Pourquoi le groupe Bolloré continue de soutenir Xenia Fedorova

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Xenia Fedorova a dirigé RT France, la filiale française de la télévision d’État russe, jusqu’à l’interdiction de la chaîne dans l’Union européenne en mars 2022. Trois ans plus tard, elle chronique sur CNews, publie chez Fayard et se décrit, dans les remerciements de son livre, comme la « protégée » de Vincent Bolloré. En mai 2026, elle participait au lancement d’un think tank chrétien présidé par l’industriel et tourné vers la présidentielle de 2027. Pour le ministre de l’Intérieur, elle relaie la propagande russe ; pour ses employeurs, elle exerce sa liberté d’expression.

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« Le groupe n’a pas renoncé à sa prose »

Le 23 août 2026, le Journal du dimanche publie une réplique de Xenia Fedorova. Quatre jours plus tard, l’ancienne directrice de RT France conteste par écrit des informations publiées par Le Monde sur sa situation en Allemagne et indique n’avoir « jamais été informée » d’une interdiction de territoire dans ce pays. Elle écrit depuis l’étranger, après avoir été expulsée de France en application d’un arrêté qui lui a été notifié le 29 juillet. Ses avoirs sont gelés depuis le 31. Le tribunal administratif de Paris a rejeté deux de ses recours en urgence, le 3 puis le 14 août.

« Le groupe Bolloré n’a pas renoncé à la prose de la citoyenne russe », écrit Le Monde, qui constate que ses textes continuent de paraître.

Canal+ et Lagardère, les deux groupes de médias contrôlés par Vincent Bolloré, ont publié après la notification de l’arrêté un communiqué commun exprimant leur « plein soutien » à leur salariée, titulaire d’un contrat à durée indéterminée courant jusqu’à l’été 2026. Ils y dénoncent une atteinte à la liberté d’expression et au pluralisme des opinions.

Arnaud Lagardère, propriétaire d’Europe 1 et du JDD, et Gérald-Brice Viret, directeur général de Canal+, avaient déjà signé ensemble une tribune de défense dans le Journal du dimanche le 31 mai 2026, au lendemain d’une enquête du Monde consacrée à la chroniqueuse. Deux mois avant l’arrêté ministériel, les dirigeants des deux groupes prenaient position sous leur propre signature.

Une « menace grave et actuelle » sur les antennes

La femme que Canal+ et Lagardère disent soutenir « pleinement » est décrite par le ministère de l’Intérieur comme une menace « particulièrement grave et actuelle pour l’ordre public ». La formule figure dans l’arrêté d’expulsion signé le 27 juillet 2026 par Laurent Nuñez. Le Monde, qui l’a consulté, décrit un texte « longuement étayé ».

L’arrêté retient que le comportement de Xenia Fedorova « porte atteinte aux intérêts fondamentaux de l’Etat ». Il ajoute qu’elle « contribue à la diffusion d’un discours de désinformation et de déstabilisation […] visant à manipuler l’opinion publique […] à saper la confiance des citoyens européens et en particulier des citoyens français en leurs institutions ». Le jour de la notification, le 29 juillet, elle est assignée à résidence et doit se présenter chaque jour au commissariat, en attendant son départ du territoire.

Dans la nuit du 30 au 31 juillet, Laurent Nuñez et Roland Lescure, ministre de l’Économie, signent conjointement un second arrêté, pris en application de la loi du 25 juillet 2024 destinée à prévenir les actes d’ingérence étrangère. Publié au Journal officiel le 31 au matin, il gèle pour six mois l’ensemble de ses comptes et de ses ressources, ainsi que ceux des sociétés qu’elle contrôle. La mesure peut être reconduite et contestée sous deux mois devant le tribunal administratif de Paris. Bercy indique qu’elle vise à « prévenir la commission de nouveaux actes d’ingérence ».

Ses avocats saisissent ce tribunal à deux reprises, par les procédures d’urgence qui permettent d’obtenir en quelques jours la suspension d’une décision administrative. Les juges rejettent la première demande le 3 août, la seconde le 14. Ni l’une ni l’autre n’a examiné le fond du dossier : la question de la légalité de l’expulsion reste entière et sera jugée plus tard.

Sur BFMTV, Laurent Nuñez a déclaré : « Nous avons considéré qu’il y avait là une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation. »

Un document cité par Libération décrit Xenia Fedorova comme « un relais des campagnes de désinformation pilotées par les autorités russes », dans le but « de déstabiliser l’ordre public » en France. C’est après avoir pris connaissance de ces motifs que Canal+ et Lagardère ont diffusé leur communiqué de soutien.

Serge Nedjar, la porte d’entrée

Les discussions entre Xenia Fedorova et l’entourage de Vincent Bolloré s’ouvrent en 2023, l’année où RT France est placée en liquidation judiciaire. Elles passent notamment par Serge Nedjar, patron de CNews, dont elle est proche.

Née Ksenia Borchik le 26 décembre 1980 à Kazan, capitale du Tatarstan, fille d’un ingénieur spatial et d’une journaliste de la presse soviétique, elle a fait toute sa carrière au sein du seul groupe Russia Today, d’abord comme productrice, puis comme responsable des actualités internationales. Margarita Simonian, patronne du groupe, la place en 2017 à la tête de l’antenne francophone lancée à Paris en décembre de la même année. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel, alors régulateur des médias français, met la chaîne en demeure dès 2018 pour manquements à l’honnêteté de l’information. Bruxelles interdit sa diffusion dans l’Union européenne en mars 2022, un mois après le déclenchement de l’invasion russe de l’Ukraine.

En 2024, elle obtient le renouvellement d’une carte de résident de dix ans. Le Monde publie l’information en mars 2025. Le gouvernement affiche alors son « embarras », selon Le Dauphiné. Ce titre de séjour est fréquemment refusé ou retiré aux étrangers considérés comme une menace à l’ordre public.

Elle chronique dès lors régulièrement sur CNews, filiale de Canal+, intervient sur Europe 1 et signe chroniques et tribunes dans JDNews et le JDD, trois titres de Lagardère. Fayard, maison d’édition du groupe Hachette-Lagardère, publie son livre Bannie en 2025. Quatre enseignes, un même propriétaire.

Elle ne détient pas la carte de presse que possèdent la plupart des chroniqueurs présents aussi souvent à l’antenne.

Le mot qu’elle a écrit elle-même

Dans les remerciements des épreuves non corrigées de Bannie, Xenia Fedorova cite « Vincent », soit Vincent Bolloré, comme celui qui lui a ouvert ces espaces d’expression. Elle s’y qualifie de sa « protégée ».

Le mot vient d’elle, dans un ouvrage édité par une maison du groupe qui l’emploie.

Interrogée en mai 2026 par Le Monde, elle a indiqué que sa présence en France était « régulière, examinée et validée par les autorités françaises compétentes ». Sa réponse portait sur son titre de séjour et non sur les conditions de son recrutement.

Vincent Bolloré ne s’est pas exprimé publiquement à son sujet.

Une ligne éditoriale qui a bougé en 2025

Plusieurs médias du groupe Bolloré ont adopté une ligne éditoriale plus favorable à Moscou depuis le rapprochement entre les États-Unis et la Russie engagé sous l’administration Trump en 2025.

Xenia Fedorova obtient le renouvellement de son titre de séjour en 2024. Ses interventions à l’antenne se multiplient à partir de 2025, au moment où ce virage éditorial s’opère.

Laurent Nuñez qualifie ce même mouvement de relais d’une campagne pilotée depuis la Russie. Canal+ et Lagardère y voient un choix de ligne éditoriale couvert par le pluralisme. Le tribunal administratif ne s’est pas encore prononcé sur ce point.

De la chronique au think tank de 2027

Vincent Bolloré, catholique traditionaliste revendiqué, décrit son action comme un « combat civilisationnel ». La formule est de lui.

En mai 2026, une enquête du Monde établit la participation de Xenia Fedorova au lancement d’un think tank chrétien présidé par l’industriel, aux côtés d’une ministre du gouvernement et d’un conseiller de Jordan Bardella. Ce cercle de réflexion vise explicitement à peser sur l’élection présidentielle de 2027.

La chroniqueuse figure donc parmi les participants d’un projet politique conduit par le propriétaire des médias qui la rémunèrent. Ses chroniques relevaient du contrat de travail. Le think tank relève de l’action politique.

Le pluralisme comme argument de défense

Canal+ et Lagardère invoquent le pluralisme des opinions et la liberté d’expression dans chacune de leurs prises de position, de la tribune du 31 mai 2026 au communiqué commun publié fin juillet.

Les deux groupes se placent ainsi en défenseurs des libertés face à une décision de police administrative, alors que leurs relations avec l’exécutif se tendent sur la question de l’influence russe dans les médias.

Laurent Nuñez conteste ce cadrage. « Quand vous avez quelqu’un qui ne fait que relayer la propagande russe, qui est une propagande qui vise à saper le fonctionnement démocratique en France, ce n’est pas une atteinte à la liberté d’expression, a déclaré le ministre de l’Intérieur. On est dans un registre d’ingérence effectivement, et d’atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation. »

Berlin, la Maison russe et un soutien maintenu

L’arrêté d’expulsion a été préparé « en étroite collaboration avec le ministère de l’Intérieur allemand », selon Le Monde, et en liaison avec le ministère des Affaires étrangères, Bercy et l’Élysée.

Le texte relève que Xenia Fedorova a postulé « récemment » à la direction de la Maison russe de la science et de la culture à Berlin, un centre culturel dépendant de la diplomatie russe et de longue date contesté en Allemagne. Son avocat dément et affirme qu’elle a refusé une proposition qui lui avait été faite par téléphone.

L’arrêté s’appuie par ailleurs sur un « précédent allemand » lié à son passage entre 2015 et 2017 chez Ruptly, l’agence vidéo du groupe Russia Today, installée à Berlin. Le détail de la mesure prise à l’époque outre-Rhin n’a pas été rendu public. L’intéressée en conteste l’existence.

Depuis la mi-août 2026, des élus allemands de plusieurs partis demandent la fermeture de la Maison russe de Berlin. C’est pendant ce débat, entre le 23 et le 27 août, que le JDD publie ses réponses.



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