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- Samsung entre au capital, Microsoft reste dehors
- Quinze mille euros et huit jours pour lever
- ASML, premier actionnaire d’un labo d’IA
- Février 2024, Mistral referme son code
- De la licence Apache 2.0 aux 44 mégawatts
- « La start-up vend de la puissance de calcul »
- Bercy met en garde depuis la Silicon Valley
- Quatre cents millions face à vingt milliards
Trois ans séparent les 15 000 euros déposés au capital de Mistral AI de la mise en service, dans l’Essonne, d’un centre de données qui consomme autant d’électricité qu’une ville de 40 000 habitants. Entre les deux, une entreprise qui promettait à l’Europe un laboratoire de recherche de premier rang s’est mise à vendre de la puissance de calcul et à héberger des modèles conçus en Chine. Roland Lescure, ministre de l’Économie, s’en est alarmé le 2 septembre 2026 ; un entrepreneur du secteur y voit une promesse abandonnée ; la direction affirme n’avoir renoncé à rien. Les trois fondateurs, eux, n’ont rien perdu du pouvoir : 39 % du capital, plus de la moitié des droits de vote.
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Samsung entre au capital, Microsoft reste dehors
Mistral AI a annoncé le 8 septembre avoir levé 3 milliards d’euros, soit environ 3,5 milliards de dollars. L’opération valorise la société parisienne à plus de 21 milliards d’euros, environ 24 milliards de dollars. Douze mois plus tôt, en septembre 2025, la même entreprise en valait 11,7 milliards. Il s’agit du cinquième tour de table bouclé depuis juin 2023. Mistral le qualifie de plus grosse levée de fonds en capital jamais réalisée par une société technologique européenne.
Samsung Electronics mène l’opération. Deux co-chefs de file l’accompagnent : le Scaleup Europe Fund, véhicule géré par la société d’investissement suédoise EQT et adossé à des financements de l’Union européenne, et le fonds américain PSG Equity. Advent, des fonds gérés par BlackRock et le Grand-Duché de Luxembourg entrent au capital à cette occasion. Un État souverain étranger figure donc désormais au registre des actionnaires de la start-up française. ASML, Nvidia, General Catalyst, Lightspeed, Andreessen Horowitz, Bpifrance et Salesforce Ventures ont réinvesti.
Le montant engagé par Samsung n’a pas été communiqué. Des analystes coréens l’estiment autour d’un milliard d’euros, ce qui en ferait le premier contributeur du tour. Le groupe sud-coréen a annoncé le même jour un partenariat industriel avec Mistral, portant sur des modèles chargés de repérer les défauts de fabrication et de stabiliser les rendements dans ses usines de semi-conducteurs. Le fabricant de puces achète donc à la fois des actions et de la technologie.
Microsoft ne figure pas parmi les souscripteurs. Johan Bergqvist, directeur financier de Mistral, l’a indiqué à Reuters. Les deux entreprises avaient pourtant signé en juillet 2026 un accord pluriannuel portant sur l’infrastructure de calcul.
Arthur Mensch, cofondateur et directeur général, a déclaré que ces fonds permettraient d’« aller plus vite en R&D, sur les produits et l’infrastructure, tout en continuant de donner aux organisations la capacité de faire tourner l’IA à grande échelle, selon leurs propres conditions ».
Quinze mille euros et huit jours pour lever
Arthur Mensch quitte DeepMind, le laboratoire d’intelligence artificielle de Google, en avril 2023. Au même moment, Guillaume Lample et Timothée Lacroix rendent leur badge chez Meta, où Lample avait contribué à la conception de LLaMA, le modèle de langage du groupe américain. Les trois hommes sont passés par Polytechnique ou l’École normale supérieure. Ils apportent 15 000 euros au capital de leur société, à parts égales, soit 5 000 euros chacun.
Ils annoncent alors vouloir produire en Europe des modèles d’intelligence artificielle de pointe et publier leur code en open source, c’est-à-dire en accès libre, à rebours d’OpenAI et de Google, qui refermaient l’un après l’autre leurs travaux de recherche.
Mistral recrute son premier salarié le 5 juin 2023. Huit jours plus tard, le 13 juin, le tour d’amorçage est bouclé.
Xavier Niel figure parmi les souscripteurs, aux côtés de Jean-Charles Samuelian et Charles Gorintin, les deux cofondateurs de l’assureur en ligne Alan. Cédric O, secrétaire d’État au Numérique de 2019 à 2022, devient « conseiller-fondateur », un titre créé pour lui dans une entreprise qui négociera par la suite des contrats avec l’État français.
Chaque nouvel investisseur entrant réduit mécaniquement la part des fondateurs. À la mi-2026, chacun des trois hommes ne détenait plus qu’environ 13 % du capital, soit près de 39 % à eux trois. Ils conservaient plus de 50 % des droits de vote. Le mécanisme repose sur des actions à droits de vote multiples, qui permettent de peser en assemblée générale davantage que ne le voudrait le nombre d’actions détenues.
ASML, premier actionnaire d’un labo d’IA
Aucun de ces tours n’a fait l’objet d’une publication réglementaire. Mistral n’est pas cotée en Bourse et ne communique pas systématiquement les termes de ses opérations. La valorisation du premier tour, estimée autour de 240 millions d’euros, et celle du deuxième, évaluée à environ 1,86 milliard d’euros par Bloomberg, n’ont jamais été confirmées par l’entreprise.
Ces tours portent des noms conventionnels dans le financement des jeunes pousses : le seed, ou tour d’amorçage, précède les séries A, B, C et D, qui se succèdent à mesure que la société grandit et que les montants augmentent.
Nvidia, Cisco, IBM, Salesforce Ventures, Samsung Venture Investment, BNP Paribas et Bpifrance entrent simultanément au capital en juin 2024, douze mois après le tour d’amorçage. Sur les 600 millions d’euros annoncés, 468 relèvent du capital et 132 d’un emprunt, à rembourser. Les fonds de capital-risque cessent alors d’être les seuls financeurs de l’entreprise.
ASML investit 1,3 milliard d’euros en septembre 2025 et devient le premier actionnaire de Mistral, avec environ 11 % du capital une fois pris en compte l’ensemble des actions susceptibles d’être émises. Reuters, Bloomberg et CNBC ont rapporté le même chiffre. Le néerlandais ne produit aucun logiciel : il fabrique les machines géantes qui gravent les circuits des puces électroniques les plus avancées, et en détient le monopole mondial. Les trois anciens chercheurs de Meta et DeepMind conservent malgré tout la majorité des droits de vote.
Février 2024, Mistral referme son code
Mistral publie Mistral 7B le 27 septembre 2023 sous licence Apache 2.0, qui autorise la copie, la modification et la revente du modèle sans redevance. Sept milliards de paramètres, les variables internes ajustées pendant l’entraînement, dont le nombre donne une première mesure de la puissance d’un modèle, quand les concurrents américains en alignent des centaines de milliards. Mixtral 8x7B suit en décembre 2023, bâti sur une architecture dite de mélange d’experts : le modèle n’active qu’une fraction de ses paramètres à chaque requête, ce qui abaisse le coût de calcul à performance comparable.
Mistral Large sort en février 2024. Ni le code ni le modèle lui-même ne sont publiés, et Mistral le positionne face à GPT-4 d’OpenAI. Cinq mois séparent ce lancement de Mistral 7B, deux du précédent modèle libre.
Viennent ensuite Codestral, spécialisé dans la génération de code informatique, Le Chat comme assistant grand public, Small 3, un modèle de reconnaissance de documents, Voxtral pour le traitement de la voix, puis Mistral Compute, une offre d’infrastructure vendue aux entreprises. Lancé sur mobile en février 2025, Le Chat a dépassé le million de téléchargements et s’est hissé brièvement en tête de l’App Store français.
Le Chat est utilisé par environ 14 % des utilisateurs français d’intelligence artificielle générative, selon une étude du CRÉDOC publiée en 2026. ChatGPT en compte 79 %, Gemini 31 %. Le total dépasse 100 % parce qu’un même utilisateur recourt souvent à plusieurs assistants. Trois ans après sa création, l’assistant français arrive troisième sur son marché domestique.
Côté professionnel, les estimations disponibles évoquent plusieurs centaines de milliers de clients développeurs et entreprises, à des degrés d’engagement très variables. Mistral ne les a jamais confirmées et ne publie aucun chiffre d’usage.
De la licence Apache 2.0 aux 44 mégawatts
Treize mille huit cents processeurs graphiques Nvidia GB300 tournent depuis le deuxième trimestre 2026 à Bruyères-le-Châtel, dans l’Essonne. Ces puces, initialement conçues pour le jeu vidéo, effectuent les milliards de calculs simultanés qu’exige l’entraînement d’un modèle d’intelligence artificielle. Le site est opéré par la société française Eclairion et développe une puissance de 44 mégawatts, l’équivalent de la consommation électrique d’une ville de 40 000 habitants. Mistral l’a financé par un emprunt de 830 millions de dollars annoncé le 30 mars 2026, et non par une émission d’actions. Moins de trois ans plus tôt, l’entreprise n’avait mis en ligne qu’un fichier de sept milliards de paramètres sous licence libre.
Un second site doit ouvrir aux Ulis, également dans l’Essonne, au troisième trimestre 2026, pour 10 mégawatts. Il sera dédié à l’inférence, c’est-à-dire à l’exécution des modèles déjà entraînés, et non à leur entraînement. Un troisième est en préparation en Suède. Le programme d’ensemble représente 4 milliards d’euros d’investissement et vise 200 mégawatts de capacité européenne d’ici fin 2027, puis 1 gigawatt en 2030, cinq fois plus, via un campus de 1,4 gigawatt mené avec le fonds émirati MGX, Bpifrance et Nvidia.
Microsoft s’est engagé le 21 juillet 2026 à dépenser, selon les termes de son président Brad Smith rapportés par Reuters, « des milliards de dollars » dans cette infrastructure européenne, sans prendre de participation au capital de Mistral. En contrepartie, les modèles de la start-up sont distribués sur les plateformes du groupe américain. Sept semaines plus tard, Microsoft ne figurait pas au tour de table de la série D.
« La start-up vend de la puissance de calcul »
Mistral a annoncé à la mi-août 2026 la formation d’un consortium destiné à construire des centres de données en Europe et à y héberger des modèles conçus par d’autres, publiés en accès libre. GLM-5.2, développé par le laboratoire chinois Z.ai, y sera servi « sans modification », a rapporté Le Monde le 8 septembre 2026.
Pierre-Louis Biojout, entrepreneur du secteur, a déclaré au quotidien : « il y a trois ans, Mistral incarnait une promesse simple : l’Europe aurait son propre laboratoire de pointe, capable de rivaliser avec OpenAI et Anthropic. Mais aujourd’hui, la start-up vend de la puissance de calcul et héberge des modèles chinois. »
Mistral Medium 3.5 occupe la 22ᵉ place du classement « intelligence » d’Artificial Analysis, société qui soumet les modèles du marché à une batterie de tests standardisés. Sur Hugging Face, plateforme où les développeurs déposent les versions qu’ils tirent de modèles existants, ceux de Mistral ont donné lieu à 14 000 adaptations depuis janvier 2026, contre 151 000 pour les modèles Qwen du chinois Alibaba. Onze fois moins. Selon Le Monde, des ingénieurs de l’entreprise ont estimé en interne que Mistral Large 3, sorti en décembre 2025, était « manifestement très inspiré par DeepSeek V3 », un modèle chinois publié un an plus tôt.
Audrey Herblin-Stoop, vice-présidente de Mistral, a déclaré : « nous n’abandonnons pas le développement de modèles d’IA de pointe ». Elle a indiqué que « la stratégie consistant à construire une entreprise intégrée verticalement, présente sur toute la chaîne de valeur de l’IA, est ce qui nous permet de continuer à faire progresser notre laboratoire de recherche ». Aucun montant affecté à la recherche n’a été communiqué à l’appui de cette réponse.
Bercy met en garde depuis la Silicon Valley
Roland Lescure, ministre de l’Économie, a déclaré à des journalistes le 2 septembre 2026, en déplacement en Californie pour y rencontrer des investisseurs ainsi que les dirigeants d’OpenAI et de Stripe : « si l’IA européenne se résume à Mistral, alors nous sommes fichus ». Il a ajouté : « on ne peut pas mettre tous nos œufs dans le même panier, c’est tout un écosystème qu’il faut développer ». Sur le rapport de forces mondial, il a indiqué que « les modèles de pointe américains sont en avance, mais les modèles chinois ne sont pas loin derrière ». Six jours plus tard, Mistral bouclait 3 milliards d’euros.
Arthur Mensch avait été auditionné sous serment le 12 mai 2026 par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les dépendances et les vulnérabilités du numérique, présidée par le député Philippe Latombe. Il y a chiffré à 1 000 milliards d’euros par an le coût potentiel de l’inaction européenne. Sans investissement massif dans les puces et l’électricité, a-t-il déclaré, « on va devenir un État vassal ». Plusieurs observateurs ont lu dans cette audition un argumentaire de levée de fonds tenu sous les ors du Palais-Bourbon, quatre mois avant la série D.
Le ministère des Armées a officialisé le 8 janvier 2026 un accord-cadre signé le 16 décembre 2025 et piloté par l’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense. Le texte ouvre l’accès aux modèles de Mistral à l’ensemble des armées, ainsi qu’au Commissariat à l’énergie atomique, à l’Onera, centre public de recherche aérospatiale, et au Service hydrographique et océanographique de la marine. Le montant n’a pas été rendu public. La Caisse des dépôts a engagé de son côté une collaboration avec l’entreprise. Cédric O avait rejoint la société deux ans et demi avant la signature de cet accord-cadre.
Devant les députés, Mensch a indiqué que ses modèles tournent sur des puces conçues par l’américain Nvidia et gravées par le taïwanais TSMC.
Quatre cents millions face à vingt milliards
Mistral ne publie pas ses comptes. Plusieurs sources indépendantes convergent néanmoins sur un même ordre de grandeur. Le chiffre d’affaires récurrent annualisé, indicateur qui projette sur douze mois les abonnements en cours à un instant donné, s’établissait autour de 16 millions de dollars fin 2024. Il aurait franchi les 400 millions de dollars entre février et juillet 2026, selon le Financial Times et les cabinets d’analyse Sacra et aibusinessweekly. Johan Bergqvist, le directeur financier, a indiqué viser 1 milliard de dollars d’ici fin 2026.
OpenAI dépasserait 20 milliards de dollars de revenus sur une base annualisée comparable, selon les estimations de la presse économique. Rapport de un à cinquante.
Ouest-France recensait plus de 700 salariés en avril 2026. Le Soir en dénombrait environ 1 200, dont 300 chercheurs, en septembre 2026. Les cabinets de données Revelio Labs et Tracxn en comptaient respectivement 1 258 et 1 392 à la mi-2026. L’écart va du simple au double, faute de communication officielle régulière sur le périmètre retenu.
Rapportée aux 240 millions d’euros que la presse attribuait à Mistral lors de son tour d’amorçage de juin 2023, un chiffre que l’entreprise n’a jamais confirmé, la valorisation de septembre 2026 a été multipliée par près de quatre-vingt-dix. Le chiffre d’affaires, lui, représente environ 2 % de celui d’OpenAI.


