kering Beauté, maison de parfums Creed comprise, pour 4 milliards d’euros, assortie de licences exclusives de cinquante ans sur Bottega Veneta et Balenciaga. Restait Gucci, dont les droits beauté étaient engagés auprès de l’américain Coty jusqu’en 2028.
Gucci et L’Oréal ont signé le 7 juillet 2026 leur propre licence exclusive de cinquante ans, avec une entrée en vigueur avancée d’un an, au 1er juillet 2027. Coty a accepté la résiliation anticipée de son contrat contre environ 400 millions de dollars. L’Oréal prendra à sa charge quelque 70 % des coûts de transition.
Ce second accord, lui, a été négocié sous la direction de Luca de Meo. Kering renonce ainsi à exploiter lui-même les parfums et cosmétiques de sa marque principale pendant un demi-siècle, en échange de liquidités immédiates et de redevances versées chaque année par L’Oréal. Plusieurs analystes estiment que ce choix limite la hausse possible du titre à long terme. Les 4 milliards d’euros encaissés en mars expliquent une large part des 4,7 milliards de dette effacés en six mois.
L’écart que de Meo promet de combler en quatre ans
Luca de Meo s’est engagé à porter la marge opérationnelle courante de Kering à 22,2 % en 2030. LVMH affiche 22,5 % dès aujourd’hui.
Le groupe de Bernard Arnault a publié le 27 juillet un chiffre d’affaires semestriel de 38,6 milliards d’euros, en hausse de 2 % et de 3 % au deuxième trimestre, pour un résultat net stable à 5,7 milliards d’euros. Hermès a annoncé le lendemain une croissance supérieure à 6 % à taux de change constants.
Neuf points et sept dixièmes séparent aujourd’hui Kering de LVMH. Gucci a représenté 38 % du chiffre d’affaires de Kering au premier semestre 2026, quand aucune marque de LVMH ne dépasse 25 % du total. Une maison en difficulté pèse donc bien plus lourd chez l’un que chez l’autre.
Une note de Bloomberg Línea publiée en février 2026 chiffrait l’écart au niveau des maisons. La division Mode et Maroquinerie de LVMH dégage environ 35 % de marge. Gucci a clôturé 2025 à 16,1 %.
Bernard Arnault a mis plus d’une décennie à installer ce niveau de rentabilité. Luca de Meo s’est donné quatre ans.
Ce que les quatre prochains trimestres diront
Demna Gvasalia n’a pas encore été jugé sur une année complète de ventes. Sa première collection, mise en rayon le soir du défilé, a produit de l’attention médiatique. Gianfranco D’Attis, arrivé le 1er juin chez Alexander McQueen, n’a pas encore présenté ses propres pièces.
Le Moyen-Orient a coûté environ un point de croissance à Kering au premier semestre. Les 9 % de croissance enregistrés par Gucci en Amérique du Nord ont porté à eux seuls le rebond du deuxième trimestre.
Les 84 fermetures nettes réalisées en six mois ne représentent qu’une étape d’un plan qui court jusqu’en 2030. Fermer un magasin fait mécaniquement baisser les ventes du groupe ; le pari consiste à ce que les clients se reportent sur les boutiques voisines, faute de quoi le chiffre d’affaires perdu ne reviendra pas.
Les 4 milliards d’euros versés par L’Oréal et les 729 millions de l’immeuble milanais ne seront pas encaissés deux fois. Les 3,3 milliards de dette restants devront être remboursés par les bénéfices de l’activité.
Les actionnaires de Kering se prononceront de nouveau au printemps 2027. En mai 2026, 13 488 259 voix se sont portées contre la rémunération de leur directeur général.


