ISF : le patron de Spotify menace de s’exiler

Martin Lorentzon, cofondateur de Spotify, menace de quitter la Suède si le pays rétablit un impôt sur la fortune. Les Suédois votent dimanche 13 septembre.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

Les Suédois élisent leur Parlement dimanche, et les sondages parus vendredi donnent la gauche devant de deux à trois points. Son programme prévoit un prélèvement annuel de 2 % sur les patrimoines dépassant 90 millions d’euros, soit cinq cents contribuables. Le royaume a déjà connu cette séquence en 1973 : le fondateur d’IKEA est parti pour le Danemark, et le Parlement a fini par abroger l’impôt sur la fortune en 2007. L’un des cinq cents vient de reprendre l’argumentaire de Kamprad.

A LIRE AUSSI
SMIC : quel est le salaire minimum en Suède en 2026 ?

Une tribune, puis deux confirmations

Le 5 septembre, le quotidien suédois Expressen a publié une tribune signée Martin Lorentzon, cofondateur de Spotify avec Daniel Ek en 2006. « Je préfère rester, mais un tel impôt signifierait que je devrais partir immédiatement », y écrit-il à propos du rétablissement d’un impôt sur la fortune en Suède. Forbes évaluait son patrimoine à 11,7 milliards de dollars au début du même mois, environ 10 milliards d’euros. L’homme d’affaires a ensuite confirmé ses propos à l’agence Bloomberg, puis au quotidien économique Dagens Industri..

Dans la même tribune, Lorentzon a indiqué ne pas contester la progressivité de l’impôt. « L’objectif ne devrait pas être d’appauvrir les plus riches juste parce qu’ils sont riches », a-t-il écrit, en proposant de relever plutôt l’imposition du capital ou celle des dividendes. Il vise le prélèvement annuel assis sur le stock de patrimoine, et lui seul, à l’exclusion des impôts qui frappent les revenus. « L’impôt sur la fortune repose sur l’idée que l’économie est un gâteau qui ne grandit ni ne se détériore jamais », a-t-il ajouté dans le même texte.

Martin Lorentzon engage sa seule personne dans cette tribune, qui ne fait état d’aucune décision prise par Spotify. Plusieurs autres chefs d’entreprise suédois ont tenu des propos comparables depuis l’ouverture de la campagne, en avertissant qu’un impôt sur les milliardaires provoquerait des départs. Aucun d’eux n’a fixé de date à son propre départ, et Lorentzon n’en donne pas davantage dans Expressen.

Ce que Lorentzon devrait payer chaque année

Le cofondateur de Spotify justifie sa menace par la composition de sa fortune. Elle est faite de participations dans des sociétés, et non de comptes courants mobilisables, écrit-il dans Expressen. Un propriétaire dont l’essentiel du patrimoine reste immobilisé en actions ne dispose pas, en trésorerie, des 2 % que lui réclamerait le fisc chaque année. Il doit donc vendre.

C’est la mécanique que Lorentzon met en avant pour expliquer qu’il partirait. Acquitter l’impôt supposerait de céder chaque année une fraction du capital de sa propre entreprise, sauf à s’endetter ou à se verser un dividende exceptionnel, deux opérations elles-mêmes imposées. À supposer la valeur des titres stable, une cession annuelle de 2 % réduirait une participation de près d’un cinquième en dix ans.

Le cofondateur de Spotify énumère ensuite les effets qu’il prête au dispositif : « moins d’entreprises, moins d’innovations, moins d’investissements dans des domaines comme les technologies climatiques, moins de contribuables et moins de ressources partagées pour le bien-être ». Il retourne ainsi l’argument du financement de l’État social contre l’impôt censé l’alimenter.

L’impôt qui déclencherait son départ

Le Parti de l’environnement (Miljöpartiet) porte la proposition que Lorentzon a choisi de combattre, en s’appuyant sur les travaux de l’économiste français Gabriel Zucman. Le texte instaure un impôt minimum personnel annuel équivalant à 2 % du patrimoine, dû par les détenteurs d’actifs supérieurs à 1 milliard de couronnes, environ 90 millions d’euros. Cinq cents personnes environ franchissent ce seuil dans le pays. Le patrimoine de Lorentzon le dépasse d’un facteur cent.

La tribune parle d’impôt sur la fortune, les auteurs du texte d’impôt minimum. Le second ne s’ajoute pas aux impôts existants, il fixe un plancher en dessous duquel un contribuable ne peut plus descendre. Celui qui verse déjà, au titre de l’impôt sur le revenu et de l’imposition du capital, davantage que 2 % de son patrimoine ne paierait rien de plus. Celui qui verse moins acquitterait la différence.

Reste à comprendre comment un homme de 10 milliards d’euros peut se retrouver sous ce plancher. Une fortune logée dans des actions non vendues ne produit aucun revenu imposable tant que les titres ne sont pas cédés : elle grossit avec le cours de Bourse, sans passer par une feuille d’impôt. Le revenu déclaré d’un fondateur reste donc modeste au regard de ce qu’il possède. Zucman a mesuré l’effet sur données suédoises : les 0,1 % les plus riches supportent un taux d’imposition effectif de 20 à 25 %, contre 40 à 50 % pour le reste de la population. Vingt points d’écart au minimum, au détriment des salariés.

Le dispositif rapporterait environ 50 milliards de couronnes par an, soit 4,5 milliards d’euros, selon les estimations relayées par RFI. Ramené aux cinq cents assujettis, cela représente une contribution moyenne de 9 millions d’euros par tête. Lorentzon figurerait parmi les tout premiers contributeurs du pays.

Les Libéraux à 3,1 %, la majorité à 175 sièges

Le sort de l’impôt que Lorentzon refuse se joue ce dimanche 13 septembr, jour où les Suédois élisent les 349 membres du Riksdag. Sa tribune est parue huit jours plus tôt, au moment où les partis bouclaient leurs meetings de campagne.

Les derniers sondages, publiés le 11 septembre, créditent les quatre partis de gauche de 50,7 % des intentions de vote, contre 48,1 % aux quatre partis de droite, selon l’institut Novus. Indikator Opinion, qui travaille pour l’agence Reuters, mesure de son côté 50,8 % contre 47,6 %. Cette seconde enquête traduit le rapport de forces en sièges : environ 180 pour la gauche, 169 pour la coalition gouvernementale et son allié d’extrême droite, les Démocrates de Suède. Cinq sièges séparent la gauche de la majorité absolue, fixée à 175.

Kamprad est parti, la Suède a cédé

La menace que formule Lorentzon a déjà été mise à exécution deux fois dans le pays. Ingvar Kamprad quitte la Suède en 1973 et s’installe au Danemark, puis en Suisse. Le fondateur d’IKEA ne rétablit sa résidence dans son pays natal qu’en 2014. Hans Rausing, qui dirige alors Tetra Pak, s’exile à la même période et pour le même motif affiché, l’impôt sur la fortune.

Le gouvernement de centre-droit supprime cet impôt en 2007, trente-quatre ans après le départ de Kamprad. Il avance alors un rendement annuel de 5 à 6 milliards de couronnes, environ 500 millions d’euros, qu’il met en regard des 30 à 40 milliards de couronnes sortant chaque année du pays et des 500 milliards d’actifs suédois déjà logés à l’étranger. Ces deux dernières sommes désignent des mouvements de capitaux et non des recettes fiscales, si bien que la comparaison relève de l’argumentaire politique autant que de la comptabilité publique. Elle emporte la décision. Aucune majorité ne revient sur l’abrogation pendant dix-neuf ans.

Le dispositif que défend aujourd’hui le Miljöpartiet rapporterait, en couronnes courantes et sans correction de l’inflation, environ dix fois ce que rapportait l’impôt supprimé en 2007.

51 milliardaires pour dix millions d’habitants

Spotify, Klarna, Skype, King, EQT : les défenseurs de la réforme de 2007 alignent les noms d’entreprises nées ou développées dans le pays depuis l’abrogation. Le classement Forbes publié en mars 2026 recense 51 milliardaires en dollars en Suède, pour dix millions d’habitants, contre 53 en France, sept fois plus peuplée. Rapportée à la population, la Suède en compte donc six à sept fois plus que la France.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire