La nouvelle vie de Carlos Ghosn

Près de sept ans après sa fuite du Japon, Carlos Ghosn s'est réinventé en professeur et coach au Liban. Quitter ce pays l'exposerait à une arrestation.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

À 72 ans, Carlos Ghosn enseigne la gestion de crise à l’Université Saint-Esprit de Kaslik, au nord de Beyrouth. Arrêté à Tokyo le 19 novembre 2018, l’ancien président de Renault et de Nissan n’a jamais été jugé au Japon. La Haute Cour des Îles Vierges britanniques l’a pourtant condamné, en août 2024, à verser 32 millions de dollars dans un litige qui l’oppose à Nissan. Entre salles de cours et prétoires, l’ancien grand patron mène désormais sa vie depuis un seul pays.

A LIRE AUSSI
Rachida Dati visée par une nouvelle enquête pour corruption

Le banc des prévenus de la 32e chambre du tribunal correctionnel de Paris n’a accueilli qu’une seule des deux personnes attendues. Mercredi 16 septembre, à 13 h 30, s’est ouverte l’audience du procès de Carlos Ghosn et de Rachida Dati, poursuivis dans une affaire de corruption présumée. L’ancien patron de l’alliance Renault-Nissan ne s’y est pas présenté, comme il l’avait annoncé. Dans une lettre datée du 11 août et adressée à la présidente du tribunal, il réclamait le renvoi (le report) de l’audience, au motif qu’il n’aurait pas été cité à comparaître, c’est-à-dire convoqué officiellement, dans les délais prévus pour une personne résidant hors de l’Union européenne.

La même lettre formulait deux autres demandes. Carlos Ghosn y sollicitait un réexamen des effets du mandat d’arrêt délivré contre lui à Paris en avril 2023, et proposait de suivre les débats en visioconférence depuis Beyrouth. Il annonçait aussi que son avocate historique, Jacqueline Laffont, ne le représenterait pas, et assurait n’avoir pas eu accès au dossier dans des conditions lui permettant d’organiser sa défense. Le tribunal était appelé à se prononcer sur ces demandes dès l’ouverture des débats.

Cet écran réclamé résume la situation de l’ancien dirigeant. Depuis la fin de décembre 2019, Carlos Ghosn vit au Liban, dont il possède la nationalité, et ce passeport le protège : le pays n’extrade en principe pas ses ressortissants. La convention d’entraide judiciaire signée entre la France et le Liban autorise certaines coopérations entre magistrats, mais exclut de son champ les décisions d’arrestation et de remise. Aucun juge français ne peut donc obtenir que Beyrouth lui livre l’ancien patron.

Cette protection s’arrête à la frontière libanaise. Des magistrats français ont délivré deux mandats d’arrêt contre Carlos Ghosn. Le premier, émis à Nanterre en avril 2022, vise des flux financiers entre Renault-Nissan BV (RNBV), la filiale néerlandaise de l’alliance, et le distributeur automobile omanais Suhail Bahwan Automobiles. Les enquêteurs y examinent près de 15 millions d’euros de paiements jugés suspects, dans une information judiciaire (une enquête confiée à un juge d’instruction) ouverte notamment pour abus de biens sociaux, soit l’usage des fonds d’une entreprise contre son intérêt, et pour blanchiment. Carlos Ghosn conteste toute infraction. Le second mandat, délivré à Paris en avril 2023, concerne le dossier Dati.

L’ancien patron a tenté de faire annuler ce second mandat. Le 27 mars 2025, la cour d’appel de Paris a déclaré ses requêtes irrecevables. Sa défense avait alors annoncé un pourvoi en cassation, le recours ultime devant la plus haute juridiction judiciaire, dont l’issue n’a pas été rendue publique.

Tokyo ajoute sa propre menace. À la demande du Japon, Interpol a diffusé une notice rouge, souvent assimilée dans le débat public à un mandat d’arrêt international. L’organisation policière la définit comme une demande adressée aux polices du monde entier pour localiser une personne et, le cas échéant, procéder à son arrestation provisoire en vue d’une extradition. Chaque État décide ensuite des suites à lui donner selon son propre droit. Pour Carlos Ghosn, la conséquence pratique varie peu : l’entrée dans un pays disposé à donner effet aux mandats français ou à la demande japonaise pourrait se solder par son interpellation.

Les autorités libanaises ont en outre prononcé contre lui, après son arrivée, une interdiction de quitter le territoire. Aucun juge ne l’a assigné à résidence au sens strict. L’intéressé se dit lui-même « confiné de fait ».

La nationalité qui le soustrait aux juges français l’empêche ainsi de venir se défendre devant eux. Chaque procédure ouverte à l’étranger resserre le périmètre de ses déplacements, et sa chaise vide à Paris en est la traduction la plus visible. Sa liberté de mouvement s’arrête là où commence la compétence d’une police étrangère.

900 000 euros d’honoraires au cœur du dossier

Le procès dont il est absent porte sur 900 000 euros. RNBV a versé cette somme à Rachida Dati entre 2010 et 2012, au titre d’un contrat couvrant plus largement la période 2009-2013. À l’époque, Rachida Dati exerçait à la fois comme avocate et comme députée européenne.

Ce double statut nourrit l’accusation. Les juges d’instruction soupçonnent ces honoraires d’avoir rémunéré des interventions au Parlement européen en faveur des intérêts de Renault-Nissan, sous couvert de travail juridique. Rachida Dati défend des prestations d’avocate parfaitement licites. Carlos Ghosn conteste l’existence de tout pacte de corruption.

Les qualifications retenues suivent cette lecture en miroir. Carlos Ghosn doit répondre de corruption active, de trafic d’influence actif (le fait de payer quelqu’un pour qu’il use de son influence auprès d’une autorité), d’abus de pouvoir et d’abus de confiance ; Rachida Dati, de corruption passive, de trafic d’influence passif et de recel, c’est-à-dire d’avoir tiré profit de ces abus. Tous deux restent présumés innocents. Le tribunal a programmé six après-midi d’audience, jusqu’au 28 septembre. La loi fixe à dix ans d’emprisonnement la peine maximale encourue, un plafond qui ne préjuge ni de leur culpabilité ni d’une éventuelle sanction.

Si le tribunal le juge sans lui, deux régimes restent possibles. Selon les conditions de sa citation et selon qu’un avocat le représente ou non, Carlos Ghosn pourra faire l’objet d’un jugement contradictoire à signifier, réputé rendu en sa présence et qui doit lui être notifié, ou d’un jugement par défaut. Dans ce second cas, il pourra former opposition et obtenir que l’affaire soit rejugée.

L’enjeu déborde le sort de Rachida Dati. Au Japon, les accusations portées contre Carlos Ghosn attendent toujours un procès. À Paris, une juridiction française doit, pour la première fois, se prononcer au fond sur une affaire dans laquelle il est personnellement poursuivi. Le jugement dira si le dossier qui fonde l’un des deux mandats français se solde par une condamnation ou par une relaxe. Rachida Dati affronte pourtant les juges sans l’homme que l’accusation désigne comme le corrupteur, et donc sans confrontation possible avec lui.

Une villa rose à Achrafieh

Carlos Ghosn attendra le jugement à Beyrouth, dans une imposante villa rose du quartier d’Achrafieh. La presse chiffre souvent la demeure à 19 à 20 millions de dollars, une estimation qu’aucune évaluation officielle n’est venue étayer.

L’ancien patron y vit avec son épouse, Carole. Il raconte en entretien des journées qui commencent tôt : promenade du chien, exercice physique, puis une succession de rendez-vous professionnels, d’interventions à distance et d’heures d’enseignement. Il suit toujours de près l’industrie automobile. Il naviguerait aussi dans les eaux libanaises, sans s’aventurer au-delà de la zone où il s’estime protégé.

Ce quotidien reste tourné vers l’extérieur. Carlos Ghosn reçoit des journalistes, intervient dans les médias, publie des vidéos et participe à des activités universitaires. Son isolement tient aux frontières : ses interlocuteurs viennent à lui, ou le rejoignent par écran.

Sur RTL, en novembre 2025, l’ancien dirigeant affirmait que sa fortune avait « complètement fondu ». Il énumérait les cautions versées au Japon et perdues, les millions dépensés pour son évasion, la retraite supplémentaire de Renault supprimée, le gel de ses comptes et de ses actifs en France. Il précisait toutefois disposer au Liban de ressources lui permettant de vivre « de manière confortable ». Ce bilan repose sur sa seule parole, l’intéressé n’ayant publié aucun état récent de son patrimoine. Les 120 millions de dollars encore cités ici ou là proviennent d’une évaluation antérieure à son arrestation.

Le cadre même de ce confort reste en suspens. La villa d’Achrafieh est enregistrée au nom de Phoinos Investment, une société liée à Nissan. En octobre 2023, une ordonnance de la justice libanaise a prescrit l’expulsion de Carlos Ghosn ; la cour d’appel a ensuite gelé la mesure dans l’attente d’une décision sur le fond. L’ancien patron occupe donc toujours une maison qui appartient juridiquement à une société liée au constructeur japonais, son principal adversaire devant les tribunaux.

Du « cost killer » à l’amphithéâtre de Kaslik

De cette villa, Carlos Ghosn rejoint régulièrement l’Université Saint-Esprit de Kaslik (USEK), au nord de Beyrouth, où se déroule sa principale reconversion documentée. L’établissement l’associe à un programme consacré à la stratégie, au redressement des entreprises et à la gestion de crise, organisé en dix modules animés avec des spécialistes internationaux. L’université l’a notamment commercialisé sous l’intitulé « Strategic and Crisis Management Bootcamp with Carlos Ghosn », à un prix qui a pu atteindre 20 000 dollars, avant de créer des formules plus accessibles pour des cadres libanais de niveau intermédiaire.

Ce tarif ne remplirait pas les comptes de l’enseignant. Selon les informations communiquées aux médias, Carlos Ghosn travaillerait gratuitement et les frais d’inscription reviendraient à l’université.

Ses cours portent sur la prise de décision, le leadership et la gestion de crise. L’ancien dirigeant y puise dans une carrière passée chez Michelin, Renault et Nissan, qui avait bâti sa réputation de spécialiste du redressement d’entreprises et lui avait valu le surnom de « cost killer », le tueur de coûts.

Carlos Ghosn prolonge cet enseignement hors de l’université. Il conseille des entreprises et publie sur les réseaux sociaux de courtes vidéos consacrées au management, au recrutement, à la négociation ou à la conduite d’une équipe. Son avocat libanais y voit une volonté de transmettre son expérience aux jeunes générations. Ces vidéos servent aussi, manifestement, la reconstruction de son image publique. Ni l’intéressé ni ses clients n’ont fait connaître les revenus tirés de ce conseil ou de cette présence en ligne.

L’ancien patron vend ainsi son savoir-faire de gestionnaire au moment où des tribunaux de plusieurs pays examinent l’usage qu’il a fait des ressources de Nissan. Chaque module sur la gestion de crise remet en avant le redresseur d’entreprises, face à des adversaires qui mettent en cause sa probité.

Au Japon, près de huit ans sans jugement

Ces mises en cause remontent au 19 novembre 2018, jour de l’arrestation de Carlos Ghosn à Tokyo. Les procureurs japonais l’accusent d’avoir sous-évalué, dans les documents financiers de Nissan, des rémunérations qui devaient lui être versées plus tard, et d’avoir détourné des ressources du groupe à son profit. Il nie l’ensemble de ces accusations.

Libéré sous caution dans l’attente de son procès, il quitte clandestinement le Japon à la fin de décembre 2019, dissimulé dans une caisse embarquée à bord d’un avion privé. Il assure depuis avoir fui un système judiciaire dans lequel, selon lui, il ne pouvait espérer de procès équitable. Le ministère japonais de la justice qualifie ce départ de fuite illégale et défend les garanties offertes aux personnes poursuivies.

Cette évasion a figé la procédure. L’ancien patron demeure inculpé et recherché, sans qu’un juge ait statué sur le fond des faits qui lui sont reprochés. Aucune décision ne l’a donc déclaré coupable, et cette procédure inachevée fonde toujours la notice rouge qui le vise.

La justice japonaise a pourtant tranché autour de lui. Nissan a été condamné à une amende de 200 millions de yens pour de fausses déclarations dans ses rapports financiers. Greg Kelly, ancien administrateur du groupe, a écopé de six mois de prison avec sursis pour un seul des huit exercices comptables visés par les poursuites. En février 2025, la cour d’appel de Tokyo a confirmé cette condamnation et maintenu les relaxes, l’équivalent d’un acquittement, sur les sept autres années. Près de huit ans après l’arrestation, les juges japonais ont statué sur l’entreprise et sur son ancien administrateur, et sur aucun des faits reprochés à Carlos Ghosn.

32 millions de dollars pour un yacht

Faute de procès pénal à Tokyo, Nissan a porté le combat devant les juridictions civiles, où il a déjà obtenu plusieurs décisions chiffrées. La plus lourde concerne un bateau. Le 9 août 2024, la Haute Cour des Îles Vierges britanniques, territoire britannique des Caraïbes, a jugé que des fonds du constructeur avaient financé l’achat d’un yacht de 37 mètres, baptisé Shachou puis rebaptisé Twig. La cour a reconnu à Nissan un droit de propriété sur le navire et prononcé plusieurs condamnations, dont 32 millions de dollars à la charge de Carlos Ghosn, en excluant que les mêmes fonds soient recouvrés deux fois. L’ancien patron a annoncé qu’il contesterait ce jugement, sans qu’aucune des parties ait fait connaître l’issue d’un éventuel appel.

Ce navire donne corps aux reproches du constructeur japonais : des biens de prestige que Nissan affirme avoir payés avec l’argent du groupe.

Aux Pays-Bas, Carlos Ghosn avait lui-même engagé les hostilités. Il réclamait 15 millions d’euros à la société néerlandaise Nissan-Mitsubishi BV, estimant que son contrat avait été rompu de manière abusive. En mai 2021, le tribunal l’a au contraire condamné à restituer près de 5 millions d’euros de rémunérations. Le 23 août 2022, la cour d’appel d’Amsterdam a ramené cette somme à environ 4,2 millions d’euros, une décision devenue définitive à l’expiration du délai de recours, selon Nissan.

La réclamation la plus élevée attend son jugement au Japon. En février 2020, Nissan a assigné son ancien président devant le tribunal de Yokohama pour obtenir 10 milliards de yens de dommages et intérêts, soit environ 83 millions d’euros au taux de l’époque. Le constructeur entend récupérer une partie des pertes qu’il impute à l’usage de résidences, de jets privés et d’autres ressources du groupe. Carlos Ghosn dénonce une nouvelle étape de la campagne menée contre lui par la direction de Nissan. Ni l’un ni l’autre n’a fait état d’un jugement définitif.

Ces créances éclairent sa plainte d’une fortune « fondue ». Les sommes arrêtées à Amsterdam et dans les Îles Vierges britanniques, 4,2 millions d’euros d’un côté et 32 millions de dollars de l’autre, pèsent sur un confort beyrouthin que personne n’a chiffré de façon indépendante.

La bataille du récit face à Nissan

Carlos Ghosn a riposté devant la justice de son pays d’accueil. En mai 2023, il a déposé plainte au Liban contre Nissan, deux autres sociétés et douze personnes, qu’il accuse notamment de diffamation, de fabrication de preuves, de violation de domicile et de vol de documents. Il réclame 588 millions de dollars au titre des revenus et rémunérations perdus, et 500 millions de dollars pour préjudice moral, soit 1,088 milliard de dollars. Une première audience s’est tenue à Beyrouth en septembre 2023 ; ni le plaignant ni Nissan n’ont fait état depuis d’une décision.

Cette plainte prolonge le récit que l’ancien patron défend depuis sa fuite, celui d’une opération montée par des cadres de Nissan pour empêcher une intégration plus poussée de l’alliance avec Renault. Son ancien groupe nourrit aussi ses commentaires. En mai 2025, Carlos Ghosn qualifiait Nissan d’entreprise « aux abois », minée selon lui par la lenteur des décisions et les erreurs de management, et décrivait un Renault redevenu essentiellement européen, privé de l’envergure mondiale que lui apportait l’alliance.

Les comptes de Nissan donnent prise à ces critiques. Le constructeur a enregistré une perte nette de 533 milliards de yens, environ 2,9 milliards d’euros, sur l’exercice 2025-2026, après une perte d’environ 4,1 milliards d’euros l’année précédente. Sa direction poursuit un plan qui prévoit la suppression d’environ 20 000 emplois et la fermeture ou la réduction d’une partie de ses capacités de production. Dès mars 2025, Renault et Nissan avaient desserré leurs liens en autorisant la baisse de leurs participations croisées, la part que chacun détient dans le capital de l’autre, de 15 % à 10 %. Nissan avait au passage été délié de son engagement d’investir 600 millions d’euros dans Ampere, la filiale de Renault consacrée aux véhicules électriques.

Carlos Ghosn puise dans cette crise de quoi défendre rétrospectivement son bilan. Le constructeur japonais a pourtant encaissé d’autres chocs : son retard dans certaines catégories de véhicules, la concurrence des marques chinoises, l’évolution du marché américain, les droits de douane et le coût de sa propre restructuration. Imputer toutes ces difficultés à l’éviction de son ancien président forcerait les faits. L’ancien patron en a fait l’argument central d’une défense qu’il mène depuis sa villa d’Achrafieh, pendant qu’à Paris le procès se tient sans lui.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire