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Les fonds Apollo et Oaktree poursuivent personnellement Patrick Drahi devant la justice new-yorkaise. Elliott et cinq autres créanciers d’Altice International y contestent la sortie d’activités qui pèsent, selon eux, environ 80 % de l’excédent brut d’exploitation du groupe. La dette de ce même groupe arrive à échéance, en moyenne, dans 1,9 an. Le fondateur d’Altice négocie avec ses prêteurs sous la pression de deux procédures et d’un calendrier qui raccourcit.
Le front s’est encore élargi mardi 13 octobre. Six fonds créanciers d’Altice International, la holding qui détient notamment les activités de Patrick Drahi au Portugal, en Israël et en République dominicaine, ont assigné le groupe et plusieurs entités liées devant la Cour suprême de l’État de New York, juridiction de première instance malgré son nom. Le milliardaire franco-israélien ne figure pas parmi les défendeurs. Son exposition la plus directe date de quinze jours plus tôt, dans un autre dossier.
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Le 28 septembre, des créanciers d’Optimum, le câblo-opérateur américain autrefois baptisé Altice USA, ont assigné l’entreprise, plusieurs de ses dirigeants et son fondateur en personne. Patrick Drahi devient ainsi partie à un procès dont l’issue touchera l’actif qu’il contrôle encore aux États-Unis, l’une des pièces maîtresses de son empire.
Ce procès tombe au plus mauvais moment. Optimum doit rembourser 6,255 milliards de dollars en 2027 : 4,13 milliards en avril, puis 2,125 milliards en juillet. Dans un document déposé auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme boursier américain, l’entreprise reconnaît ne disposer ni des liquidités, ni des flux de trésorerie prévus, ni des financements engagés pour honorer ces échéances. Elle y fait état d’un doute substantiel sur sa capacité à poursuivre son activité si elle ne parvient pas à refinancer ou à restructurer sa dette, formule par laquelle la comptabilité américaine signale aux investisseurs que la survie de l’entreprise n’est plus assurée.
Pour éviter ce scénario, une restructuration de cette ampleur convertit d’ordinaire une partie de la dette en actions. Les prêteurs effacent des créances et reçoivent en échange une part du capital, prélevée sur celle des actionnaires existants. Toute la négociation porte alors sur un partage : quelle valeur reste-t-il à ceux qui détenaient l’entreprise avant le désendettement ?
Les discussions ont commencé, et les positions restent éloignées. Selon l’agence Bloomberg, qui cite des personnes proches des négociations, Patrick Drahi réclamerait environ 3 milliards de dollars de valeur en actions dans l’Optimum restructuré, quand les créanciers seraient prêts à lui en laisser environ 500 millions. L’écart va de un à six. Aucune des parties n’a annoncé d’accord.
La part que le fondateur défend est considérable. Patrick Drahi détient environ 40 % du capital d’Optimum et contrôle l’essentiel de ses droits de vote. Une conversion massive de dette en actions diluerait cette participation et pourrait lui faire perdre la main sur l’opérateur. Plusieurs issues restent ouvertes : un rééchelonnement (un report des échéances), des cessions d’actifs, de nouveaux financements ou une restructuration amiable. Toutes passent par l’accord des prêteurs.
Or ces prêteurs sont aussi ceux qui le poursuivent. La plainte de septembre et la table de négociation opposent Patrick Drahi au même camp, celui des créanciers d’Optimum. Si le juge new-yorkais leur donne raison, ils discuteront du partage de la valeur avec un argument supplémentaire. S’il les déboute, l’actionnaire gagnera du poids. L’échéance d’avril 2027, dans six mois environ, fixe la durée de cette partie.
Apollo et Oaktree contre le fondateur
Parmi les créanciers d’Optimum qui ont assigné Patrick Drahi figurent les fonds d’investissement américains Apollo Global Management et Oaktree Capital. Ils l’accusent d’avoir participé à des opérations qui auraient fait sortir de la valeur de leur portée, au bénéfice, selon eux, des actionnaires majoritaires. Ces griefs restent ceux des plaignants : le tribunal ne les a pas encore examinés.
Leur plainte vise en particulier une réorganisation interne portant sur deux sociétés du groupe, Optimum East Cable et Lightpath. Optimum défend une tout autre lecture. L’opérateur présente cette réorganisation comme un moyen de protéger de la valeur et de préserver ses options financières, dans l’hypothèse où les discussions avec les créanciers de sa filiale CSC Holdings échoueraient.
L’affaire prolonge une guerre ouverte depuis un an. À l’automne 2025, Optimum avait lui-même assigné Apollo, Ares, BlackRock et d’autres prêteurs devant un tribunal fédéral new-yorkais. Il les accusait de s’être coordonnés illicitement pour lui fermer l’accès au crédit. Les créanciers contestent cette accusation et soutiennent avoir exercé leurs droits contractuels.
Chaque camp reproche donc à l’autre de confisquer de la valeur : les créanciers visent une réorganisation d’actifs, l’opérateur vise une coalition de prêteurs. Cette symétrie fait des deux procédures des leviers dans la négociation sur la dette. Dans ce jeu, Patrick Drahi est le seul à engager sa responsabilité personnelle.
Un opérateur en perte de 282 millions de dollars
Les chiffres d’Optimum réduisent ce levier. Au 30 juin 2026, l’opérateur affichait 25,33 milliards de dollars de dette nette consolidée. Cette dette représente huit fois son Ebitda (l’excédent brut d’exploitation, mesure du bénéfice avant intérêts, impôts et amortissements), calculé sur les deux derniers trimestres annualisés.
Ce bénéfice recule. Au deuxième trimestre, le chiffre d’affaires d’Optimum a baissé de 5,8 % et ses revenus auprès des particuliers de 6,7 %. L’entreprise a enregistré sur la période une perte nette de 282 millions de dollars et un flux de trésorerie disponible négatif : elle consomme plus d’argent qu’elle n’en dégage.
Un opérateur dont les revenus diminuent vaut moins au moment de répartir son capital. Ce déclin donne du crédit à l’offre basse prêtée aux créanciers et affaiblit la demande de 3 milliards du fondateur. Chaque trimestre de recul réduit la valeur à se partager, au profit des prêteurs.
Elliott en première ligne à New York
Le front ouvert le 13 octobre vise un autre pan de l’empire. L’assignation contre Altice International réunit Elliott Investment Management, le fonds activiste américain fondé par Paul Singer, ainsi qu’Arini Capital Management, Diameter Capital Partners, Invesco, King Street et Sona Asset Management, des investisseurs spécialisés dans la dette.
Ces fonds accusent Altice International d’avoir transféré des milliards de dollars d’actifs vers d’autres sociétés contrôlées, en dernier ressort, par Patrick Drahi. Leur objectif, selon eux : placer ces actifs hors d’atteinte des garanties attachées à leurs prêts. Les plaignants qualifient ces opérations de « transferts frauduleux » et de « stratagème » dans leur assignation, sans qu’aucune juridiction les ait jugées illégales à ce stade.
Patrick Drahi apparaît dans la plainte comme l’actionnaire de contrôle qui aurait, selon les créanciers, contribué à concevoir et à mettre en œuvre les opérations contestées. L’enjeu porte ici sur les actifs de son groupe européen.
Le Portugal et les Caraïbes hors du périmètre
Ces actifs ont changé de statut le 28 novembre 2025. Ce jour-là, Altice International a désigné Altice Portugal, qui détient l’opérateur MEO, et Altice Caribbean, qui abrite les activités dominicaines, comme des « filiales non restreintes ». Dans le jargon des contrats de dette, cette catégorie échappe aux engagements et aux interdictions que le groupe a souscrits envers ses prêteurs. Selon les créanciers, la désignation a aussi fait sortir les deux sociétés du périmètre des garanties sur lequel ils comptaient pour être remboursés.
Altice avait justifié cette réorganisation par le besoin de renforcer sa liquidité, sa stabilité financière de long terme et sa flexibilité. Dans la foulée, le groupe a obtenu au Portugal un financement privé de 750 millions d’euros, à échéance 2029. Le prêt porte un taux annuel de 12 % pendant ses dix-huit premiers mois, le prix qu’Altice accepte désormais de payer pour emprunter.
La réorganisation qui a rapporté ces 750 millions est précisément celle que les créanciers demandent au juge d’annuler. Leur estimation de l’enjeu est élevée : les activités portugaise et dominicaine représentaient, selon eux, environ 80 % de l’Ebitda ajusté concerné. L’agence de notation S&P Global avançait de son côté, en novembre 2025, un ordre de grandeur de 75 % de l’Ebitda du groupe. L’écart tient sans doute au périmètre et à la période retenus. Les deux chiffres désignent les mêmes actifs, ceux qui génèrent l’essentiel de la trésorerie.
Les créanciers font remonter la manœuvre au moins à 2021. Ils contestent environ 5,4 milliards de dollars de valeur transférés à Altice Luxembourg, la société placée au sommet de l’organisation de Patrick Drahi, sous forme de prêts intragroupe (des prêts consentis entre sociétés d’un même groupe). Cette holding ne leur offre pas, selon eux, les garanties que fournissaient les filiales opérationnelles. Leur plainte vise aussi d’autres prêts, des annulations de créances intragroupe et des transferts de participations, notamment dans Altice France. Les plaignants évaluent ces opérations à plusieurs milliards d’euros, un montant que le juge devra examiner au fond.
Les fonds réclament l’annulation des opérations, le rétablissement de leurs sûretés (les actifs gagés pour garantir leurs prêts), la reconnaissance de défauts contractuels, l’interdiction de nouveaux transferts et des dommages-intérêts. La reconnaissance de défauts est la plus lourde de ces demandes.
La menace d’un remboursement anticipé
Cette demande prolonge un premier avertissement. Le 14 juillet, des porteurs d’obligations sécurisées d’Altice Financing (des titres de dette garantis par des actifs du groupe), à échéance 2028, ont adressé au groupe une notification de défaut, l’avis formel qui signale une violation du contrat de prêt. Elle portait sur plus de 2 milliards d’euros de dette. Ces porteurs estimaient que les prêts intragroupe et la sortie du Portugal et des Caraïbes du périmètre restreint violaient les contrats de financement.
L’assignation d’octobre porte ce différend devant un tribunal. Si le juge reconnaissait les défauts invoqués et si les créanciers réunissaient les majorités prévues par les contrats, ils pourraient tenter d’exiger le remboursement anticipé de certaines créances. Ce scénario dépend des clauses applicables, des seuils de vote et des décisions du tribunal.
Il donne la mesure du risque. Un jugement défavorable obligerait Altice International à réintégrer des actifs, et pourrait aussi avancer des échéances que le groupe peine déjà à couvrir.
8,5 milliards d’euros d’échéances d’ici à 2029
Ces échéances s’accumulent. Au 30 juin 2026, Altice International affichait une dette nette comptable consolidée de 8,91 milliards d’euros. Le groupe met en avant un chiffre pro forma (recalculé comme si certaines opérations étaient déjà intervenues) plus favorable, 7,96 milliards, qui intègre le financement portugais et la cession de HOT Mobile.
Le groupe doit rembourser environ 3,1 milliards d’euros de dette brute en 2027, 2,8 milliards en 2028 et 2,6 milliards en 2029. La durée de vie moyenne de sa dette est tombée à 1,9 an fin juin 2026, contre 2,6 ans fin septembre 2025. En neuf mois, l’horizon du groupe s’est raccourci de plus de huit mois.
Face à ce calendrier, Altice vend. Le 5 octobre, sa filiale israélienne HOT a finalisé la cession de HOT Mobile à un consortium formé par le distributeur de carburant Delek Israel, Keystone Infrastructure Fund et Leumi Partners, le bras d’investissement de la banque Leumi. La vente rapporte environ 1,22 milliard de shekels en numéraire, soit près de 355 millions d’euros. Des médias israéliens évoquent, sans confirmation des parties, une valorisation totale d’environ 1,88 milliard de shekels. Altice conserve les autres activités de HOT : le fixe, Internet et la télévision payante.
Les 355 millions d’euros couvrent un peu plus d’un dixième de la seule échéance de 2027. Faute de cessions suffisantes, la négociation avec les créanciers devient inévitable, et le procès new-yorkais en fixera une partie des termes.
Le précédent SFR
Cette négociation, Patrick Drahi l’a déjà menée en France. En 2024, Altice France, maison mère de SFR, a apporté ses titres XpFibre, la société qui déploie la fibre optique, et certaines créances à Altice XPM, une entité désignée non restreinte. L’ensemble a ensuite été transféré à Altice Luxembourg. Altice Media, propriétaire de BFMTV et de RMC, est lui aussi sorti du périmètre restreint avant sa vente à l’armateur CMA CGM.
Ces opérations ont pesé dans le rapport de force. Le produit de la vente d’Altice Media, celui d’une participation dans les centres de données UltraEdge et la recapitalisation de XpFibre ont servi de monnaie d’échange face aux créanciers, aux côtés d’autres éléments de l’accord final.
La restructuration, finalisée le 1er octobre 2025, a effacé environ 8,6 milliards d’euros de dette. La dette nette d’Altice France est retombée à environ 15,5 milliards. En échange, les créanciers ont pris 45 % du capital, et Patrick Drahi et les actionnaires existants en ont conservé 55 %.
La méthode lui a donné du temps et un levier, sans empêcher une dilution substantielle ni une refonte de sa structure financière. En France, elle a laissé la majorité au fondateur. Chez Optimum, l’offre que Bloomberg prête aux créanciers lui attribuerait 500 millions de dollars de valeur dans un opérateur qui porte 25,33 milliards de dollars de dette nette.


