« The Social Reckoning » : ce qui est vrai, ce qui est inventé dans le film

Le film d'Aaron Sorkin sur Facebook et Frances Haugen sort le 7 octobre. Notre tri entre faits établis, lectures contestées par Meta et scènes inventées.

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Le 5 octobre 2021, devant une sous-commission du Sénat américain, Frances Haugen, ancienne cadre de Facebook, a accusé son ex-employeur de faire passer ses intérêts commerciaux avant la sécurité de ses utilisateurs. Cinq ans plus tard, Aaron Sorkin porte son histoire à l’écran, avec Jeremy Strong dans le rôle de Mark Zuckerberg. Les recherches internes selon lesquelles un tiers des adolescentes déjà mal dans leur corps s’en trouvaient plus mal sur Instagram figurent bien au dossier. Les répliques échangées dans le bureau du patron de Facebook sortent de la plume du scénariste.

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The Social Reckoning arrive en salles mercredi 7 octobre en France, deux jours avant sa sortie américaine. Sony, qui produit le film, le présente comme un « companion piece », un film compagnon de The Social Network, qu’Aaron Sorkin avait écrit en 2010 sur la naissance de Facebook. Le studio le qualifie aussi de scénario original inspiré de faits réels.

Ces faits sont solides. En 2021, Frances Haugen, alors salariée de Facebook, a fait sortir de l’entreprise des milliers de documents internes. Ils révélaient trois choses. Facebook avait étudié les effets d’Instagram sur des adolescentes. Ses équipes avaient alerté sur la polarisation politique. Enfin, le mouvement pro-Trump Stop the Steal (« arrêtez le vol »), qui contestait la victoire de Joe Biden à la présidentielle de 2020, avait prospéré sur ses pages jusqu’à l’assaut du Capitole, le siège du Congrès à Washington, le 6 janvier 2021. Ces éléments de structure ont été publiés, recoupés et discutés devant le Congrès. Sorkin les reprend tels quels, et le spectateur peut les tenir pour acquis.

Leur interprétation reste disputée. Facebook, devenu Meta, conteste depuis 2021 la lecture que la lanceuse d’alerte et la presse ont tirée de ses propres recherches. Le film ne peut trancher ce différend, que ni les documents ni aucun tribunal n’ont clos, et Sorkin choisit son camp en choisissant son héroïne.

Vient enfin ce que Sorkin a écrit : les dialogues à huis clos, les confrontations avec Mark Zuckerberg, fondateur et patron de Facebook, les scènes de crise et une chronologie resserrée aux dimensions d’un film. Le scénariste excelle dans ce registre. Ses répliques ont la netteté d’un compte rendu, et c’est précisément ce qui trompe l’oreille : une phrase bien construite sonne comme une citation, sans que rien n’atteste qu’elle ait été prononcée.

Sorkin assure que Sony a soumis le projet à un contrôle juridique externe, chargé de vérifier les éléments présentés comme factuels. Le studio se protège ainsi d’abord de Meta, qui pourrait contester une affirmation inexacte. Un juriste peut confirmer une date, un chiffre ou les termes d’une audition. Il ne peut rien vérifier d’une conversation dont aucune trace n’a été rendue publique. Les échanges de Zuckerberg avec ses proches collaborateurs relèvent de cette catégorie, comme ceux de Haugen avec Jeff Horwitz, le journaliste du Wall Street Journal, quotidien économique américain, qui a exploité ses documents.

Ce contrôle trace donc une frontière, et Sorkin la déplace au fil du récit. La personne de Frances Haugen et les chiffres sur Instagram tiennent du document. La façon dont Facebook met en avant certains contenus et son rôle dans l’assaut du Capitole tiennent de l’interprétation. Les dialogues de Zuckerberg et la rencontre entre la source et son journaliste tiennent de l’écriture. Plus le scénariste s’éloigne des pièces publiées pour entrer dans les bureaux, plus sa part grandit.

Frances Haugen, product manager chez Facebook

Cette part d’écriture commence dès le synopsis de Sony, qui présente Frances Haugen comme une « ingénieure » de Facebook. Le mot est commode et réducteur. Facebook avait recruté Haugen en 2019 comme product manager, c’est-à-dire la responsable qui définit un produit et en arbitre les priorités. Elle devait diriger le travail de l’équipe Civic Misinformation, chargée des risques de désinformation dans le débat public, avant de passer à une équipe de contre-espionnage. Ce poste explique le poids de son témoignage : Haugen voyait de l’intérieur comment l’entreprise évaluait, classait et traitait les risques de ses plateformes.

Haugen quitte Facebook en mai 2021, après avoir sauvegardé un vaste corpus de documents internes. Ses avocats les transmettent au Wall Street Journal, aux autorités américaines et au Congrès. Le quotidien new-yorkais en tire une série d’enquêtes, les « Facebook Files », et confirme que Haugen en est la source centrale. Elle révèle son identité le 3 octobre 2021, puis témoigne deux jours plus tard au Sénat. Elle y soutient que Facebook choisit systématiquement ses intérêts lorsqu’ils entrent en collision avec la sécurité de ses utilisateurs. Cette analyse s’appuie sur son expérience et sur les documents réunis, et aucun jugement n’est venu la consacrer.

Sorkin reprend aussi une motivation que Haugen a elle-même racontée. Un ami proche s’était radicalisé en ligne, et cette expérience l’avait tournée vers les questions de désinformation, puis vers les équipes civiques de Facebook. Le fait biographique est établi. Le scénario le rattache pourtant à Facebook seul, alors que la radicalisation numérique passe d’ordinaire par plusieurs réseaux, des communautés de discussion et des contenus politiques venus d’ailleurs.

Un tiers des adolescentes déjà fragiles

Avec les documents de Haugen, Sorkin tient son terrain le plus sûr. Les Facebook Files ont porté sur la modération, c’est-à-dire le tri et le retrait des contenus, sur les privilèges accordés à certains comptes et sur la sécurité des jeunes. Mais ce sont les recherches de Facebook sur Instagram et l’image corporelle qui ont le plus marqué. Dans l’une des études rendues publiques, un tiers des adolescentes qui déclaraient déjà souffrir de problèmes d’image corporelle estimaient qu’Instagram les aggravait.

Ce tiers se rapporte à un sous-groupe précis, celui des jeunes filles déjà en difficulté avec leur corps. Il ne dit rien de l’ensemble des adolescentes, ni des utilisatrices d’Instagram en général. Dans la version courante du scandale, ce détail disparaît souvent, et le chiffre change alors de sens.

Meta a fait valoir que ses études étaient partielles et faisaient apparaître des effets dans les deux sens. Dans ce même groupe, certaines adolescentes jugeaient Instagram utile, et une part importante ne rapportait aucun effet. Sur une grande partie des indicateurs de bien-être étudiés, davantage d’adolescentes déclaraient, selon l’entreprise, qu’Instagram les aidait. Meta conteste surtout avoir ignoré sciemment ces résultats.

Le chiffre de Haugen et la défense de Meta décrivent donc la même population. Mis côte à côte, ils établissent un point : Facebook connaissait, chiffres en main, le mal-être d’une partie de ses jeunes utilisatrices. L’usage que l’entreprise a fait de ces résultats reste au cœur du différend. Ces documents n’autorisent pas à écrire qu’Instagram nuit mécaniquement à tous les adolescents.

Derrière « l’algorithme », des mécanismes au pluriel

Ce différend sur l’intention traverse aussi la grande idée du film : Facebook amplifie certains contenus en plus de les héberger. Les documents internes et les enquêtes qui les ont exploités étayent solidement ce point. Facebook avait analysé les effets de ses systèmes de recommandation, les dispositifs qui choisissent les contenus proposés à chaque utilisateur. L’entreprise avait aussi mesuré l’engagement (mentions « j’aime », partages, commentaires) suscité par les contenus polarisants, ainsi que ses propres difficultés à contenir la radicalisation et la désinformation.

Le débat public parle de « l’algorithme », au singulier. Facebook faisait pourtant tourner une série de mécanismes : la recommandation de groupes, le classement des publications dans le fil d’actualité, les suggestions d’amis, les systèmes publicitaires, la priorisation des contenus et les règles de modération. Imputer toutes les dérives à un programme unique simplifie ce que Sorkin entend rendre intelligible.

Meta conteste l’image d’une entreprise qui encouragerait volontairement les contenus les plus clivants. Ses dirigeants plaident la difficulté des arbitrages, à l’échelle mondiale, entre liberté d’expression, sécurité des utilisateurs et prévention des abus. Haugen et la presse ont documenté une thèse plus étroite que celle que suggère le singulier. Les choix de produit de Facebook pouvaient rendre certains contenus plus visibles, certains groupes plus attirants et certaines dynamiques politiques plus rapides à s’emballer. Le mot unique efface cette nuance, et avec elle la question de l’intention, que les documents laissent ouverte.

Du groupe Stop the Steal au Capitole

Ces dynamiques politiques mènent Sorkin à son passage le plus sensible, le 6-Janvier. Après la présidentielle de novembre 2020, Stop the Steal s’est largement développé sur Facebook. Ses groupes, ses pages et ses réseaux militants y ont diffusé le récit mensonger d’une élection volée.

Facebook a supprimé dès novembre 2020 le premier grand groupe Stop the Steal, qui avait rassemblé plusieurs centaines de milliers de membres. D’autres communautés ont pris le relais, sous des noms différents ou dans des espaces voisins. La chaîne CNN, la radio publique NPR, la chaîne NBC News et le site d’information politique Politico ont cité des documents internes où Facebook peine à traiter le mouvement comme un phénomène d’ensemble. Ses équipes supprimaient des groupes, des pages et des publications pris un à un, sans saisir le réseau de mobilisation qui les reliait.

NPR a rapporté qu’un document interne estimait que Facebook avait contribué à inciter l’insurrection. Il s’agit d’une évaluation produite au sein de l’entreprise : aucun tribunal n’a établi de responsabilité pénale de Meta dans l’assaut du Capitole. Meta rejette toute responsabilité directe et rappelle la suppression du groupe originel, le renforcement de ses mesures sur les contenus électoraux et la suspension de Donald Trump après les violences.

Meta a donc supprimé tôt, puis perdu la course : ses modérateurs traitaient en pièces détachées un réseau qui se reformait ailleurs. Facebook a servi d’infrastructure majeure de diffusion, de recommandation et de mobilisation à Stop the Steal, et ses critiques jugent sa riposte insuffisante ou tardive. Les sources disponibles n’en font pas la cause unique du 6-Janvier. Sur ce point, un film qui suggérerait l’inverse quitterait le terrain du dossier.

Des mois d’échanges, une seule scène

Ce dossier, Sorkin le fait passer par la relation entre Haugen et Jeff Horwitz. Le choix est fondé. Horwitz a joué un rôle déterminant dans l’exploitation des documents, et c’est par son travail que l’affaire est devenue une enquête suivie dans le monde entier.

Haugen et Horwitz ont pourtant construit leur alliance sur des mois, sous un anonymat strict, à coups de vérifications et d’échanges prudents, chacun jaugeant la fiabilité de l’autre. Dans ses échanges avec la rédaction, Haugen a longtemps été désignée par un pseudonyme. Ce nom d’emprunt dit la lenteur et la méfiance d’une relation entre une source et un journaliste.

Le cinéma réclame une rencontre décisive, et Sorkin la lui donne en comprimant ces mois en quelques séquences. Les phrases que s’échangent la lanceuse d’alerte et le journaliste à l’écran restent invérifiables en l’état. La compression est l’outil principal du scénariste. Le spectateur la repère chaque fois qu’une décision mûrie sur des semaines tient dans une réplique.

Zuckerberg dans le bureau de Sorkin

Les répliques les plus travaillées reviennent à Zuckerberg, qu’interprète l’acteur Jeremy Strong. À travers lui, Sorkin filme le pouvoir d’une plateforme devenue une infrastructure politique mondiale. Il nourrit ses scènes de débats bien réels : la liberté d’expression, la modération, les contenus politiques, la désinformation et la responsabilité des dirigeants de la tech.

Une réplique de Zuckerberg ne vaut citation historique que si elle reprend une déclaration publique, un document écrit, une audition ou un enregistrement authentifié. Les confrontations en bureau fermé, les dilemmes formulés à voix haute et les répliques ciselées relèvent de la fiction. Le contrôle juridique revendiqué par Sorkin n’y change rien, puisqu’il porte sur les faits et non sur les conversations.

Zuckerberg, Haugen et Horwitz ont bien été les acteurs de cette crise de transparence. Leurs échanges à l’écran appartiennent à Aaron Sorkin.



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