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« Torturé sans relâche, il ne cède jamais », résume le synopsis diffusé par Studio TF1, qui distribue Moulin en salles à partir du mercredi 28 octobre. Le cinéaste hongrois László Nemes, Grand Prix du Festival de Cannes en 2015 pour Le Fils de Saul, y raconte les derniers jours de Jean Moulin, le chef de la Résistance intérieure, les mouvements clandestins actifs en France occupée. Gilles Lellouche joue Moulin. L’acteur allemand Lars Eidinger joue Klaus Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon, qui l’a interrogé après son arrestation à Caluire-et-Cuire, près de Lyon, le 21 juin 1943.
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Barbie a laissé sa propre version de ces jours-là. En mai 2025, la Hoover Institution, le centre d’archives de l’université Stanford, en Californie, a mis en ligne plus de 800 enregistrements audio tirés du fonds de Gerd Heidemann, un journaliste allemand mort en décembre 2024. Parmi eux figurent quatorze heures d’entretien, enregistrées en août 1979 à La Paz, en Bolivie, où l’ancien officier SS vivait sous le nom de Klaus Altmann. La Tribune Dimanche et franceinfo en ont révélé le contenu. Barbie s’est confié pendant six jours, précisait la radio Lyon Première le 5 mai 2025.
Barbie y décrit un prisonnier ouvert dès qu’il s’agissait de politique, et muet sur tout le reste : Londres, son parachutage, ses activités clandestines. Il raconte avoir tenté, lentement et sans aucun résultat, de le « retourner », c’est-à-dire de le faire passer au service de la Gestapo. Il dit le respecter pour ce silence.
Sur la mort, Barbie maintient la version qu’il a toujours défendue. « Il n’a pas été torturé, on ne l’a pas touché », assure-t-il dans un passage cité par Lyon Capitale. Il soutient que Moulin, les mains liées mais les pieds libres, s’est jeté contre un mur dans une cave de la prison. « Il prenait de l’élan et entrait la tête dans le mur », raconte-t-il dans un extrait diffusé par franceinfo, qui relève les détails nouveaux de ce récit.
Le plus lourd vient ensuite. Barbie affirme que Moulin s’est en partie fendu le crâne, et relie sa mort à cette blessure : « Est-ce qu’il est mort à cause de cela ? Oui », dit-il, selon Lyon Première. Il raconte l’avoir ensuite conduit lui-même à Paris, de nuit, avec un de ses hommes. Moulin serait mort pendant le transfert qui a suivi, vers Francfort.
Le chef de la Gestapo de Lyon, qui nie avoir frappé son prisonnier, admet donc que celui-ci est mort de blessures reçues sous sa garde. L’historienne Bénédicte Vergez-Chaignon, biographe de Moulin, juge cette version digne d’examen. Elle l’a intégrée à la réédition, en août 2025, de sa biographie Jean Moulin, l’affranchi (Flammarion, 2018). D’autres historiens jugent le scénario du suicide peu crédible, rapporte Lyon Première, sans exclure une nouvelle tentative. Moulin avait déjà essayé de se tuer en juin 1940 : préfet d’Eure-et-Loir, il s’était tranché la gorge avec un éclat de verre pour ne pas signer un faux exigé par les Allemands.
Montluc, avenue Foch, Neuilly : les étapes d’un supplice
Les archives et les témoins dessinent un autre parcours. Écroué à la prison de Montluc, à Lyon, sous le nom de Jacques Martel, Moulin est identifié par Barbie au bout de deux ou trois jours, selon la notice du musée de la Résistance en ligne. Il est alors conduit chaque jour au siège de la Gestapo, avenue Berthelot, pour y être interrogé. Ses camarades de détention l’ont vu passer défiguré, rapporte l’Ordre de la Libération, qui décrit un homme « la tête en sang, les organes éclatés ».
Plusieurs témoins ont raconté cet état. Christian Pineau, résistant arrêté le 3 mai 1943 et détenu à Montluc, futur ministre des affaires étrangères, en fait partie. Il a relaté dans ses Mémoires, La Simple Vérité (Julliard, 1960), avoir été appelé par un sous-officier de la prison à raser un détenu défiguré, en qui il reconnut Moulin. Gottlieb Fuchs, interprète suisse de Barbie, a décrit au magazine américain Time, en 1983, un Moulin roué de coups. Son témoignage est discuté : le quotidien suisse Blick rappelle que Fuchs a ensuite affirmé n’avoir pas assisté aux séances de torture.
La thèse du suicide n’a, elle, qu’une origine : des sources allemandes, dont l’audition en 1948 de Harry Stengritt, un subordonné de Barbie, conservée aux Archives départementales du Rhône. Barbie s’en servait pour se couvrir devant ses chefs, relève Ludovic Chevassus, professeur d’histoire-géographie et référent du site Clio Ciné des Clionautes, une association d’enseignants. Georges Bidault, qui présidera le CNR après la mort de Moulin, rapportait au contraire que celui-ci lui avait confié ne pas avoir le courage de recommencer. Chevassus cite ce témoignage d’après la biographie de l’historien Jean-Pierre Azéma (Perrin, 2003).
Début juillet, Moulin est transféré à Paris, au siège de la Gestapo avenue Foch, puis dans la villa de Karl Bömelburg, le chef de la Gestapo en France, à Neuilly-sur-Seine. Il meurt dans le train qui l’emmène vers l’Allemagne, entre Metz et Francfort. L’acte de décès dressé par l’état civil de Metz, que le musée de la Résistance en ligne reproduit, fixe la mort au 8 juillet, à 2 heures. Les Allemands incinèrent le corps au cimetière du Père-Lachaise. Ce sont des « cendres présumées » que de Gaulle et André Malraux feront entrer au Panthéon le 19 décembre 1964.
Barbie dit avoir conduit lui-même Moulin à Paris, puis évoque Francfort : il retrace le voyage que décrivent les archives. Sur la cause de la mort, l’acte de Metz ne dit rien ; les témoins décrivent les coups, les seules sources allemandes un suicide. Selon sa propre version, la blessure fatale date des jours de prison à Lyon.
Les historiens face aux libertés du film
Nemes revendique la part d’invention. Le cinéaste explique, dans un entretien publié par le Festival de Cannes, que les derniers instants de Moulin restent inconnus. Il dit avoir voulu y plonger le spectateur comme l’un de ses camarades. Son scénariste, Olivier Demangel, rappelle que les Allemands n’ont laissé aucun compte rendu des interrogatoires, si bien que les dialogues sont entièrement reconstitués, relève le site Bulles de Culture. Ce face-à-face, « dont on ignore tout », suscite un certain malaise, juge La Croix.
Cette liberté ne heurte pas tous les historiens. Stéphane Nivet, historien, ancien délégué général de la Licra et auteur de Jean Moulin, l’inconnu de Lyon (Le Progrès, 2023), a vu le film en avant-première au festival Lumière. Il y voit une adaptation qui prend beaucoup de libertés avec l’histoire, mais où « il n’y a pas d’erreur », a-t-il confié à Tribune de Lyon le 20 octobre. Il souligne que la psychologie de Barbie est mieux documentée que celle de Moulin : le film colle au bourreau et s’éloigne du mythe du héros.
Ludovic Chevassus dresse un inventaire plus sévère dans l’analyse qu’il a publiée le 18 octobre sur Clio Ciné, et qu’il résume d’une phrase : « László Nemes rend sa peur à Jean Moulin ». Il y relève plusieurs inventions.
- La comtesse de Forez, jouée par Louise Bourgoin, est entièrement fictive, de l’aveu même du scénariste.
- Martin, le jeune codétenu de Moulin à l’écran, n’a pas existé. Moulin était seul dans la cellule 130 de Montluc, selon la contribution du Mémorial national de la prison de Montluc au dossier pédagogique du film.
- Le film met en scène l’exécution d’une secrétaire de Moulin, qu’aucune source ne rapporte. Sa secrétaire réelle, Laure Diebold, a survécu à la déportation.
- Le monologue où Barbie se vante de crimes commis sur le front de l’Est n’a pas de fondement documentaire : l’historien Henry Rousso ne retrace aucun séjour de Barbie à l’Est.
Le film emprunte surtout au récit du bourreau. Nemes montre les coups, des sévices physiques aux simulacres d’exécution, de fausses mises à mort destinées à briser le prisonnier. Il en suggère l’essentiel hors champ, souligne le site CineChronicle. Il met aussi en scène les tentatives de Moulin pour en finir, reprenant, selon Chevassus, une version dont la seule source est allemande. Il transpose le témoignage de Christian Pineau : le barbier devient un codétenu, à qui Moulin demande de lui trancher la gorge par peur de parler. La scène fait écho au geste du préfet de Chartres en 1940. Demangel situe la vérité entre les deux versions ; l’image, objecte Chevassus, finit par choisir.
Le film rejoint aussi les enregistrements de 1979 sur la relation entre les deux hommes. Le Barbie d’Eidinger est frappé par l’intelligence de son prisonnier, note franceinfo dans sa critique. Dans ses confidences, le vrai Barbie dit de Moulin qu’il était très intelligent, et qu’ils ont longuement parlé politique. Nemes a confié au Festival de Cannes savoir que les deux hommes avaient sans doute eu de nombreuses conversations, une partie de chat et de souris menée par un Barbie enquêteur.
Un narrateur jamais jugé en personne pour Moulin
Barbie, seul narrateur de ce face-à-face, n’en a jamais répondu en personne devant la justice. Le tribunal militaire de Lyon l’a condamné à mort par contumace, c’est-à-dire en son absence, pour crimes de guerre, en 1952 puis en 1954, alors qu’il s’était réfugié en Bolivie. Expulsé en 1983, il est jugé à Lyon pour crimes contre l’humanité, seuls imprescriptibles (poursuivables sans limite de temps) depuis la loi du 26 décembre 1964. Les crimes de guerre, dont les tortures infligées aux résistants, étaient prescrits, devenus trop anciens pour être poursuivis.
Au terme de l’instruction, le juge Christian Riss a écarté le dossier Moulin, selon les Archives départementales du Rhône. Ces faits avaient déjà été traités par les procès par contumace des années 1950, rappelle le Centre d’histoire de la Résistance et de la déportation (CHRD) de Lyon. Le procureur général Pierre Truche le relevait dans son réquisitoire : les tortures infligées aux résistants n’étaient pas retenues. Ces extraits ont été publiés par Le Monde le 1er juillet 1987 et reproduits dans le dossier pédagogique du film. Le 4 juillet 1987, la cour d’assises du Rhône condamne Barbie à la réclusion criminelle à perpétuité, notamment pour la déportation des enfants d’Izieu.
Ses récits sur Caluire n’ont jamais été étayés. René Hardy, cadre du mouvement de résistance Combat, avait été arrêté puis relâché par la Gestapo quelques jours plus tôt. Il fut le seul à s’échapper de la maison du médecin Frédéric Dugoujon, où Moulin fut arrêté. Barbie a soutenu qu’il travaillait pour lui ; deux fois acquitté, en 1947 et en 1950, Hardy l’a nié jusqu’à sa mort, en 1987.
Après la mort de Barbie, son avocat, Jacques Vergès, a fait circuler un texte attribué à son client qui accusait les résistants Lucie et Raymond Aubrac. Le journaliste Gérard Chauvy, qui avait dépouillé les pièces de l’instruction (l’enquête judiciaire préalable au procès), a conclu qu’aucune archive ne validait cette accusation. Barbie n’a rejoint les faits établis que deux fois : quand il avoue n’avoir rien obtenu de Moulin, et quand il lie sa mort aux blessures reçues sous sa garde.
Quarante-quatre ans contre soixante-dix-sept
Pour clore son film, Nemes a ajouté une fin depuis sa présentation en compétition à Cannes, en mai. Le dernier plan avant ce montage montre deux hommes chargeant la chaudière d’une locomotive, une image que Chevassus rapproche des fours du Fils de Saul. Suit un montage parallèle des deux vies, du berceau à l’âge adulte. Celle de Moulin s’arrête en 1943 ; celle de Barbie traverse les décennies jusqu’à son procès de 1987, et s’achève sur son sourire, à 73 ans. Chevassus y lit le constat d’une impunité.
Le cinéaste met ainsi en image l’écart que révèlent les enregistrements de 1979. Cette année-là, Barbie a 65 ans et raconte librement, à l’abri en Bolivie, la mort de l’homme qu’il a interrogé à Lyon.
Barbie est mort en détention en 1991, à 77 ans. Moulin en avait 44.


