Afficher le sommaire Masquer le sommaire
Deux hommes décident aujourd’hui de ce que coûtera l’électricité en France jusqu’au milieu des années 2030. L’un dirige une entreprise publique et pose le prix de départ, l’autre dirige une major pétrolière et vend juste en dessous. Ils n’ont jamais eu besoin de s’entendre pour produire le même résultat. Un couloir tarifaire dont aucun abonné français ne sortira avant dix ans.
La note salée du 1er août
Le kilowattheure en option Base est passé de 0,1940 à 0,2001 euro TTC au 1er août 2026, pour un compteur de 6 kVA, la puissance la plus courante dans les logements français. La hausse atteint 2,5 % TTC en moyenne sur le tarif réglementé de vente, ce prix fixé par l’État que suivent environ 20 millions de foyers. Elle a été proposée par la Commission de régulation de l’énergie (CRE) le 16 juillet 2026, puis validée par le gouvernement. Pour une consommation moyenne de 4,5 mégawattheures par an, soit 4 500 kilowattheures, la facture s’alourdit d’environ 26 euros.
Au 1er février 2026, le même tarif avait reculé de 0,83 % TTC.
Deux postes expliquent la hausse d’août. Le tarif d’utilisation des réseaux publics d’électricité, le TURPE, qui paie l’entretien des lignes exploitées par Enedis et RTE, a été relevé. S’y ajoute un mécanisme de capacité, un dispositif qui rémunère les centrales tenues disponibles pour les pointes de consommation hivernales, et dont la première enchère s’est tenue le 6 juillet 2026. L’accise sur l’électricité, la taxe prélevée sur chaque kilowattheure, a de son côté reculé de 30,85 à 30,62 euros par mégawattheure pour les petites puissances. La compensation reste marginale.
Un poste n’a pas bougé d’un centime. Le coût de production de l’électricité nucléaire est fixé à environ 70 euros le mégawattheure par un accord signé entre l’État et EDF en novembre 2023, valable quinze ans à compter de 2026. Rapporté à l’unité qui figure sur les factures, cela fait 7 centimes le kilowattheure, sur les 20 centimes TTC que paie un abonné au tarif réglementé. Un tiers de la facture environ, verrouillé jusqu’en 2041, quand les taxes et le prix des réseaux, eux, sont renégociés chaque année.
C’est aussi le tiers sur lequel les deux hommes dont il est question ici ont prise. Bernard Fontana applique l’accord de 2023 depuis le siège d’EDF. Patrick Pouyanné vend son électricité en se calant en dessous du tarif qui en découle.
La facture d’août est la première d’un régime entièrement nouveau. L’Arenh, ce dispositif qui obligeait EDF à céder 100 térawattheures de son électricité nucléaire à ses concurrents au prix de 42 euros le mégawattheure, a expiré fin 2025. Un térawattheure équivaut à un million de mégawattheures.
Les foyers restés au tarif réglementé ne sont pas les seuls concernés. Ceux qui l’ont quitté pour une offre de marché le paient aussi, puisque ces offres s’indexent dessus.
Fontana et le plancher à 70 euros
L’accord de novembre 2023 prévoit un partage des recettes quand les prix s’envolent. Au-delà d’un seuil compris entre 78 et 80 euros le mégawattheure, la moitié des revenus supplémentaires d’EDF est reversée aux consommateurs. Passé 110 euros, la part grimpe à 90 %.
Les négociateurs de 2023 avaient en tête la flambée de 2022-2023, qui avait contraint l’État à financer un bouclier tarifaire de plusieurs dizaines de milliards d’euros. Le mécanisme fonctionne comme un pare-feu à la hausse. Il installe aussi un socle qui interdit toute baisse profonde.
Bernard Fontana, 64 ans, a été nommé président-directeur général d’EDF par décret présidentiel du 7 mai 2025. Le Parlement l’a validé par 55 voix contre 40, puis l’assemblée générale des actionnaires, c’est-à-dire l’État lui-même, seul propriétaire d’EDF depuis la nationalisation achevée en 2023. Son mandat court jusqu’à l’assemblée générale statuant sur les comptes de l’exercice 2028.
Il succède à Luc Rémont, dont l’Élysée avait précipité le départ un mois plus tôt. Les deux hommes s’opposaient sur les prix consentis aux industriels électro-intensifs, ces usines de métallurgie, de chimie ou de papier dont l’électricité représente une part majeure des coûts. L’ancien PDG défendait une logique de marché que l’État actionnaire jugeait trop coûteuse pour la compétitivité française. Le désaccord portait sur le prix de vente de l’électricité. Il a coûté sa place à un PDG.
Polytechnicien, diplômé de l’ENSTA, Fontana a passé sa carrière dans l’industrie lourde avant de diriger Framatome, la filiale d’EDF qui fabrique les équipements des réacteurs. En 2024, il devient directeur exécutif du pôle Industrie et Services du groupe. Un ingénieur de coûts.
Devant les commissions parlementaires, il s’est engagé à « poursuivre le rétablissement de la production du parc nucléaire » et à « fournir une électricité compétitive à l’ensemble des consommateurs, et particulièrement aux industriels ». Il a indiqué vouloir « maîtriser les délais et les coûts du programme de relance du nucléaire ».
Ce que Pouyanné peut faire sur votre facture
En 2020, la production et le stockage d’électricité représentaient 0 % de l’activité de TotalEnergies. Ils en constituent aujourd’hui 10 %, avec un objectif de 20 % en 2030. Patrick Pouyanné, 63 ans, patron du groupe depuis 2014 et titulaire d’un mandat courant jusqu’en 2027, a livré ces chiffres devant la commission des finances de l’Assemblée nationale.
En mai 2026, TotalEnergies a lancé l’offre « Access », qui garantit aux nouveaux clients particuliers une remise de 10 % sur le prix du kilowattheure hors taxes par rapport au tarif réglementé, pendant trois ans. Un foyer type y paie environ 1 237 euros par an, contre 1 331 euros pour d’autres formules du même fournisseur.
Le prix de cette offre est contractuellement indexé sur le tarif réglementé, minoré d’un pourcentage fixe. Pouyanné ne fixe donc aucun niveau de prix. Il soustrait 10 % à un tarif calculé par la CRE à partir du socle de 70 euros que Fontana administre.
Le 1er août, les clients Access ont vu leur facture augmenter comme les autres. Leur remise s’est appliquée à un tarif réglementé plus élevé. La concurrence déplace le curseur de 5 à 10 %, jamais le plancher.
Le groupe a par ailleurs adossé son offre électrique à ses stations-service. Le dispositif « avantage carburant » réserve aux clients électricité et gaz inscrits au programme un plafond à 1,99 euro le litre sur tous les carburants, pour l’ensemble de l’année 2026. Fin mai, 825 000 personnes en bénéficiaient. L’abonnement électrique sert de sésame à une remise à la pompe.
Un couloir de prix sans concertation
Aucun élément public ne suggère une coordination entre les deux dirigeants.
EDF fixe le prix de gros de référence du nucléaire, celui auquel l’électricité se vend avant d’arriver chez le fournisseur, et la CRE l’intègre au calcul du tarif réglementé. TotalEnergies se cale systématiquement en dessous de ce tarif pour capter des clients. Le prix d’EDF fonctionne comme un plafond mental, celui de TotalEnergies comme le repère de la bonne affaire. Les deux bornes du couloir bougent ensemble.
| Bernard Fontana (EDF) | Patrick Pouyanné (TotalEnergies) | |
|---|---|---|
| Fonction | PDG depuis mai 2025, mandat jusqu’aux comptes 2028 | PDG depuis 2014, mandat jusqu’en 2027 |
| Levier sur les prix | Fixe le prix de référence du nucléaire (~70 €/MWh), qui alimente le tarif réglementé | Applique une remise (jusqu’à −10 %) sur ce même tarif réglementé |
| Entreprise | Opérateur historique, État actionnaire à 100 % depuis 2023 | Groupe privé coté en Bourse, dans l’électricité depuis 2020 |
| Enjeu de mandat | Relance nucléaire EPR2, maîtrise des coûts et des délais | Porter l’électricité à 20 % des ventes du groupe en 2030 |
| Contrôle | Parlementaire et gouvernemental | Actionnaires et concurrence |
Le coût de production du nucléaire restera ancré autour de 70 euros le mégawattheure jusqu’au terme des quinze ans prévus par l’accord de 2023. Une baisse forte du tarif réglementé supposerait un effondrement des prix de gros européens. Les fournisseurs alternatifs, eux, continueront de proposer entre 5 et 10 % d’économies sur ce socle, sans jamais l’atteindre.
Les 100 milliards qui fixeront le prix de 2040
EDF a chiffré à 72,8 milliards d’euros de 2020 le coût des six réacteurs EPR2, dans un communiqué du 18 décembre 2025. Le cinquième Conseil de politique nucléaire, réuni en mars 2026, a entériné ce montant sur la base de l’audit conduit par la Délégation interministérielle au nouveau nucléaire.
La Cour des comptes ne retient pas le même chiffre. Dans un rapport publié le 14 janvier 2025, elle évalue la construction des six réacteurs à 79,9 milliards d’euros 2023 et précise qu’en ajoutant les intérêts des emprunts contractés pour les financer, la facture totale pourrait dépasser 100 milliards. Les magistrats de la rue Cambon relèvent aussi un retard : la mise en service du premier réacteur, à Penly, en Seine-Maritime, glisse de septembre 2036 à juillet 2038.
Ces milliards remonteront un jour dans le prix payé par les abonnés. Le socle de 70 euros négocié en 2023 ne porte que sur le parc existant, celui des réacteurs déjà en service. Les EPR2 détermineront le socle suivant, celui des années 2040, et les remises commerciales de TotalEnergies s’y indexeront comme elles s’indexent aujourd’hui sur les 70 euros de Fontana. Le verrou actuel vaut pour dix ans. L’arbitrage sur les EPR2 décide de ce qui suit.
Le 14 janvier 2026, lors des vœux de l’Union des industries utilisatrices d’énergie (Uniden), EDF a annoncé un accord avec le consortium Exeltium pour livrer jusqu’à 30 térawattheures supplémentaires aux 24 industriels électro-intensifs qui en sont actionnaires. L’accord prolonge un contrat de partenariat signé en 2008 et étendu jusqu’au 30 avril 2034, qui donne déjà accès à 148 térawattheures sur vingt-quatre ans contre une avance de 1,75 milliard d’euros versée en 2010. La compétitivité promise aux parlementaires passe par des contrats de long terme, pas par le tarif public. Aucun particulier ne signe de contrat Exeltium.
Lors des 80 ans d’EDF, Fontana a qualifié le parc nucléaire français de « service vital rendu à l’Europe », selon La Tribune Dimanche, et a indiqué vouloir accélérer les investissements dans le nucléaire et l’hydraulique.
Deux bilans qui ferment les options
EDF a arrêté ses comptes semestriels le 30 juillet 2026, deux jours avant l’entrée en vigueur du nouveau tarif. La production nucléaire française atteint 189,9 térawattheures à fin juin, soit 8 térawattheures de plus qu’au premier semestre 2025. Le rétablissement du parc promis devant les députés est engagé.
Pour les 80 ans du groupe, Fontana a annoncé 350 millions d’euros destinés à accélérer l’électrification du logement, des transports et de l’industrie, présentée comme un levier de « compétitivité, souveraineté et décarbonation ». Vendre plus de kilowattheures, donc, plutôt que des kilowattheures moins chers.
Chez TotalEnergies, le deuxième trimestre 2026 s’est soldé par un bénéfice net ajusté de 6 milliards de dollars. Sur le semestre, l’activité a dégagé 9,8 milliards de dollars de liquidités, et la dette du groupe est retombée à 13,1 % de ses capitaux propres. Les prix élevés du pétrole, tirés par le conflit au Moyen-Orient, expliquent l’essentiel de ces montants. Une remise de 10 % consentie à des clients particuliers n’y change rien, et rien n’oblige Pouyanné à aller plus loin.
La production nette d’électricité du groupe a progressé de 28 % sur un an, à 14,8 térawattheures, portée par les renouvelables et par des centrales à gaz rachetées au groupe tchèque EPH. Devant l’assemblée générale de mai 2026, Pouyanné a confirmé viser 100 à 120 térawattheures en 2030, après plus de 20 milliards de dollars investis en cinq ans dans l’électricité et le bas carbone. Il vise sur cette activité un rendement de 12 %, c’est-à-dire 12 euros de bénéfice annuel pour 100 euros investis. Un tel rendement suppose de vendre l’électricité à bon prix.
Le mandat de Pouyanné s’achève en 2027, celui de Fontana en 2028. L’accord sur les 70 euros, lui, court jusqu’en 2041.
« Il n’y aura plus jamais de plafonnement »
Les profits du premier semestre 2026 ont ravivé les attaques contre Pouyanné, accusé à gauche d’être un « profiteur de guerre ». Le 27 mai 2026, il a répondu en qualifiant le débat de « parfois exacerbé et outrancier ».
Devant la commission des finances de l’Assemblée nationale, le 17 juin 2026, il avait chiffré à environ 200 millions d’euros le manque à gagner lié au plafonnement des carburants dans ses stations, à 1,99 euro le litre pour l’essence et 2,25 euros pour le diesel, en vigueur depuis le début du conflit en Iran fin février 2026. Le 29 août, il a réévalué ce coût à « 250-300 millions » et confirmé le maintien du plafond « tant que le conflit durera ». Ce jour-là, selon les données gouvernementales compilées par l’AFP, tous les carburants dépassaient 2 euros le litre en France.
Interrogé le même jour par France Inter, Le Monde et France Télévisions sur une éventuelle taxation exceptionnelle de ses bénéfices, Pouyanné a déclaré : « Si quelque part il y a une taxation, on en tirera les leçons et il n’y aura plus jamais de plafonnement chez TotalEnergies. » Il a ajouté que le groupe acquitterait l’impôt sur les sociétés en France au titre de 2026, en raison des profits générés par les tensions dans le détroit d’Ormuz, ce passage entre l’Iran et Oman par lequel transite près d’un cinquième du pétrole mondial.
L’avertissement dépasse la pompe. Les deux plafonds que Pouyanné menace de retirer forment un ensemble : celui de 1,99 euro et 2,25 euros ouvert à tous les automobilistes, et celui, plus avantageux, réservé à ses 825 000 abonnés électricité et gaz. Un député qui voterait la taxe ferait aussi sauter une remise attachée à un contrat d’électricité.
Fontana subit une pression d’une autre nature. Les parlementaires ont conditionné leur vote favorable à des engagements chiffrés sur les prix, et la Cour des comptes contrôle les coûts de l’EPR2 depuis son rapport de janvier 2025.
La décision finale d’investissement sur les six réacteurs, portant sur plusieurs dizaines de milliards d’euros, doit être arbitrée par l’État avant la fin de l’année 2026. Les Français y liront le prix de leur électricité pour les vingt années suivantes.



Cet article regarde le doigts et non la lune. Les raisons de l’augmentation du prix de l’electricite sont la catastrophique ouverture du marche, la PPE3 scandale d’etat.