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Depuis mercredi 23 septembre, un compte anonyme sur X, baptisé « Balance ton Claude », accuse C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, écrivain canadien d’origine haïtienne, d’avoir été écrit par une intelligence artificielle (IA). Le livre visé est un succès public. Vendu à plus de 35 000 exemplaires, il a reçu le prix du roman Fnac, le prix Méduse et le prix Première Plume, figure dans les sélections du Goncourt, du Femina, du Médicis et du Décembre, et passe pour favori du Renaudot. À l’appui de son accusation, le compte a publié l’analyse d’un logiciel, Pangram. Ce choix donne à l’affaire son poids.
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Jusqu’ici, aucun détecteur de textes générés par IA n’était assez fiable pour confondre un auteur. Pangram, lancé aux États-Unis en 2024 et vendu par abonnement, revendique un taux de réussite supérieur à 99 % : selon l’entreprise, un seul échantillon sur 24 000 est mal classé. Ses concepteurs assurent qu’il analyse une vingtaine de grandes langues en plus de l’anglais, dont le français. Un roman publié à Paris entre donc dans son champ.
Publié par l’entreprise elle-même, ce taux d’erreur pourrait passer pour un argument de vente. Les chercheurs qui ont comparé les détecteurs disponibles le confortent pourtant : dans leurs évaluations, Pangram devance ses concurrents. Ils attribuent cet avantage à son mode de fabrication. Pangram est lui-même une IA, que ses concepteurs ont nourrie d’énormes quantités d’articles, de romans et d’essais rédigés par des humains, puis de textes comparables produits par des machines, jusqu’à ce qu’elle en saisisse les différences de style.
Des spécialistes ont aussi tenté la ruse la plus intuitive. Ils ont demandé à l’assistant conversationnel Claude d’écrire à la manière d’écrivains célèbres, puis ont soumis ces pastiches à Pangram. Le logiciel les a classés à 100 % comme artificiels, et l’expérience, répétée à de nombreuses reprises, a donné le même verdict. L’imitation d’un style reconnu, que beaucoup d’utilisateurs croient suffisante pour passer inaperçus, ne trompe pas l’outil.
Hors de ses propres chiffres, Pangram a donc franchi deux épreuves : la comparaison avec ses concurrents et la tentative de tromperie la plus répandue. Reste l’argument que l’auteur oppose à la machine.
Un article de 2015 au banc d’essai
L’écrivain conteste avoir eu recours à l’IA. Il affirme avoir achevé un premier jet en 2019, trois ans avant la sortie de ChatGPT, fin 2022. Selon lui, sa tradition littéraire haïtienne et caribéenne, faite d’images, de répétitions et d’un rythme proche de la parole, aurait induit le logiciel en erreur. Son éditeur, Grasset, le soutient pour l’instant.
Ce type d’erreur est justement celui que Pangram dit avoir combattu. D’autres détecteurs classent à tort comme artificiels les textes de personnes dont l’anglais n’est pas la langue maternelle ; les chercheurs qui ont évalué l’outil relèvent que ses concepteurs ont travaillé à éliminer ce biais.
L’hypothèse de l’auteur a été vérifiée sur ses propres écrits. Soumis à Pangram, un article publié par Thélyson Orélien en 2015 a été classé comme humain. Sur ce seul échantillon, qui ne vaut pas démonstration générale, l’outil distingue la plume de l’écrivain avant ChatGPT de celle de son roman primé. La piste d’une confusion avec une particularité du français haïtien perd ainsi son principal appui.
Une seule faille, hors de portée des romanciers
Ce résultat tient à une version récente du logiciel. Depuis 2024, l’entreprise a publié plusieurs moutures de Pangram ; la quatrième, en service aujourd’hui, marque selon les chercheurs un saut de précision comparable à celui qui sépare deux générations de modèles de langage (les programmes qui produisent du texte, comme ChatGPT).
Les fraudeurs n’ont pas désarmé pour autant. Ils sèment des coquilles volontaires ou passent leurs textes dans des logiciels dits d’« humanisation », qui reformulent les phrases pour effacer la signature de la machine. Pas plus que le pastiche, ces méthodes ne trompent Pangram.
Une seule parade paraît crédible : l’ajustement fin, qui consiste à réentraîner un modèle existant sur l’œuvre complète d’un écrivain célèbre. Coûteuse, cette opération exige des compétences d’informaticien. Or les auteurs qui recourent à l’IA se contentent le plus souvent de rédiger une consigne dans ChatGPT et de lui faire écrire un chapitre après l’autre. La faille existe en laboratoire, loin de la table de travail des romanciers.
Des jurys sans référence face à la prose des machines
Ces romanciers-là ont pourtant su convaincre critiques et jurés, qui ont couvert C’était ça ou mourir d’éloges sans rien remarquer. Les spécialistes avancent une explication : hostiles à l’IA, les critiques n’en ont jamais lu la prose et ne savent donc pas la reconnaître. Les chercheurs qui l’étudient au quotidien, eux, ne siègent dans aucun jury.
Le roman présente les travers habituels des fictions générées par IA : parallélismes négatifs (les tournures du type « ce n’est pas ceci, c’est cela »), métaphores incohérentes, clichés, style surchargé. Ces marqueurs se lisent à l’œil nu, à condition d’en avoir déjà croisé. Pangram a été entraîné précisément sur ce type de textes.
De 7 000 à 222 000 utilisateurs en un an
Pangram comptait 7 000 utilisateurs en août 2025 et 222 000 le mois dernier. Aux États-Unis, plusieurs livres et articles repérés par le logiciel ont déjà déclenché des polémiques, avant que l’affaire Orélien ne transporte le phénomène en France.
En juillet, Substack a intégré une analyse Pangram à son application, pour freiner la prolifération de textes générés à la chaîne. Une plateforme d’édition confie ainsi à un logiciel le tri entre écriture humaine et production automatique. Pangram est devenu un arbitre.
Textes courts, faux positifs, preuve absente
Son verdict connaît pourtant des bornes. En dessous de 50 mots, le résultat n’est pas fiable, et la précision augmente avec la longueur de l’extrait. Le logiciel analyse aussi mieux l’écriture créative que les textes utilitaires, comme les recettes de cuisine. Un roman entier se situe à l’extrémité favorable de cette échelle.
Sur les réseaux sociaux français, le graphique de Pangram circule depuis plusieurs jours sous forme de captures d’écran. Des internautes y exhibent des faux positifs (des textes humains classés à tort comme artificiels), écrits selon eux avant l’apparition de ChatGPT. L’entreprise a répondu en offrant une prime de 100 dollars, versée à l’auteur ou à l’association de son choix, à quiconque fournirait le texte intégral d’un de ces documents avec la preuve de sa rédaction en 2020. Un journaliste connu, auteur de l’une de ces captures, ne lui a pas transmis son texte, du moins publiquement. Ces contre-accusations non étayées entretiennent le risque d’une chasse aux sorcières.
Appliqué à tous les chapitres d’un roman, un résultat positif devient difficilement contestable. Il ne tient pas lieu de preuve pour autant : un auteur peut nier indéfiniment, et sans aveu, le verdict reste un soupçon. Thélyson Orélien maintient sa version.


